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Sans titre

L’abbé Margon est en prison1 ,
Courez vite chez le libraire
De son impudente oraison
Saisir le dernier exemplaire.
Halte-là, Momus a permis
En dépit de ses ennemis
L’impression de son ouvrage
Et ce n’est pour vous qu’on l’a mis
Comme un perroquet dans sa cage.

Ah ! vous vous mettez en courroux
Ainsi que des académistes2 ,
Académiciens, vieux fous
Qui croyez seuls être puristes,
Quand de votre pompeux jargon
Avec grand soin l’abbé Margon
Extrait quelques phrases comiques.
Il a pris Momus pour second.
Il est au-dessus des critiques.

Momus entre tant de rivaux
Qui de Torsac briguent la place,
Tu vois Saint-Cernin, Courtanvaux3
Animés d’une noble audace.
Ils sont tous de très grands héros,
Également bons généraux,
Marchant à grands pas sur sa race
Mais pour juger de leurs travaux
La brigue n’aura point de grâce

Hé quoi ! le démon des couplets
Échappé des noires ténèbres
Veut-il se joindre à ses projets,
Seconder l’oraison funèbre ?
Oui, soumis à tous ses décrets
Pour les illustres marmousets
Malgré La Motte et Fontenelle
Il se ranime à ces sifflets
Qu’enfin pour eux on renouvelle.

Ils ont commencé leurs sifflets
À l’aspect du sieur Fontenelle.
C’est un de tes meilleurs sujets,
À la troupe leur son l’appelle
Ce bel maître du sacré vallon
Au bel esprit donne le ton
Il a fui la route commune
Pour se juger sur l’hélicon
Il passe tout droit par la lune4 .

Son élève La Motte-Houdard
S’élève au-dessus du sublime
Qu’il soit étude, sans art,
Sans raison et même sans rime,
En dépit même de Rousseau
Son Homère n’est-il pas beau ?
Ses fables pleines de lumière,
Ce qu’il tire de son cerveau
Est bien digne de la glacière5 .

Quelle troupe il traîne après lui,
Des fats qu’il flatte bien l’oreille
Des théâtres l’illustre appui.
Il passe Racine et Corneille
Houtteville a suivi ses pas,
Prouve tout ce qu’il n’entend pas,
Il s’entortille, il s’embarrasse
Dans un pompeux galimatias
Qui l’élève sur le Parnasse6 .

Que l’illustre abbé Terrasson,
Du Système panégyriste,
Sur Homère donne leçon
Ou suive La Faye à la piste,
Hérissé de grec et latin,
Aussi savant que Trissotin,
Tout au moins aussi ridicule
De Paphos soit le sacristain,
Plutus fournira pour sa bulle7 .

Tout le café est indécis
Sur l’if, le jardin du Parnasse.
La Motte sur un âne assis
Se dit Pégase avec audace.
Mais le grand général Aymon
A droit sur le sacré vallon,
Saint-Martin y donne les places.
Montmertre est un digne hélicon
Pour admirer toutes leurs grâces8 .

Il faut souscrire aveuglément
Pour le poème de Voltaire.
Nous en aurons le supplément :
Il nous arrive d’Angleterre.
Tiriot s’offre pour garant.
Nous y verrons Henri le Grand
Fort bien copié sur Virgile.
Dans le cothurne il nous surprend,
Rien ne lui paraît difficile9 .

Avec moins d’esprit que Rousseau,
Avec plus de rage et d’envie,
Roy croasse comme un corbeau,
À Montfaucon cherche sa vie,
Détesté des hommes, des dieux,
Proscrit et chassé de tous lieux
Ladre, de sales gains avide,
Et cet anonyme ennuyeux
Nous montre bien sa tête vide10 .

O mon cher ami Marivaux,
De ton Spectateur je me moque.
Si tu louanges leurs défauts
Comme le Mercure La Roque
Dans ta Surprise de l’amour
Tu nous plais. Simple, sans détour,
On est content de l’inconstance.
Mais ne traverse pas la cour
Ton Prince est plein d’extravagance11 .

Tu ris, Danchet, ta Nitéris
Est bien digne de ton sot rire.
Enchanté de tes plats écrits
Tu te crois exempt de satire.
En français tu nous parles grec.
Que ton air doucereux est sec.
Maussadement tu tiens la lyre,
Racle la vielle et le rebec
Qu’au coin de la place on admire12 .

Si Momus n’inspire Apollon
Ce qu’il chante sera bien fade.
De ses grelots le divin son
Réveille La Motte malade.
Autour de lui, matin et soir,
De Pons tient en main l’encensoir.
Il nous vilipende, il nous crosse,
Au plus haut bout le fait asseoir,
Il aura bientôt un carrosse13 .

Nombre de fats s’en vont à l’if
L’adorer ainsi que l’idole.
Ce peuple sot est attentif,
Du sublime on y tient école.
Le puant abbé Pellegrin
Écoute le dévot Boindin
Qui tient souvent le premier rôle
Malgré les leçons de Saurin
Et du géomètre Nicole14 .

Tais-toi, noir démon des couplets,
Veux-tu des fats donner la liste ?
Ils sont indignes des brevets,
Tu serais leur panégyriste ;
Que dans l’ordure confondus
De ces sots on ne parle plus
Bien qu’au Pont-Neuf on les célèbre.
Momus veut de rares vertus
Témoin notre oraison funèbre.

  • 1 L’abbé Margon est auteur de l’oraison funèbre de Torsac. Il est aux îles de Sainte-Marguerite depuis plus de quatorze ans, non pour cette plaisanterie, mais pour avoir été tantôt du parti janséniste, et tantôt du parti contraire qu’il a tous deux trahsi très vilainement en homme que l’envie d’avoir quelque bénéfice conduisait. (Castries)
  • 2 Ceci est un jeu de mots pour faire une antithèse entre l’étourderie ordinaire à ces jeunes gens et la raison qui devrait être le partage des académiciens. (Castries)
  • 3 Il est admis que Saint-Cernin et de Courtanvaux étaient alors de jeunes gens que leur grande vivacité et beaucoup d’esprit pouvaient faire aspirer à cette première place du Régiment de la Calotte. (Castrie)
  • 4 On sait ce que c’est que la tragédie d’Aspar de M. de Fontenelle et son peu de succès. À l’égard de ce vers (Il passe tout droit par la lune) l’auteur veut parler du plaisant et savant ouvrage de cet académicien qui porte le titre De la pluralité des mondes. (Castries)
  • 5 Le portrait de La Motte-Houard rendu par ces vers, en quelques chefs ne ressemble pas, car excepté ses fables et quelques autres ouvrages, on peut dire que ce poète avait beaucoup d’art dans ses compositions. La faiblesse de sa vue avait faire tort à ses études, mais sa mémoire prodigieuse y avait suppléé. Ses vers, à la vérité, ne valaient pas eux de Rousseau du côté de la fabrique, mais il avait plus d’invention et de délicatesse. Son Europe galante, son Issé, ses odes anacréontiques sont des chefs-d’œuvre et personne ne l’a surpassé dans sa prose. (Castries)
  • 6 La Motte a fait, outre onze opéras, quatre tragédies, six petites comédies jouées au Théâtre-Français et deux à l’Italien qui presque toutes ont eu un grand succès. Rousseau n’a fait pour le théâtre qui ait été joué que deux grandes comédies, deux petites et deux opéras, le tout d’un froid à glacer. L’abbé Houtteville de l’Académie française a donné un ouvrage qui a pour titre La vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits. Ce titre est difficile à remplir, aussi cet auteur a-t-il eu des contradicteurs et son livre a fait une très petite fortune. On a dit de lui qu’il avait poudré et musqué l’Évangile. (Castries)
  • 7 L’abbé Terrasson, de l’Académie française et de celle des Sciences en qualité de géomètre, est encore professeur au Collège Royal pour la philosophie grecque et latine. Il est vrai que cet abbé a été un des plus attachés courtisans de Vénus et qu’il était dévot au culte de Plutus pendant le Système de Lass. Un jour, il répondit sur ce qu’on lui demandait si la fortune le traitait favorablement (c’était dans la plus grande chaleur du Système), j’ai déjà trois roues de carrosse, je travaille à gagner la quatrième. Il n’y est pas parvenu, mais est à son aise. Il a fait une brochure qui courut dans le temps sur l’excellence des opérations de Las, s dans laquelle il faisait un éloge outré de ce dangereux financier et il a composé un petit in-douze contre l’Iliade d’Homère. (Castries)
  • 8 Il est un endroit dans le milieu du jardin du Luxembourg où s’assemblaient il n’y a pas encore quatre ans un nombre de savants et gens d’esprit. La Motte, La Roque et autres s’y rendaient assidûment quand il faisait beau. (Castries)
  • 9 Il a beau critiquer le poème de Voltaire, nous n’avons dans notre langue que celui-là qui puisse être cité et il a assurément de grandes beautés. (Castries)
  • 10 Ce couplet est clair si l’on sait qu’il a fait une mauvaise comédie qui a pour titre Les Anonymes. (Castries)
  • 11 Marivaux a donné en 1724 au Théâtre-Italien une comédie intitulée Le Prince travesti qui fut mal reçue ; aussi ne méritait-elle pas un sort plus heureux. (Castries)
  • 12 Le pauvre Danchet, quoiqu’homme d’esprit, a bien payé la physionomie niaise qu’il a reçue de la nature. Sa tragédie de Nitéris a des beautés qui lui valurent un grand succès. Elle fut représentée sur le théâtre en 1723. (Castries)
  • 13 L’abbé de Pons est véritablement un adorateur de La Motte. Il était naturel qu’on eût égard à ses infirmités. Ses amis, quand il venait au Café, le faisaient passer à une chaise que le maître du Café avait mise pour lui ; lorsqu’il paraissait, on le prenait par la main pour l’y conduire. Un homme qui ne put avoir l’honneur de haranguer le Roi que soutenu par M. l’archevêque de Sens et M. de Fontenelle, à cause de sa goutte qui l’avait rendu estropié et qui de plus était aveugle, méritait bien cette politesse de la part de ses amis. On n’entend pas l’expression, il aura bientôt un carrosse. Ne serait-ce pas une crosse qu’on a voulu dire ? Au surplus, l’abbé de Pons était un homme de condition de la province de Champagne qui avait beaucoup d’esprit. Il parlait avec une facilité, une expression et un justesse admirables, et il était d’un caractère doux et fait pour la société. (Castries)
  • 14 L’if du Luxembourg expliqué au 9ème couplet. La Motte était écouté parce qu’il parlait bien ; Boindin tisonnait la conversation par la hauteur et l’aigreur de son ton. Il disait souvent avec beaucoup d’indiscrétion des choses peu orthodoxes. M. Saurin et l’abbé Nicole l’en grondaient, en lui représentant qu'il pouvait penser à sa façon, mais qu’il devait se taire sur certaines matières ou qu’il en parlât comme les autres. (Castries)

Numéro
$5383


Année
1728 (Castries)

Auteur
Margon (abbé)



Références

Mazarine Castries 3984, p.306-07