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L'Aventure de Quoniam

L’aventure de Quoniam
Or, écoutez, mes chers amis,
Aussi bien que mes ennemis,
La triste et cruelle aventure,
Contre le bon sens de nature,
Arrivée au pauvre Quoniam,
Qui va tourner le cul à Siam1 .

Il est né marchand de lardons,
Ou, pour rimer, mettez dindons.
Son épouse est née pâtissière,
Si on en croit le baptistère.
Sans doute qu’elle était gâtée
En sortant des petits pâtés.

Or vous savez que le mépris
Qu’elle a pour monsieur son mari,
La rendant méchante et cruelle,
La fait devenir infidèle,
Car chacun dit publiquement
Qu’un gros monsieur est son amant2 .

Comme l’amour rend généreux
L’amant ! Pour devenir heureux,
Ce galant homme d’importance
Fait de magnifiques dépenses,
Et lui bâille tant de bijoux,
Que son mari devint jaloux.

Ce mari, moins heureux qu’humain,
Prenant le ton doux et bénin,
Lui dit : Ma chère demoiselle,
Vous ne m’êtes donc plus fidèle ?
A ces bijoux on le peut voir,
Car faut donner pour recevoir.

Allez, lui dit-elle en courroux,
Vous êtes un vilain jaloux.
Mêlez-vous de votre lardoire.
Vous faites toujours des histoires ;
Regardez tout, ne dites rien,
Si vous voulez avoir du bien.

Oh ! ma foi, non ; lui dit l’époux,
Entrant à son tour en courroux,
Vous ne ferez pas ma fortune,
J’en jure par sainte Opportune.
Vous êtes une infâme moitié,
Je vous ôte mon amitié.

La belle en ce moment pensa
Et dans sa tête repassa
De quel moyen, par quelle adresse,
Elle pourrait se rendre maîtresse.
Ayant consulté son amant,
Voilà quel fut l’expédient :

Depuis longtemps on parle ici
D’un pays plus loin que Passy,
Où on envoie les volontaires
Cultiver et peupler la terre.
C’est là que la belle aux yeux doux
A fait voiturer son époux.

Pour parvenir à ce dessein,
La belle au cœur plus qu’assassin,
Voulant en faire le sacrifice,
Lui dit : Allons chez la nourrice.
Il y consent, ne pensant pas
Qu’il allait partir de ce pas.

Partons, lui dit-elle aussitôt,
Car je veux revenir bientôt.
Choisisseznous un bon carrosse,
De bons chevaux et point de rosses.
Voilà un paquet des habits
Qu’il convient de porter au petit.

Si cet époux, homme de bien,
Eût pris ce paquet pour le sien,
(Il ne regarde pas ces hardes,
Ne pensant pas que la bâtarde
Voulait se défaire de lui),
Notre homme aurait mené grand bruit.

Il ne fut pas hors de Paris,
Sur le chemin de Montlhéry,
Qu’une troupe de satellites
Lui proposèrent nouveau gîte.
Sa femme en parut alarmée,
Qui dans son cœur était charmée.

Vous tous, messieurs les maris,
Si vos femmes ont des favoris,
Ne vous mettez martel en tête :
Vous auriez fort méchante fête.
Si vous vous en fâchez, tant pis.
Vous irez à Mississipi.

  • 1Les Mémoires du temps ne nous fournissent aucun détail particulier sur la triste aventure du rôtisseur Quoniam, qui fit grand bruit, si l’on en juge par les nombreuses chansons auxquelles elle donna lieu. Ces chansons d’ailleurs n’ont pas besoin de commentaires. (R)
  • 2Une note d’un Brevet (inédit) de la Calotte, contenu dans le Recueil Maurepas, nous apprend que cet amant était le sieur Marie qui devint plus tard secrétaire de M. d’Angervilliers. « Il aimait la femme du nommé Quoniam, rôtisseur : comme ce mari le gênait, il expédia une lettre de cachet en vertu de laquelle ce rôtisseur fut conduit au Mississipi. » (R)

Numéro
$0260


Année
1718




Références

Raunié, III,17-21 - Clairambault, F.Fr.12696, p.344-47 - Maurepas, F.Fr.12629, p.146-55 - 


Notes

L'affaire de la belle rotissière Quoniam est détaillée dans Pierre Narbonne, Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV de l’anné 1701 à l’année 1744, p.409-11.