Le Faste de Samuel Bernard

Le faste de Samuel Bernard1
Qu’à Chantilly Condé fasse fracas,
Et que dans un point d’importance
Éclate sa magnificence2,
Cela ne me surprend pas.
Mais que Bernard en seigneur tranche, ordonne,
Que pour ses filles sa maison,
Devienne un palais de Bourbon
lluminé jusqu’au fronton3,
Voilà ce qui m’étonne.

Que mon quartier soit bordé de soldats
Et que du Roi la garde fière4,
De Paris fasse une barrière,
Cela ne me surprend pas.
Mais que Bernard pour ses filles se donne
Un petit air de souverain ;
Que le guet lui prête la main,
Et qu’il me coupe le chemin,
Voilà  ce qui m’étonne.

Que Charpentier, Danguy5 dans les repas,
Désirés pour leurs gentillesses,
Fassent le plaisir des altesses,
Cela ne me surprend pas.
Mais qu’au bourgeois6 ce couple s’abandonne
Et que sans crainte des brocards,
De la table de nos Césars
Il passe à celle des Bernards,
Voilà ce qui m’étonne.

Que de festons, d’emblèmes délicats
Consacrés aux faits héroïques,
Villars tapisse ses portiques,
Cela ne me surprend pas.
Mais que Bernard, qu’aucun exploit couronne,
Dont jamais il ne fut mention,
Me présente ses actions,
Et qu’il use d’inscriptions,
Voilà ce qui m’étonne7.

Que prévenu contre nos opéras,
Par un trait qui le canonise
Servandoni8 serve l’Église,
Cela ne me surprend pas.
Mais que sitôt son remords l’abandonne,
Et qu’à Bernard courant soudain9,
Il remette pour son festin
Un saint portail au lendemain10,
Voilà ce qui m’étonne.

Que tout lésine, et qu’à peine ici-bas,
Le Seigneur dans son sanctuaire
Ait une lampe qui l’éclaire,
Cela ne me surprend pas.
Mais pour Bernard qu’on tinte ou carillonne11,
Et que pour ce petit monsieur,
Plus respecté qu’un cordon bleu12,
On mette Saint-Eustache en feu13,
Voilà ce qui m’étonne.

 

 Que dans l'Asie on ne s'épargne pas14
Les plaisirs de toute licence
C'est le pays de leur naissance,
Cela ne me surprend pas.
Mais que Bernard, en fête sur le trône
Emporte son ambition
Et qu'enfin sa succession
Dure plus qu'une vision,
C'est là ce qui m'étonne.

  • 1. Lorsque Samuel Bernard, fameux financier et juif de nation, maria une de ses filles au Président Molé et sa petite-fille au marquis de Mirepoix, il fit à son hôtel, rue des Petits-Pères de N.D. des Victoires, des réjouissances extraordinaires. Les rues des environs étaient bordés de soldats du guet; il y eut illumination et feu d'artifice. (Lyon BM MS 1553) - Samuel Bernard, l’un des plus célèbres banquiers du XVIIIe siècle, avait acquis sous le ministère de Chamillard, et à l’époque du Système, une immense fortune. A diverses reprises il prêta de l’argent au gouvernement, aussi fut‑il anobli et créé chevalier Sa fortune lui permit de faire contracter aux membres de sa famille de brillantes alliances. (R)
  • 2. Monsieur le duc de Bourbon avait reçu à Chantilly peu de temps auparavant le roi et toute la cour avec de grandes magnificences. (Lyon BM, MS 1553)
  • 3. Lors du mariage de M. Molé, président à mortier, avec Bonne‑Félicité Bernard, fille du financier et de sa seconde femme, Mlle de Saint‑Chamans. Le Mercure de France d’octobre 1733 nous a conservé la description de la fête qui fut donnée à cette occasion. (R)
  • 4. la garde altière
  • 5. Du Charpentier, Danguy: Fameux joueurs d'instruments, le premier de musette, le second de vielle (Lyon BM, MS 1553)
  • 6. Mais qu'aux faquins
  • 7. Marais disait plaisamment, en parlant de Samuel Bernard : « Il devrait bien payer quelque historien pour faire son histoire, il ne manque plus que cela à son orgueil ; il y aurait bien quelques petits chapitres anecdotes et obscurs, mais quel est le héros qui n’a point de taches ? » (Correspondance avec Bouhier) (R)
  • 8. Jean‑Nicolas Servandoni, peintre‑architecte de Florence (1695‑1766), était venu se fixer à Paris, où il devint premier peintre de l’Académie royale de musique. En 1733, il renonça à ces fonctions profanes pour se consacrer à la construction du portail de Saint‑Sulpice, dont la première pierre avait été posée le 11 mars. Dans le Salon de 1765, Diderot, parlant de Servandoni qui avait exposé deux petits tableaux de ruines, le qualifiait de « grand machiniste, grand architecte, bon peintre et sublime décorateur ». (R)
  • 9. Et qu'à Bernard prêtant la main
  • 10. Servandoni, célèbre peintre et architecte italien, ayant quitté l'Opéra dont il était directeur pour l'entreprise du portail de saint [sic]. Le jour qu'il devait présenter le plan de ce portail, il manqua de parole à l'assemblée pour aller présenter un dessin à Bernard pour la décoration de la salle de bal et de noce. (Lyon BM, MS 1753)
  • 11. Que pour Bernard on tinte, on carillonne, / Qu’il soit comme un saint révéré, / Que par lui Dieu soit éclairé, / Que son temple soit décoré, / C’est là ce qui m’étonne. (fin de Arsenal, f°2932 et Castries)
  • 12. Et que pour ce fesse-mathieu / Aux yeux des hommes et de Dieu
  • 13. M. de Lamoignon, président à mortier, et le marquis de Mirepoix de la maison de Levis‑Ventadour, avaient épousé les deux filles du président Bernard de Rieux, fils de Samuel Bernard. Le financier avait donné à chacune de ses petites‑filles huit cent mille livres de dot. (R)
  • 14. Strophe ajoutée dans Lyon BM, MS 1553 et dans Castries.

Numéro
$0784


Année
1733 (Castries)

Sur l'air de ...
Voilà ce qui m’étonne (Castries)

Description

6 x 9


Références

Raunié, VI,61-64 - Clairambault, F.Fr.12705, p.47-51 (air noté) - Maurepas, F.Fr.12633, p.231-33 - F.Fr.13661, p.335-37 -F.Fr.15146, p.496-500 -  Arsenal 2932, f°109v-113v (contenu dans $1642) - Arsenal 3116, f°168r-169r - BHVP, MS 542, p.243-46 - Mazarine MS 2166, p.325-28 - Mazarine Castries 3985, p.389-92 - Lyon BM MS 1553, P.145-49

Mots Clefs
Samuel Bernard, maltôtier, mariage de ses filles, luxe insolent