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Fable

Fable
Un jour l’hermine1 poursuivie
Par un sauvage grand tireur2
Cherchait moins à sauver sa vie
Qu’à garantir sa robe et garder sa blancheur.
Après plusieurs détours, après mainte refuite,
Elle imagine avoir éludé sa poursuite
Et sur le haut d’un arbre elle court se cacher.
Mais son impitoyable archer
La suit et d’un air de furie
Fait semblant pour l’en arracher
De prendre une flèche choisie
Qu’il feignit de lui décocher.
Il n’avait garde de le faire ;
Il voulait la peau bien entière
Sans la percer ni la tacher.
Que dut-il donc mettre en usage ?
La voici : dans sa course il avait remarqué
Que l’hermine avait appliqué
Tous ses soins à fuir tel passage
Qui pouvait à la peau causer quelque dommage.
Aussitôt d’un bourbier voisin
Il va tirer assez de fange
Pour mettre autour de l’arbre et fermer tout chemin.
Le moyen fut bon quoiqu’étrange,
Car hélas, au bout de deux jours
L’hermine n’ayant pris repas ni nourriture
Voulut aller à la pâture,
Descendit et fit bien des tours ;
Mais ne trouvant nulle ouverture
Et redoutant surtout de gâter sa fourrure,
Elle se livra à tout son sort,
Appelle l’homme, et dit : je cède à votre effort
Sans jamais cesser d’être pure.
Prenez-moi, tuez-moi, je me voue à la mort :
Plutôt la mort que la souillure.
Divine Pompadour, au sein de la grandeur,
Du crédit dont l’appât n’est que trop séducteur
Vous voir toujours constante à suivre la sagesse,
La raison, la prudence, avec grâce et noblesse,
C’est bien être l’hermine et garder sa blancheur3 .

  • 1Mme de Pompadour (M.).
  • 2Le roi (M).
  • 3Mme de Pompadour avant d’être maîtresse du roi ne manquait aucune des chasses que ce prince faisait dans la forêt, et comme elle se trouvait toujours à son passage, le roi demanda qui elle était, qu’il était surpris de voir cette femme sur sa route toutes les fois qu’il passait. Elle cherchait alors à s’en faire aimer (M.).

Numéro
$3354


Année
1748




Références

Clairambault, F.Fr.10718, p.18-20 - F.Fr.13659, p.334-35


Notes

Couplé avec $3353