Première requête de la Pâris, maquerelle…

Première requête de la Pâris, maquerelle, à M. le lieutenant de police au sujet de sa détention.
O toi qui dans Paris fais régner l’équité
Des crocs et des putains magistrat redouté,
Marville, sur Pâris jette un œil favorable.
Si dans tes jeunes ans je te fus secourable
Et, toujours à l’affût des plus jeunes tendrons,
Je te fis de Vénus éviter les affronts,
Prête à ta triste voix une oreille attentive.
Ce n’est plus ton amie, c’est vraiment ta captive
Qui vient en ce moment réclamer ton secours ;
Prends pitié de mon sort et protège mes jours.
Dans un mois tout au plus Voisière de Bicêtre,
Mon honneur étranger dans ces murs criminels,
N’aura plus de recours qu’à des cris éternels.
Je n’ai dans mon malheur que toi seul pour ressource,
Toi seul en son principe en peux tarir la source.
Un régiment fameux, et mon plus ferme appui1,
Vient de m’abandonner : puis-je vivre sans lui ?
L’altière Frétillon en ce jour le débauche2
Enseignes, lieutenants, majors, tous la chevauchent.
C’est peu d’avoir en Flandre épuisé les guerriers,
La garce les poursuit jusque dans les foyers ;
J’espérais en secret et j’avais lieu de croire
Que le retour enfin affermirait ma gloire,
Que, rentrés dans ces murs, affamés de plaisirs,
Ils viendraient tous chez moi contenter leurs désirs.
J’avais pour rechercher l’agréable et l’utile
Fait meubler deux maisons, l’une aux champs, l’autre en ville,
A grands frais rassemblé ce qu’ont de plus exquis
La France et l’Allemagne et les pays conquis.
Projets déconcertés, espérance trompée !
La troupe de putains que j’avais équipée
Malgré tous mes efforts ne put les rappeler.
Clairon sans doute a l’art de les ensorceler.
Mais à ces maux pourtant j’entrevois un remède.
Tu peux faire enfermer ce lutin qui m’obsède ;
De ses traits dangereux ce coup m’affranchira.
Ah ! lâche, tu pâlis, elle est à l’Opéra.
Ainsi donc en ce lieu sans craindre la censure
Le coït désormais n’aura plus de mesure
Et donnant libre cours à son tempérament
Toute fille à son gré peut f… impunément.
Telle nous avons vu l’incontinente actrice3
Prise en flagrant délit derrière une coulisse
N’en porter que plus haut son front audacieux
Et narguer ton pouvoir, le public et ces lieux.
Souffriras-tu longtemps que ce peuple impudique
Au mépris de tes lois forme une république
Et que, distribuant le virus à grands flots,
Il ôte à la jeunesse argent, santé, repos ?
Les fermiers généraux ne sont pas plus avides
Et des bigots de cour les cœurs sont moins perfides.
A l’abri d’un talent que les trois-quarts n’ont pas,
Toutes vers la fortune avancent à grands pas,
Tandis que les amants qui furent leurs victimes
Vont souffrir chez Petit des tourments légitimes.
Heureux à qui l’objet dont le cœur est blessé
Laisse de quoi payer la main qui l’a graissé.
D’un frivole respect cesse d’être esclave,
Soumets à ton empire un bordel qui te brave4
Qu’en proie à tes exempts il tremble sous tes lois
Et que du commissaire il achète la voix,
Qu’on n’y reçoive plus que des sujets utiles,
Que Thierry, Saint-Thuray n’y trouvent plus d’asile,
Que Minot du métier assume tous les dangers,
Que les chancres soient pour elle des maux bien trop légers,
Et reste dans les chœurs pour jamais confinée ;
Que moins insatiable en ses prétentions
Saint-Germain soit réduite à douze greluchons,
Que Carton règle mieux sa langue téméraire
Et lise quelquefois son extrait baptistaire ;
Fais surtout à Clairon éprouver ta rigueur,
Sauve à mon régiment un reste de vigueur
Et de cette héroïne, à mes dépens trop fière,
Termine le roman à la Salpétrière.
Puisse son châtiment à jamais effrayer
Quiconque en monopole érige le métier.
Frétillon gobe tout et jamais ne recule.
Pour le bon ordre il faut que le f… circule,
Qu’avec l’or qui toujours le précède et le suit,
De putain en putain il coule jour et nuit.
Au reste, ne crains pas que pour cette harpie
Le public enchanté se presse et te supplie.
Il se plaint hautement de son aigre forfait
Et de ses faibles cris terminés en sifflets ;
Son maintien effronté le défie et le blesse.
Ah, si quelque paillard pour elle s’intéresse,
Son suffrage suspect ne doit pas t’arrêter ;
Il la voit pour la foutre et non pour l’écouter.
Enfin, pour l’Opéra la perte n’est pas grande.
L’intérêt de l’État comme moi la demande,
Témoins tous ces guerriers qu’elle vient d’empester
Que l’on verra la fuir, mais trop tard détester,
Et traîner languissants dans les plaines belgiques
Le cuisant souvenir de ses transports lubriques.
Ce n’est pas tout ; le mal peut croître promptement ;
Elle peut infecter conseil et parlement.
Empêche d’un seul mot que la robe trompée
Ne suive pour un temps le destin de l’épée
Et que les magistrats désertant à leur tour,
Les courtauds, les commis ne composent sa cour.
Détourne loin de moi ce présage funeste,
Immole au bien public cette fatale peste,
C’est ce qu’à tes genoux j’espère d’obtenir.
Ainsi puisse toujours Priape te bénir,
Qu’il te fasse éprouver jusque dans la vieillesse
Les faveurs qu’il accorde à peine à la jeunesse,
Mais que surtout jamais, au mépris de ton rang,
Vénus n’ose glisser son poison dans ton sang.

  • 1. les gardes françaises (M.)
  • 2. Mlle Clairon, actrice de la Comédie-Française, fameuse par un roman qui a paru sous son nom. (M.)
  • 3. La Dlle Petit. (M.)
  • 4. L’Opéra de Paris (M.)

Numéro
$4909


Année
1743 avrill

Description

108 vers


Références

Clairambault, F.Fr.12710, p.265-69 - Maurepas, F.Fr.12646, p.237-41 - F.Fr.12682, f°38r-40v - Arsenal 3128, f°336r-337r

Mots Clefs
Opéra, la Pâris, Frétillon, Mlle Clairon, actrices, débauche, obscène