Le Temple de l'amitié

 Le Temple de l'amitié

Au fond d’un bois à la paix consacré,

Séjour heureux, de la cour ignoré,

S’élève un temple, où l’art et ses prestiges

N’étalent point l’orgueil de leurs prodiges,

Où rien ne trompe et n’éblouit les yeux,

Où tout est vrai, simple, et fait pour les dieux.

   De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent;

A l’Amitié leurs coeurs le dédièrent.

Las! ils pensaient, dans leur crédulité;

Que par leur race il serait fréquenté.

En vieux langage on voit sur la façade

Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade,

Le médaillon du bon Pirithoüs,

Du sage Achate et du tendre Nisus,

Tous grands héros, tous amis véritables:

Ces noms sont beaux, mais ils sont dans les fables.

   Les doctes soeurs ne chantent qu’en ces lieux,

Car on les siffle au superbe empyrée.

On n’y voit point Mars et sa Cythérée,

Car la discorde est toujours avec eux:

L’Amitié vit avec très peu de dieux.

   A ses côtés sa fidèle interprète,

La Vérité, charitable et discrète,

Toujours utile à qui veut l’écouter,

Attend en vain qu’on l’ose consulter:

Nul ne l’approche, et chacun la regrette.

Par contenance un livre est dans ses mains,

Où sont écrits les bienfaits des humains,

Doux monuments d’estime et de tendresse,

Donnés sans faste, acceptés sans bassesse,

Du protecteur noblement oubliés,

Du protégé sans regret publiés.

C’est des vertus l’histoire la plus pure:

L’histoire est courte, et le livre est réduit

A deux feuillets de gothique écriture,

Qu’on n’entend plus, et que le temps détruit.

   Or des humains quelle est donc la manie?

Toute amitié de leur coeur est bannie,

Et cependant on les entend toujours

De ce beau nom décorer leurs discours.

Ses ennemis ne jurent que par elle;

En la fuyant chacun s’y dit fidèle;

Ainsi qu’on voit, devers l’État romain,

Des indévots chapelet à la main.

   De leurs propos la déesse en colère

Voulut enfin que ses mignons chéris,

Si contents d’elle et si sûrs de lui plaire,

Vinssent la voir en son sacré pourpris,

Fixa le jour, et promit un beau prix

Pour chaque couple au coeur noble, sincère,

Tendre comme elle, et digne d’être admis,

S’il se pouvait, au rang des vrais amis.

   Au jour nommé, viennent d’un vol rapide

Tous nos Français, que la nouveauté guide:

Un peuple immense inonde le parvis.

Le temple s’ouvre: on vit d’abord paraître

Deux courtisans par l’intérêt unis;

Par l’amitié tous deux ils croyaient l’être.

Vint un courrier, qui dit qu’auprès du maître

Vaquait alors un beau poste d’honneur,

Un noble emploi de valet grand seigneur.

Nos deux amis poliment se quittèrent,

Déesse, et prix, et temple, abandonnèrent,

Chacun des deux en son âme jurant

D’anéantir son très cher concurrent.

   Quatre dévots, à la mine discrète,

Dos en arcade, et missel à la main,

Unis en Dieu de charité parfaite,

Et tout brûlants de l’amour du prochain,

Psalmodiaient et bâillaient en chemin.

L’un, riche abbé, prélat à l’oeil lubrique,

Au menton triple, au col apoplectique,

Porc engraissé des dîmes de Sion,

Oppressé fut d’une indigestion.

On confessa mon vieux ladre au plus vite;

D’huile il fut oint, aspergé d’eau bénite,

Dûment lesté par le curé du lieu

Pour son voyage au pays du bon Dieu.

Ses trois amis gaîment lui marmottèrent

Un oremus, en leur coeur convoitèrent

Son bénéfice, et vers la cour trottèrent;

Puis chacun d’eux, dévotement rival,

En se jurant fraternité sincère,

Les yeux baissés va chez le cardinal

De jansénisme accuser son confrère.

   Gais et brillants, après un long repas,

Deux jeunes gens, se tenant sous les bras,

Lisant tout haut des lettres de leurs belles,

D’un air galant leur figure étalaient,

Et, détonnant quelques chansons nouvelles,

Ainsi qu’au bal à l’autel ils allaient:

Nos étourdis pour rien s’y querellèrent,

De l’Amitié l’autel ensanglantèrent;

Et le moins fou laissa, tout éperdu,

Son tendre ami sur la place étendu.

   Plus loin venaient, d’un air de complaisance,

Lise et Chloé, qui, dès leur tendre enfance,

Se confiaient leurs plaisirs, leurs humeurs,

Et tous ces riens qui remplissent leurs coeurs,

Se caressant, se parlant sans rien dire,

Et sans sujet toujours prêtes à rire:

Mais toutes deux avaient le même amant;

A son nom seul, ô merveille soudaine!

Lise et Chloé prirent tout doucement

Le grand chemin du temple de la Haine.

   Enfin Zaïre y parut à son tour

Avec ces yeux où languit la mollesse,

Où le plaisir brille avec la tendresse.

« Ah! que d’ennui, dit-elle, en ce séjour!

Que fait ici cette triste déesse?

Tout y languit je n’y vois point l’Amour. »

Elle sortit; vingt rivaux la suivirent;

Sur le chemin vingt beautés en gémirent.

Dieu sait alors où ma Zaïre alla.

   De l’Amitié le prix fut laissé là;

Et la déesse en tous lieux célébrée,

Jamais connue et toujours désirée,

Gela de froid sur ses sacrés autels:

J’en suis fâché pour les pauvres mortels.

Numéro
$6137


Année
1732

Auteur
Voltaire

Description

119 vers


Références

Clairambault, F.Fr.12704, p.285-287 - Maurepas, F.Fr.12633, p.166-69

Mots Clefs
Voltaire, le temple de l'amitié