Testament de la duchesse d’Orléans

Testament de la duchesse d’Orléans1
Je finirai tranquillement,
Craignant peu le dernier moment,
Le diable, l’enfer, l’âme, eh bien !
Sont des contes de femme,
Vous m’entendez bien.

Ma pauvre mère m’ennuya2,
Mon pauvre frère m’excéda3,
Voulant me faire entendre,
Qu’ils avaient le cœur tendre.

Mon gros mari, tout consolé,
Par ma mort se croira vengé
Des cornes qu’à sa tête
Ont placé mes conquêtes4.

Vous le verrez, chez sa p…5
Bien renfermé, soir et matin,
Négligeant la décence :
Il est du sang de France.

Polignac, mon très sot amant,
Me voit mourir indécemment.
Hélas ! c’est une bête
Qui sert au tête-à-tête.

Ma très laide dame d’honneur6,
Va bien pleurer un bon quart d’heure.
Mais sa jolie nièce7
N’a pas cette faiblesse.

Elle est fille d’un gros boucher,
Mais on l’eut plutôt écorchée
Que d’empêcher le Frise8,
De lever sa chemise.

Monseigneur, votre Mesnildot9
Sera toujours votre m…
Sa femme fut ma m…
Faites beaucoup pour elle.

Soyez généreux, monseigneur ;
L’avarice me fait horreur.
Il faut qu’un prince donne,
Quand il a l’âme bonne.

Barbantane10 pour son époux
A refusé un sort bien doux,
Car son père et sa mère
Voulaient qu’elle vous fît faire.

La catin d’un prince du sang
A mérité un fort beau rang
Chez les filles publiques,
Quand elle est impudique11.

Dans Paris, ainsi qu’à la cour,
Noé12 se donne chaque jour
Elle devient dévote,
Tout en levant sa cotte.

Adieu, la grosse Rochambeau13,
Je ne vous fais aucun cadeau ;
Vous vous mettez à braire,
Vous aimeriez mieux faire.

Vous pleurerez, bonne maman,
Écoutez-moi donc un instant :
Au diable je me donne,
Si j’ai aimé personne.

Thiars14 est tout à fait séduit,
Ce n’est pas qu’il manque d’esprit.
D’où naît donc sa tendresse ?
D’un cœur plein de faiblesse.

Croyez ma parole d’honneur,
Il ne fut jamais mon vainqueur ;
Je n’ai pas fait usage
De ce prêteur sur gages.

Vous êtes brave et voilà tout,
Schomberg15 et tout est gauche en vous,
Cœur, esprit et personne,
Le monde s’en étonne.

Adieu, messieurs les ennuyeux,
Vous me fûtes bien odieux,
Allez vous faire faire, eh bien !
Comme faisait ma mère.
Vous m’entendez bien.

  • 1. - Louise Henriette de Bourbon Conti, morte le 9 février 1759. (M.) — Nous lisons dans le Journal de Collé : « L’on m’a donné ces jours ci les couplets faits par feu Mme la duchesse d’Orléans, et qu’avant de mourir elle remit dans un portefeuille fermé à la marquise de Polignac. On jugera par ces horreurs du caractère de cette princesse, qui d’ailleurs est morte en riant et avec la plus grande intrépidité. Cette princesse ne manquait point d’esprit, mais elle était sans âme et sans aucune espèce de sensibilité. Elle n’en avait pas même pour son amant… Si ce n’était pas une princesse du sang et à l’article de la mort qui eût fait ces détestables couplets, on n’y aurait pas fait attention. Mais cela fait anecdote. » (R)
  • 2. Louise‑Élisabeth de Condé, douairière de Louis‑Armand de Conti, princesse fort simple dans ses mœurs et sans faste, douée de beaucoup d’esprit et qui avait, dit‑on, fort aimé le plaisir. (M.) (R)
  • 3. Louis‑François de Bourbon, prince de Conti, fort aimé et distingué par beaucoup d’esprit et de connaissances en tout genre. Il est de la plus belle figure, il a beaucoup d’esprit. Il est noble, fier, généreux, ennemi dangereux, bon ami et protecteur zélé dès qu’il affectionne. (M.) (R)
  • 4. Louis‑Philippe, duc d’Orléans, petit‑fils du Régent, prince peu éclairé, qui ne s’est jamais distingué par beaucoup de valeur, d’ailleurs adoré à cause de son humanité et de son affabilité. (M.) (R)
  • 5. Mlle Le Marquis, ancienne danseuse de l’Opéra, était la maîtresse du duc d’Orléans, dont elle eut un enfant. Le duc la quitta, en 1766, pour Mme de Montesson qu’il devait épouser quelques années après. (R)
  • 6. Mme de Polignac. (M.) (R)
  • 7. Mlle Charpentier d’Ennery. (M.) (R)
  • 8. Comte de Frise, neveu du feu maréchal de Saxe et son amant. (M.) (R)
  • 9. Le Goupil du Mesnildot, gentilhomme et confident des amours de M. le duc d’Orléans. (M.) (R)
  • 10. Fille de M. du Mesnildot et femme de M. Puget de Barbantane. (M.) (R)
  • 11. Mlle de Saugeon, mariée à M. de Boufflers ; sa mère s’étant remariée à M. le comte de Montmorency-Laval, premier gentilhomme de M. le prince de Conti, ce prince en devint amoureux et vécut longtemps avec elle ; elle se distingua par son indécence, quoique avec beaucoup d’esprit, de connaissances et de talents. (M.) (R)
  • 12. Mme Noé de Cohorne, femme de M. de Noé, chambellan de M. le duc d’Orléans, et maîtresse de M. l’abbé de Breteuil, chancelier du même prince. (M.) (R)
  • 13. Autre femme de la cour du Palais‑Royal, sœur de M. Legoux, receveur général des finances et gouverneur de M. le duc de Chartres. (M.) (R)
  • 14. M. le marquis de Thiars, de la famille de Bissy, gentilhomme de M. le duc d’Orléans. (M.) (R)
  • 15. Homme de la cour qui s’était distingué à l’armée par plusieurs belles actions. (M.) (R)

Numéro
$1184


Année
1759

Sur l'air de ...
Vous m'entendez bien

Description

17 x 4 + refrain

Notes

Testament de la duchesse d’Orléans fait par elle-même avant de mourir 1759 (F.Fr.13651)

 


Références

Raunié, VII, 304-09 - Clairambault, F.Fr.12721, p.349-51 - F.Fr.13651, p.93-97 - F.Fr.15142, p.14-19

Mots Clefs
testament de la duchesse d'Orléans, revue de la cour du Palais-Royal