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Sans titre

     La Tencinade

Tencin est un agioteur
Funeste à sa patrie,
Un loup qui passant pour pasteur
Vexe sa bergerie,
Un brigand qui, gorgé des biens
De vierges respectables,
Ôte à leur zèle les moyens
D’aider les misérables.

Un scélérat à dégrader
De l’ordre de prêtrise.
Avoir le front de présider
Aux décrets de l’Église,
Voir en concile avec Tencin
Dix juges de sa sorte,
C'est proprement voir au jardin
Judas et sa cohorte.

Peut-on trouver quelque équité
Où tout est violence,
Fourbe, injustice, impiété,
Simonie, ignorance,
Où les talents, la sainteté,
Chose incompréhensible,
Sont dans l’exacte vérité
Un crime irrémissible.

Dix-neuf grands évêques jadis
Secoururent leurs frères,
Firent changer par leurs écrits
La face des affaires.
C’est ainsi que l’épiscopat
prêt à faire naufrage
Reprit ses droits et son éclat
Et fit trembler Pélage.

Ce jansénisme ténébreux
Que Loyola fit naître
Ne fut plus qu’un fantôme affreux
Que l’on vit disparaître.
L’école jésuitique en pleurs
Vit le Vatican même
Épouvanté de ses erreurs
La frapper d’anathème.

Prélats sensibles à vos droits,
Faites comme vos pères,
Tandis qu’on renverse les lois
Pour perdre vos confrères,
Que votre zèle prenne feu,
Osez ouvrir la bouche.
Si leur péril vous touche peu,
Que le vôtre vous touche.

Si vous souffrez sans dire rien
Qu’un tribunal semblable
Ose condamner Soanen,
Ce pasteur vénérable,
Attendez un pareil destin
S’il plaît au ministère.
Croyez-vous qu’on n’ait qu’un Tencin
Qui soit prêt à tout faire ?

Il est assez d’ambitieux
Qu’une cour étrangère
Leurre d’un bonheur spécieux
Qui ne lui coûte guère
Et ce chapeau, ce grand objet
Qu’on obtient du Saint-Père,
De la trahison d’un sujet
Est souvent le salaire.

Rome à bon droit tu peux vanter
Ta sagesse profonde
D’avoir trouvé l’art de flatter
L’orgueil de tant de monde.
Quand il te plaît le plus vil sang
Qu’enfantent nos provinces
A droit de disputer le rang
À nos illustres princes.

Mais au lieu d’orner de ce prix
La vertu, la science,
Du crime à commettre ou commis
Il est la récompense.
Adopte donc vite et crois-moi
Tencin et sa cohue,
Ennemi du Ciel et du Roi,
La pourpre leur est due.

Peuple fidèle, écoute-moi.
La France t’en conjure,
Benoît peut déposer ton roi,
La Bulle nous l’assure,
Et peut annuler le serment
Qui nous lie à nos princes
Et donner légitimement
Leur sceptre et leurs provinces.

Si l’on résiste et que sa main
Vous frappe d’anathème
Il faut se soumettre soudain
À cet arrêt suprême.
Sans quoi l’on n’est que des païens
Qui font à Dieu la guerre
Et qui n’ont plus de droit aux biens
Du Ciel et de la terre.

Voilà pourquoi nos magistrats,
Tout le peuple fidèle,
Nos plus grands, nos plus saints prélats
Marquèrent tant de zèle
Pour renvoyer delà les monts
Cette horrible doctrine
Qui mit la maison des Bourbons
Bien près de sa ruine.

Louis, voilà les serviteurs
À vous, à Dieu fidèles,
N’appréhendez pas que leurs cœurs
Vous soient jamais rebelles
Instruits que nous tenons nos rois
De la main de Dieu même
Ils font peu de cas des vains droits
D’un injuste anathème.

Clément vendit à Molina
La foi de nos ancêtres
L’autre en échange lui donna
Nos libertés, nos maîtres.
Sur ce pied-là tout acceptant
Doit être un esprit mince
Ou bien un scélérat qui vend
Sa patrie et son prince.

Je ne veux point m’embarrasser
À leur marquer leur place.
Chacun d’eux n’a qu’à se placer
Dans l’une ou l’autre classe
Mais s’il se dispense d’opter
La classe convenable,
Il faudra vous en rapporter
Au public équitable.

Quel chagrin quand je vois le roi
Faire tout son possible
Pour perdre des saints dont la foi
Est irrépréhensible,
Et qui, pleins d’un sincère amour
Pour lui, pour sa couronne
Poussent vers le Ciel nuit et jour
Des vœux pour sa personne.

Tandis que des traîtres en paix,
De vrais sardanapales,
Sans cesse accablés de bienfaits
Par ses mains libérales
S’efforcent de faire régner
La doctrine infernale
Qui peut quelque jour détrôner
La famille royale.

Déchargeons du crime d’autrui
Notre aimable monarque ;
Imputons nos maux à celui
Qui gouverne la barque.
Oui, tous ces malheurs que je vois,
Fleury, sont ton ouvrage ;
C’est toi qui sous le nom du roi
Fait tout ce brigandage.

Dieu tout-puissant, touche le cœur
Du jeune roi qui t’aime,
Guéris son esprit de l’erreur,
Instruis-le par toi-même,
Qu’il connaisse la vérité,
Qu’il prenne sa défense
Afin que dans l’éternité
Tu sois sa récompense.

Numéro
$5380


Année
1728 (Castries)




Références

BHVP, MS 659, p.305-07  Mazarine Castries 3984, p.285-96