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Tableau de Paris

Tableau de Paris1
Cher chevalier, on sait assez qu'Alcine2
Qui paraissait beauté franche et divine,
N'était au fond qu'un magot décharné,
Qu'un petit nain sec et ratatiné.
Hélas ! ami, voilà la juste image
De ce Paris et du petit voyage
Qu'à trop grands frais depuis peu j'entrepris,
Pour voir un peu messieurs les beaux esprits,
Gens du bel air, dont l'orgueil souvent pince
Les bonnes gens arrivés de province.
Dès que je fus chez Ringard3 établi
Dans ce beau monde et bruyant et poli,
Damon et moi, nous allâmes au Louvre,
Où tous les ans l'on dit que l'on découvre
Un grand recueil de fort mauvais tableaux,
Entremêlés de chefs‑d'œuvre nouveaux.
J'admirai les Vanloo, les Natoire4 ,
Je demandai qui d'eux avait la gloire
Et le profit de ce premier emploi
Intitulé premier peintre du Roi.
Car je pensais que les premiers de France
Étaient au Roi par droit de préférence ;
Ce n'est point eux, me dit certain courtier,
Eh bien qui donc ? C'est Coypel5 , écuyer,
Coypel qui peint d'un pinceau si fidèle
Les avortons dont il est le modèle.
Pour l'achever il est de plus auteur
Et, comme en toile, en papier barbouilleur ;
Ainsi souvent le frelon qui bourdonne
Mange le miel que l'abeille moissonne,
temps, ô mœurs ! Coypel est un Poussin
Et de Lulli la place est à Colin !
L'indigne auteur de Marie Alacoque6
Qu'on montre au doigt, dont l'univers se moque,
Mis au haut rang étale à tous états
L'orgueil heureux du siècle de Midas.
Lors je voulus, pour dissiper ma bile,
Voir de mes yeux ce rival de Virgile7 ,
Du grand Henri ce héros fortuné,
En prose, en vers, tant honni, tant prôné ;
Bon, me dit l'un, il est devers la Prusse ;
Il s'est enfui, dit l'autre, chez le Russe
Ou se confine à Quimper‑Corentin,
Dans le château Trompette, au diable enfin.
Dieu l'y conduise, allons chez Fontenelle,
Qui sans génie en plus d'un genre excelle ;
Mais il est vieux, sourd et muet chez lui
Et ne parlant qu'à la table d'autrui ;
Que faire donc ? La troupe académique
Tiendra bientôt la séance publique.
J'y vais ; j'entends l'Ignatien Gresset8
Louer au long je ne sais quel Danchet.
Tout ce publie bâillait à bouche close.
Maître Gresset et maître Gros de Boze9
Eurent ce jour le prix des ennuyeux,
Paulmy10 plus bref en cela seul fit mieux ;
Moi, j'observais la pédante racaille
Dont on veut être, et dont toujours on raille ;
Je demandais tout bas à mon voisin.
Ami, quel est ce vieux petit blondin,
Qui se requinque et s'en fait tant accroire11  ?
C'est ce savant qui des chats fit l'histoire,
Qui dans la cour tient lieu du grand Cotin,
Et qui jamais n'a perdu son latin.
Voici Carlet12 , cet auteur non vulgaire,
Vrai bel esprit qui travestit Homère
Et que jamais on ne travestira.
Que de savants, de grands hommes voilà !
Mais j'avouerai que de toute la clique
Celui qui m'est le plus antipathique
C'est La Chaussée13 . — Ah ! l'écrivain maudit !
Son seul aspect me glace et m'engourdit.
Ce froid rimeur de froides rapsodies
Pense avoir fait, dit‑on, des comédies.
J'observais done tout ce menu fretin
Et me plaignais de mon triste destin.
Le lendemain fut de mes jours le pire.
Une sibylle14 en son manoir m'attire,
Vieille sibylle à qui feu Pavillon
Donna jadis son premier cotillon.
Chez elle on dîne, et chez elle on décide
Entre Vert-Vert et Phèdre et l'Enéide ;
Un vieux pédant15 , du beau monde proscrit,
Était patron de ce bordel d'esprit.
A sa bergère il s'écriait : Ma Flore,
Assurément qui vous voit vous adore.
Puis on parla des opéras nouveaux,
Si bien écrits, si naturels, si beaux.
En vérité, dit‑elle, c'est dommage
Que Marivaux n'ait complété l'ouvrage
De ce divin Paysan parvenu :
Mais à propos, madame, avez‑vous vu
Catilina, fait à perte d'haleine
En vingt années et sept actes à peine16  ?
Que du Méchant17 le noeud est bien trouvé !
Que d'intérêt ; j'ai surtout approuvé
Ce procureur nécessaire à la pièce,
Interdisant les sept sages de Grèce.
Savez‑vous bien qu'on aura cet hiver
Un nouveau chant du sublime Ver‑Vert ?
Chacun parlait sans écouter personne ;
Un cliquetis de cigales résonne
Moins aigrement que le babil outré
Des assesseurs de ce bureau lettré.
Enfin, lassé d'aventures pareilles,
Je laissai là Paris et ses merveilles.
De mon château le chemin je repris,
Bien loin des sots, qui font les beaux esprits.

  • 1Autres titres : Vers de Roy sur les beaux-esprits du temps (Arsenal 3128) - 1748 Copie de la lettre de Monsieur le chevalier de L… (Arsenal 2964) -  L’on attribue cette pièce à M. Roy, chevalier de l’ordre de Saint‑Michel. (M.) (R)
  • 2Divinité des païens. (M). (R)
  • 3Personnage inconnu. (R)
  • 4Deux des plus fameux peintres de l’époque. (M.) (R)
  • 5Charles‑Antoine Coypel, célèbre peintre et graveur (1694‑1752), membre de l’Académie des beaux‑arts et peintre du roi. (R)
  • 6L’archevêque de Sens, Languet de Gergy. (R)
  • 7Voltaire. (M.) (R)
  • 8M. Gresset fut quelque temps jésuite. Il avait succédé à Danchet à l’Académie française. (M). (R)
  • 9M. de Boze, pour lors directeur de l’Académie. (M.) (R)
  • 10M. d’Argenson, fils du ministre des affaires étrangères, reçu avec Danchet à l’Académie française. (M.) (R)
  • 11Paradis de Moncrif. (M.) (R)
  • 12Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, romancier, auteur dramatique, membre de l’Académie française (1688-1763), a laissé de nombreux écrits dont les plus connus sont : Marianne, le Paysan parvenu, le Jeu de l’amour et du hasard. Voltaire a justement qualifié son esprit délicat, mais trop raffiné, en disant qu’il « connaissait les sentiers du cœur humain, mais non la grande route ». (R)
  • 13Pierre‑Claude Nivelle de la Chaussée, auteur dramatique et membre de l’Académie française (1692‑1754), inventeur du genre larmoyant. (R)
  • 14Mme de Tencin. (M.) (R)
  • 15Astruc, célèbre médecin. (M.) (R)
  • 16Pièce de Crébillon à laquelle il travaille depuis plus de vingt ans. (M.) (R
  • 17Comédie de Gresset représentée au mois de décembre dernier. (M.) (R)

Numéro
$1051


Année
1748

Auteur
Roy



Références

Raunié, VII,109-13 - Clairambault, F.Fr.10718, p.203-06 - F.Fr.13659, p.309-14 - NAF.9184, p.416-17 - Arsenal 2964, f°24 - Arsenal 3128, f°341r-342v - Arsenal 4844, f°280r-282r