Les Scandales du temps

Les scandales du temps
Que notre Régent et sa fille
Commettent mainte peccadille,
C’est un fait qui semble constant,
Mais que par lui elle soit mère,
Se peut-il que d’un même enfant
Il soit le grand-père et le père1 ?

Si pourtant, comme on le présume,
Elle a fait un petit posthume,
Il faut bien lui donner un nom.
Peur d’un jugement téméraire,
C’est La Rochefoucault et de Pons
Gontaut, de Riom, La Haye, Salvaire2.

Qu’avec Lassay Bourbon s’amuse3,
Tout le monde les en accuse,
Ils ont tous deux même raison,
Mais elle devrait bien lui dire
Qu’il faut qu’avec discrétion
Chez une veuve on se retire.

Que la jeune duchesse enrage4,
Que son mari n’en fasse usage,
Je le croirais facilement,
Mais s’il faut qu’un amant la venge,
Que Duchallat soit cet amant,
Un tel choix me paraît étrange.

Que la Conti5 soit très fâchée
D’être au lit d’un singe attachée,
Cela se peut-il autrement ?
Mais qu’elle s’en tienne à La Fare,
Ou son appétit n’est pas grand,
Ou sa retenue est bien rare.

Que Sur-Yon impatiente
Avec le Marton se contente6,
Il n’est rien de surprenant ;
Mais qu’elle, l’aimant à la rage
N'en éprouve aucun accident,
Elle est plus heureuse que sage.

Que Charolais, jeune et fringante,
Pour Richelieu soit complaisante7,
N’est-ce pas le sort de son sang ?
Mais pour un seul c’est bien la peine ;
A son âge belle-maman
En exerçait demi-douzaine.

Qu’à Du Maine, laide et nabote8,
Un Malezieu9 lève la cotte,
Le marché pour tous deux est bon ;
Mais que de Polignac10 n’en bouge
Et couche avec cet embryon,
C’est faire honte au chapeau rouge.

Que la belle Monasterolle
Se donne pour mille pistoles,
Chacun dira : Je le crois bien11 ;
Mais que pour une on en jouisse,
Même très souvent pour rien,
On dira : Gare la chaudepisse !

Que Jonzac à Conti se donne12,
Elle s’allie à la couronne :
Quelle gloire pour les Hénaults ;
Mais que sans garder de mesure
Tous les muguets lui soient égaux13,
Pour le Jonzac quelle coiffure !

Qu’au tendre Nangis La Vrillière14
Donne jouissance plénière,
La Dauphine15 en fit bien autant,
Mais qu’au Régent elle se voue
Pour la fortune du galant,
Plaisant pivot, plaisante roue.

Qu’habile en vers, qu’habile en prose,
Locmaria nuit et jour compose,
Puisqu’aimer lui semble commun ;
Mais que sans cesse elle s’occupe
Au sot combat de cinq contre un,
Sapho16 ne fut jamais si dupe.

 

Que le duc s'empresse pour Nesle17,
Il flatte l'humeur de la belle
Et son époux n'en dira rien
Mais qu'en soupant chacun la darde
Comme un autre Saint Sébastien,
Que de Castel elle se garde.


Que même elle se prostitue
Au dernier laquais de la rue,
Cela m'est fort indifférent.
Mais que la putain soit méchante
Et veuille en imposer aux gens
C'est être par trop insolente.

Que la Meulun pure et gentille
Se brouille avec sa famille,
Cela se peut-il autrement ?
Mais que d'Evreux elle supplante
et foute avec son amant,
C'est être mauvaise parente.

Qu'ayant le coeur un peu trop tendre
Gacé partout le laisse prendre,
Le mal est commun dans Paris
Mais que dans l'ardeur la plus forte
Elle et d'Aremberg soient surpris,
Où sont les verroux de la porte?

Que pour rendre Orléans propice
Maillebois s'offre en sacrifice,
Sauvant du gibet Desmarets,
Quel jugement en doit-on faire ?
Aime-t-elle ses intérêts
le déduit ou bien son beau-père ?

 

  • 1. Nous avons vu ci‑dessus d’après le témoignage peu suspect de Saint‑Simon, ce qu’il fallait penser de ces imputations odieuses. (R)
  • 2. Il est fort probable que tous ces courtisans furent les amants de la duchesse, puisque Saint‑Simon déclare que, du vivant de son mari, « ses galanteries n’avaient pas laissé d’avoir plusieurs objets et avec assez peu de contrainte ». Il est dit à ce propos, dans les Mémoires de Richelieu : « Outre ses amours qu’on lui reprocha sans cesse avec son père, elle eut toujours plusieurs amants qu’elle changeait souvent pour les reprendre de nouveau. Elle eut d’abord l’écuyer de la grande écurie nommé Salvaire. La Haye, page du duc de Berry, lui succéda, avec le titre de gentilhomme ; ce qui lui fit donner un nom scandaleux (M. Tout-Prêt), à cause de la proximité du domicile jointe à la qualité d’amant. Malgré ce sobriquet, que toute la ville s’entendit pour ainsi dire à lui conserver, le marquis de La Rochefoucauld lui succéda ; il était capitaine de ses gardes et fut nommé comme celui qui l’avait précédé. Le marquis de Bonnivet, chambellan du duc de Berry, vint après, et puis le comte Daidie, officier des gardes françaises. » Duclos n’est pas moins explicite : « A peine eut-elle épousé le duc de Berry, qu’elle eut des galanteries, où le respect qu’on devait à son rang l’obligeait à faire les avances. Le commerce qu’elle eut avec La Haye, écuyer de son mari, fut porté à un degré de frénésie incroyable. Non contente de laisser éclater sa passion, elle proposa à son amant de l’emmener en Hollande. La Haye frémit à cette proposition, et se vit obligé, pour ne pas être la victime de sa discrétion sur un pareil délire, d’en faire part au duc d’Orléans. Il fallut tour à tour effrayer et flatter cet esprit égaré pour que le projet ne perçât pas jusqu’au roi. Peu à peu l’accès se dissipa, et cette furieuse céda enfin à l’impossibilité de se satisfaire, ou à la crainte de rendre sa folie funeste à son amant. » (R)
  • 3. Armand Madaillan de Lesparre, marquis de Lassay, fils du romanesque auteur du Recueil de différentes choses, avait inspiré une vive passion à Msne la duchesse mère, restée veuve à trente-six ans de Louis III, duc de Bourbon. On trouvera dans la Correspondance de Madame (3 avril 1721) l’observation mordante que cette liaison attira à Mme la duchesse de Bourbon de la part de M. le Duc, son fils. (R)
  • 4. Mademoiselle de Conti mariée à M. le Duc, qui acceptait philosophiquement une infortune conjugale dont il était la cause première. « Bien des gens, disait‑il, croient être à couvert du cocuage, mais c’est une erreur. J’ai cru me mettre à l’abri en épousant un monstre : cela ne m’a servi de rien, car un vilain Duchallat, plus laid que moi, me fait cocu. » (Correspondance de Madame) (R)
  • 5. Louise‑Élisabeth de Bourbon, fille de Louis III de Bourbon, mariée à Louis‑Armand de Bourbon, prince de Conti. La Fare, dont il est ici question, n’est pas l’auteur bien connu des Mémoires, mais son fils, Philippe‑Charles, ancien chevalier d’honneur de la dauphine, qui devint plus tard maréchal de France. (R)
  • 6. Louise ‑ Adélaïde de Bourbon, sœur du prince de Conti, nommée mademoiselle de la Roche‑sur‑Yon. — Marton, fils de M. de Blansac, était colonel du régiment de Conti. (R)
  • 7. Louise‑Anne de Bourbon, nommée Mlle de Sens, puis Mlle de Charolais, fille de Louis III de Bourbon, avait une intrigue avec le duc de Richelieu, qui s’était flatté de l’épouser. « Elle se prit d’une telle passion pour lui que, malgré ses infidélités, elle ne cessa jamais de l’aimer éperdument. Ceux qui l’entouraient furent si touchés de ses tourments, qu’ils tâchaient de les tempérer en favorisant leurs entrevues secrètes, mais que peu après le duc divulgua. La princesse sa mère, furieuse de ces amours, maltraitait sa fille, ne pouvant souffrir qu’elle imitât une conduite dont elle lui donnait l’exemple ; mais le jeune seigneur allait faire l’amour pendant la nuit à l’hôtel ; l’appartement de la jeune princesse étant au rez‑de‑chaussée sur le jardin dont il avait une clef, il arrivait chez elle par la fenêtre, sans que personne s’en doutât. » (Mémoires de Richelieu) (R)
  • 8. Anne‑Louise Bénédicte de Bourbon, fille de Henri-Jules de Bourbon, mariée au duc du Maine. Elle s’était formé à son château de Sceaux une cour galante qui devint un foyer d’intrigues politiques. (Cf. Mémoires de Mme de Staal-Delaunay.)
  • 9. fn] - Nicolas de Malézieu (1650‑1727), membre de l’Académie française fut précepteur du duc du Maine, qui le nomma chancelier de la principauté de Dombes. Il était l’organisateur des fêtes de Sceaux. (R)
  • 10. En 1718, Madame écrivait : « L’amant tenant de Mme du Maine est le cardinal de Polignac, mais elle en a encore beaucoup d’autres, le premier président, et même des drôles. »
  • 11. Je trouve qu'elle faisait bien. (F.Fr. 12696, p. 77)
  • 12. M. de Jonzac avait épousé une sœur du président Hénault. Moins philosophe que les autres maris de ce temps, il donna à propos du prince de Conti deux soufflets à Mme de Jonzac en pleine église. Ce moyen violent ne lui réussit guère, les rieurs ne furent pas de son côté, et il dut s’estimer heureux de se raccommoder avec sa femme. (R)
  • 13. M. de Jonzac avait épousé une sœur du président Hénault. Moins philosophe que les autres maris de ce temps, il donna à propos du prince de Conti deux soufflets à Mme de Jonzac en pleine église. Ce moyen violent ne lui réussit guère, les rieurs ne furent pas de son côté, et il dut s’estimer heureux de se raccommoder avec sa femme. (R)
  • 14. Mme de La Vrillière, femme du secrétaire du Conseil de régence, était l’amante de Nangis, colonel du régiment du roi, homme fort à la mode, « la fleur des pois », comme dit Saint‑Simon. Il est possible qu’elle ait eu des relations avec le Régent, mais ce ne fut sans doute qu’une maîtresse à passade. On lui attribua plus tard l’honneur d’avoir déniaisé le jeune Louis XV. (R)
  • 15. L’intrigue de Nangis avec la duchesse de Bourgogne n’eut probablement pas le caractère qu’on lui attribue ici. Mme de Caylus dit à ce propos dans ses Souvenirs : « Nangis est le second pour lequel Mme la Dauphine a eu du goût. Je ne parlerai pas de celui‑là comme j’ai parlé de l’autre, et j’avouerai que je le crois comme le public ; la seule chose dont je doute, c’est que cette affaire soit allée aussi loin qu’on le croit, et je suis persuadée que cette intrigue s’est passée en regards et en quelques lettres tout au plus. Je me le persuade par deux raisons : l’une, que Mme la Dauphine était trop gardée, et l’autre, que Nangis était amoureux d’une autre femme (Mme de La Vrillière), qui l’observait de près, et qui m’a dit à moi-même que, dans le temps qu’on soupçonnait qu’il pouvait être avec Mme la Dauphine, elle était bien assurée du contraire, puisqu’il était avec elle. » — Le témoignage de Mmé de Caylus est confirmé par cette strophe d’une chanson de l’année 1710 : Le marquis de Nangis l’adore, / Elle repond à tous ses vœux ; / Mais je ne sais s’ils ont encore / Trouvé le moment d’être heureux. (R)
  • 16. Femme poète de Mitylène. D’après une légende peu vraisemblable, son amour malheureux pour Phaon l’amena : au suicide et elle se précipita dans la mer du haut du promontoire de Leucade. (R)
  • 17. F.Fr. 12696 et F.Fr.12673 ajoutent les vers suivants.

Numéro
$0120


Année
1715 (Castries) / 1716

Sur l'air de ...
Petite fronde (Castries) / Mon cher chevalier, que je t'aime (F.Fr.13655) Tous les capucins du monde (F.Fr.12673)

Description

12 x 6


Références

Raunié, II,48-54 - Clairambault, F.Fr.12696, p.76 bis-76ter - Maurepas, F.Fr.12628, p.291-95 - F.Fr.15131, p.104-08 - Arsenal 3115, f°159r - Arsenal 3131, p.56-58 (incomplet) - BHVP, MS 551, p.309-11 - BHVP, MS 580, f°64r-65r (variantes) - Mazarine, MS 2163, p.294-98 - Mazarine MS 2166, p.4-8 - Mazarine Castries 3981, p.310 - Lyon BM, MS 1673, f°64v (deux premières strophes) et 86v-87r - Toulouse BM, MS 855, f°97v-99v

Mots Clefs
Revue de détail, Dames de la cour, Régent, duchesse de Berry, Gontaut, Riom, La Haye, Salvaire,marquis de La Rochefoucauld, marquis de Lassay, duchesse de Bourbon, Mlle de Conti, Duchallat, La Fare, Mlle de la Roche-sur-Yon, duchesse du Maine, Malezieu, cardinal de Polignac, Mme de Monasterolle, Jonzac, Prince de Conti, La Vrillière, Nangis, Locmaria