Les Affaires du temps

Les affaires du temps1
On risque beaucoup à parler,
On ne risque point à se taire ;
Je veux pourtant vous révéler
Ce que je pense en cette affaire.


D’un côté, je vois de Thémis
Ceux qui gouvernent la balance
Avec des charges sans profits
Et des travaux sans récompense2

Pour fruit d’un Benedicat vos.
L’autre côté, pétri de brigues,
A des revenus sans travaux
Et des dignités sans fatigues.


Du ministère le plus saint
La plus grande part, très peu digne,
Ne s’embarrasse de la vigne
Que pour en presser le raisin.


Le magistrat tient à des nœuds
Par une alliance féconde,
Le prélat ne veut qu’être heureux :
Après lui, c’est la fin du monde.


L’un risque tout à résister,
Il peut perdre enfants et famille ;
L’autre ne prétend qu’exister,
Tout à ses yeux n’est que vétille.


Le passé juge le présent :
Ouvrons les fastes de mémoire
Depuis Becket3 jusqu’à l’instant,
De l’Europe lisons l’histoire.


Je les vois partout combattant
Contre les Henrys, les Philippes,
Je vois nos rois de tous les temps
Défendus par nos Aristippes.


Enfin de l’un et l’autre état,
En balançant le parallèle,
Sans juger le fond du débat
Que la raison décide-t-elle ?


Juste, sage, autant que chrétien,
Louis sait régner, il nous aime,
Il les jugera toujours bien
Quand il jugera par lui-même4.

  • 1. Mai 1753. Vers sur les affaires du temps (Arsenal 2964, F.Fr.10479) Parallèle du Parlement avec les évêques en juillet 1753 (Arsenal 3133)
  • 2. Le marquis d’Argenson ne s’abusait pas sur le rôle du Parlement : « Ce qu’il peut, écrivait‑il, en affaire d’Église, ce sont des cris de femme qui s’oppose aux emportements de son mari. Un époux vigoureux, flegmatique, lui lie les mains, ne pouvant lui lier la voix ni la répudier. Il la met en pénitence, puis pardon et réintégration. » Quant au pouvoir, il le qualifiait ainsi : « Un monarque mouton, des ministres renards et jésuites. Notre gouvernement, ajoutait‑il, vit au jour le jour, comme un jeune homme libertin qui ne sait que faire argent de tout. » (R)
  • 3. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, martyr pour le soutien des droits de l’Église, canonisé sous le nom de saint Thomas en 1171. (M.) (R)
  • 4. Telle ne fut pas l’opinion du public lorsque le Roi exila le Parlement. (R)

Numéro
$1119


Année
1753

Description

40 vers


Références

Raunié, VII,220-22 - F.Fr.10479, f°230 - .Fr.21750, f°67bis - NAF.9184, p.451 - Arsenal 2964, f°172r-173r - Arsenal 3133, p.429-30 - BHVP, MS 651, p.238-40 - BHVP, MS 653, p.336-38

Mots Clefs
parallèle du parlement et des évêques, arbitrage souhaité du roi