Critique du mandement de l’archevêque de Paris

Critique du mandement de l’archevêque de Paris1
A Paris sont en grand soulas2
Deux saints prélats3 ;
L’un est le chef, et l’autre son
Premier garçon.
Leur carnaval est d’annoncer
Qu’on peut laisser
Filles, garçons, femmes et veufs
Casser des œufs.

Suivons tous les commandements
Des mandements ;
Celui-ci n’est pas trop mauvais
Pour du Beauvais ;
Sur Figaro, sur l’Opéra,
Et cetera.
L’on y voit des conseils tout neufs
A propos d’œufs4.

A propos d’œufs, ce mandement,
Discrètement,
Dénonce aux dames certain goût
Qu’il voit partout.
Puis nommant leurs amusements
Dérèglements,
L’apôtre annonce aux bons époux
Qu’ils le sont tous.

A propos d’œufs, dans ce trésor,
L’on voit encor
L’écrivain le plus admiré
Bien déchiré5 ;
Puis il empoigne auteur, lecteur
Et rédacteur,
Et lance tout d’un bras de fer
Au feu d’enfer.

Puis, quand il les a condamnés,
Tous bien damnés,
Des lieux communs du bon pasteur,
Le grave auteur
A ses frères pauvres d’esprit
En Jésus-Christ
Promet le benoît paradis
Du temps jadis.

En ce temps de confession,
Rémission,
Si du mandement les avis
Sont bien suivis,
Nos deux pasteurs sont indulgents ;
Si bonnes gens,
Qu’ils laisseront avec les œufs
Manger les bœufs.

Pourtant les buts des révérends
Sont différents :
L’un grille d’avoir un renom
Et l’autre non.
Or prions le doux Rédempteur
Qu’à cet auteur
Il donne un esprit plus subtil,
Ainsi soit-il6 !

  • 1. L’archevêque de Paris s’annonce comme un prélat sévère et rigoureux. A propos des œufs, dont il permet l’usage dans le carême, il a déblatéré avec amertume dans son mandement contre la corruption des mœurs, l’indécence des théâtres, la multiplication des petits spectacles et la tolérance du gouvernement pour la propagation des écrits qui sont le tourment des véritables serviteurs de Dieu. »(Correspondance secrète de Métra.) (R)
  • 2. 26 février — Le Sieur de Beaumarchais, mécontent du mandement de M. l’archevêque, n’a pas manqué de chercher à tourner en ridicule ce prélat et son faiseur, qu’il croit être l’ancien évêque de Senez ; on lui attribue dumoins la chanson suivante à ce sujet, où l’on reconnaît parfaitement sa manière et son style.  (Mémoires secrets)
  • 3. L’archevêque de Paris et l’ancien évêque de Senez, son premier grand vicaire. (M.) (R)
  • 4. Voici les deux passages du mandement visés dans ce couplet et le suivant : « On ose étaler et vendre publiquement les tableaux et les estampes les plus contraires à l’honnêteté publique : les vestibules des palais en sont couverts ; les portiques mêmes de nos temples ne sont pas respectés…
  • 5. Quant à la nouvelle édition des œuvres de Voltaire le prélat en parlait en ces termes : « Ce monument de scandale, décoré de tous les ornements de l’art et multiplié sous toutes les formes possibles pour le faire circuler plus facilement dans toutes les mains, cette œuvre préparée dans une terre étrangère, car la France n’a pas voulu qu’elle fût exécutée dans son enceinte, cette œuvre de ténèbres est donc bientôt consommée. » (R)
  • 6. « Bien des ecclésiastiques, amis de la paix, ne sont pas contents de ce mandement, qu’ils regardent comme rempli de déclamations de rhéteur et ne ressemblant nullement à ceux de M. de Noailles. Quoi qu’il en soit, à n’envisager l’ouvrage que comme littéraire, il est oratoire, plein de mouvement et écrit avec autant de force que d’élégance. » (Mémoires secrets)

Numéro
$1565


Année
1785

Auteur
Beaumarchais

Sur l'air de ...
A Paris, l’y a deux lieutenants

Description

7 x 8

Notes

Jean-Georges Le Franc de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, s’est illustré par son acharnement à dénoncer le monument impie dressé à l’honneur de Voltaire.  Pour finir, dans un mandement « qui permet l’usage des œufs depuis le mercredi des Cendres inclusivement jusqu’au vendredi de la semaine de la Passion exclusivement », il ne peut s’empêcher d’insérer, là où elle n’a évidemment que faire, une ultime diatribe contre cette entreprise maléfique. 

Ruault en parle dans une lettre à son frère, du 16 février 1785, citée p.1349-50 : Le pauvre bon pasteur à bout, ne sachant plus que dire à ses étourdies de brebis qui courent es champs çà et là, loin du chien et de la houlette, termine sa déclamation capucino-épiscopale par renvoyer ses ouailles à leurs propres remords et au tribunal du seigneur qui les jugera lui-même sur leurs œuvres. Voici qu’un drôle de corps leur a répondu par un cantique dont je joins ici une copie. Il a été fait en une heure, et nous l’avons chanté les premiers hier au soir, en chœur, dans le salon [chez Beaumarchais, à l’hôtel de Hollande]. Linda Gil, L'édition Kehl de Voltaire, p.1340-1350.

 


Références

Raunié, X,181-84 - F.Fr.13653, p.461-62 - BHVP, 4-RES-0323, f°17 - Mémoires secrets, XXVIII, 146-48 - CSPL, t.XVII, p.355-57

Mots Clefs
A propos du violent mandement de l'archevêque de Paris, autorisant la consommation des oeufs