L’Autrichienne en goguette Ou l’Orgie royale

L’Autrichienne en goguette Ou l’Orgie royale

opéra proverbe Veni, vidi

Composé par un Garde-du-Corps,

et publié depuis la Liberté de la Presse,

et mis en musique par la Reine1

 

Personnages :

Louis XVI.

La Reine.

Le Comte d’Artois.

La Duchesse de Polignac.

Gardes-du-Corps.

La Scène se passe dans les petits appartements.


Scène première, choeur des Gardes du Corps, buvant

Varions nos plaisirs,

Entre Bacchus et le Dieu de la Tonne,

L’exemple qu’ici l’on nous donne,

Augmente nos désirs.

Un garde

Aux armes, voici Sa Majesté.

Un autre garde

Il y aura orgie cette nuit, la Ganimède femelle est avec la Reine.

Un autre garde

Et d’Artois le bien-aimé, le voilà entre le vice et la vertu. Devine quel est le vice.

Un garde

Il n’y a pas à deviner ; je vois seulement que ce Dieu se multiplie.

 

Scène II

Le Comte d’Artois, la Reine, Madame de Polignac

La Reine, à Madame de Polignac qui se range pour la laisser passer

Entre, entre donc, ma bonne.

Le comte d’Artois, poussant légèrement la Reine par-derrière, en lui prenant les fesses

Entrez donc aussi. (A l’oreille de la Reine :) Ah ! quel cul ! qu’il est ferme et élastique !

La Reine, bas au Comte d’Artois

Si j’avais le cœur aussi dur, nous ne serions pas si bien ensemble

Le comte d’Artois 

Taisez-vous, folle, ou je donne encore ce soir un nouveau fils à mon frère.

La Reine 

Oh ! non. Cueillons les fleurs du plaisir, mais n’y mêlons plus de fruits.

Le comte d’Artois 

Soit. Je serai prudent, si je puis.

La Reine 

Asseyons-nous.

Madame de Polignac

Où donc est le Roi ?

La Reine 

De quoi vous inquiétez-vous ? Il viendra assez tôt pour nous ennuyer.

Trio : la Reine, le Comte d’Artois, Madame de Polignac

La Reine 

Quand je vois autour de moi

Le plaisir, l’amour et les Grâces ;

Me fixer sur leurs traces,

C’est du bonheur suivre la loi.

Le comte d’Artois, à la Reine

Ô bien suprême !

Je suis près de ce que j’aime ;

Mon cœur navré de plaisirs,

Ne forme plus de désirs.

Madame de Polignac

Aimable Princesse,

pour moi quelle allégresse,

lorsque je puis à tous moments

plonger vos sens

dans la plus douce ivresse !

Ensemble

Quand je vois autour de moi

Le plaisir, l’amour et les Grâces ;

Me fixer sur leurs traces,

C’est du bonheur suivre la loi.

Madame de Polignac

Voilà le Roi.

 

Scène III

Les mêmes. Louis XVI

La Reine , minaudant

Combien vous nous faites attendre ! Qui a pu vous retenir ?

Louis

J’étais occupé à terminer une serrure dont je suis très content.

La Reine 

Vous devez être fatigué ! Buvez un grand verre de ce Champagne mousseux.

Louis

Volontiers. (Il boit.)

La Reine 

Vous ne redoublez pas ?

Louis

Non. Je veux être sobre ce soir, il faut que je sois demain de bonne heure à mon Conseil. Des sens assoupis ne laissent pas à la tête cette faculté dont elle a besoin pour juger sainement.

La Reine 

Pourvu que vous siégiez, c’est tout ce qu’il faut. Votre Conseil sera comme de coutume, à sa fantaisie.

LOUIS

Il est vrai que j’ai beau vouloir le bien, ces Messieurs s’arrangent de façon qu’ils me font toujours faire quelques sottises.

La Reine 

C’est encore assez bon pour les grenouilles de la Seine2.

Quatuor

La Reine 

Rions, faisons bombance,

Profitons de notre puissance ;

Dissipons tous les biens

Des bons Parisiens.

Ensemble

Rions, faisons bombance,

Profitons de notre puissance ;

Dissipons tous les biens

Des bons Parisiens.

Le Roi, qui a vidé sa bouteille et les trois quarts d’une seconde, s’endort la tête appuyée sur la table.

Madame de Polignac

Les Gardes sont retirés, le Roi dort.

Le comte d’Artois 

Voilà ce qu’on peut appeler un frère complaisant, et un sceptre bien aviné.

La Reine 

Laissons-le faire son somme, et profitons-en.

Le comte d’Artois, prenant un baiser sur la bouche de la Reine

Bien dit.

Tous trois se lèvent de table. La Reine va s’asseoir sur un canapé.

la reine, s’étendant Ah ! qu’on est bien ici !

Le comte d’Artois, passant la main sous la jupe de la Reine, et établissant son doigt médius sur la partie royale

Eh ! qu’on est encore bien mieux là !

La Reine , au Comte d’Artois qui donne à son doigt un mouvement plus ou moins précipité

Ah ? ah !…. laisse donc, d’Artois, tu me fais pâmer.

Madame de Polignac

Comment, Monsieur le Comte, vous anticipez sur mes droits ? Cela est affreux ! je ne vais point sur les vôtres, moi.

Le comte d’Artois, que l’action qu’il vient de faire a mis dans un brillant état

Je le pense bien ; il vous faudrait pour cela un pareil argument.

Il expose alors aux regards des deux dames le régénérateur de l’espèce humaine.

La Reine , les yeux animés, et la gorge palpitante

Eh ! qu’il est beau cet argument ! Qu’en dis-tu Polignac ?

Madame de Polignac

Il serait injuste de ne pas être de votre avis.

Le comte d’Artois, plaçant une jambe entre les genoux de la Reine

Permettez-moi donc de pousser cet argument.

Duo dialogué

La Reine 

Non. Laisse-moi, mon ami ;

Doucement, cet effort me blesse.

Le comte d’Artois 

Pardonne à mon ivresse ;

Ce n’est pas qu’à demi,

Que je veux prouver ma tendresse.

Le Comte d’Artois

Ce n’est pas qu’à demi

Que je veux prouver ma tendresse.

La Reine 

Laisse-moi, mon ami.

Doucement, cet effort me blesse.

La Reine 

Contrains l’excès de tes désirs,

Quand le bonheur nous rassemble

Et noyons-nous ensemble

Dans des flots de plaisirs.

La Reine 

Va bien.

Le comte d’Artois 

Ah ! tiens…

La Reine 

Va vite… Voluptueux moment !

Le comte d’Artois 

Ah ! comme tu l’agites ! Quel heureux mouvement !

La Reine 

Ah ! Ah ! va bien… bon… je me pâme !

Le comte d’Artois 

Tu vas recevoir mon âme.

Ensemble

En cet instant plein de douceur,

Vidons la coupe du bonheur.

Il se fait un moment de silence pendant lequel Madame de Polignac contemple l’heureux couple, et dit, ensuite :

Madame de Polignac

Vous me laissez là dans une belle situation ! Heureusement que, tandis que vous occupiez bien votre temps, je tenais d’une main Le Portier des Chartreux et de l’autre je ne restais pas oisive.

La Reine, au Comte d’Artois

Ah ! mon cher Comte, que ta jouissance est délicieuse ! Tu m’as mise toute hors de moi… Je savoure encore le plaisir que tu viens de me faire goûter.

Le comte d’Artois 

J’espère bien que mon Priape n’en restera pas là. (Montrant cet instrument encore plein de vigueur :) Vous le voyez prêt à courir une nouvelle carrière.

Madame de Polignac

Le bon Monarque vous en laisse le loisir ; il ronfle comme un Templier.

La Reine 

Parbleu ! son profond sommeil me fait naître une folie !

Le comte d’Artois 

Quelle est-elle ?

La Reine 

Il faut qu’il aide à nos ébats. La posture est favorable à mon dessein. Je ris d’avance de mon idée.

Le comte d’Artois 

Exécutons-la promptement.

La Reine 

Oh ! oui, je n’y peux plus tenir… Plaçons-nous ainsi.

La Reine fait approcher deux tabourets aux deux côtés du dos du Roi. Madame de Polignac s’assied sur le dos de Louis XVI ; et en écartant les jambes pose chacun de ses pieds sur un tabouret. Antoinette s’avance dans les bras de Polignac qu’elle embrasse étroitement, tandis que sa langue cherche et joue avec celle de la Confidente. Elle présente par conséquent au Comte d’Artois la plus belle croupe du monde, en lui disant :

Toi, Comte, tu vois quel chemin il te reste à prendre.

Le comte d’Artois 

Et j’y marche sans différer. 

Il lève un léger jupon de linon, découvre deux fesses blanches comme la neige ; et écartant d’une main furtive la route de la volupté, il lance la flèche de l’amour dans le temple de la félicité. Pendant que les langues femelles s’agitent, que les secousses des reins élastiques cherchent de nouveaux plaisirs, la Confidente introduit un doigt léger sur le portique du Temple dans lequel le Comte s’introduit par une voie détournée.

La Reine 

Ce pauvre Monarque ! Je suis certaine que, s’il s’éveillait maintenant, je lui ferais accroire qu’il se trompe. Il me coûte si peu pour lui persuader ce que je veux. (Au Comte d’Artois qui va toujours son train) Arrête un instant. (A la Duchesse) Et toi aussi Polignac ; que je rie un moment du tableau que nous formons. Il faut qu’on ajoute ce nouveau groupe aux postures de l’Arétin… Ah 

la voix manque à la lubrique Antoinette, et un silence voluptueux succède à la plaisanterie).

Mais un Garde du Corps qui voyait tout à travers la porte se promit de mettre cette situation Proverbe-Opéra, dont le mot serait :

Dimmi con chi tu vai, e sapero quai che fai.

Et il écrivit le quatrain suivant, que lui inspira l’aspect de cette scène :

Quatrain

Sur le dos d’un Monarque humain

Je vois la mère des vices

Plonger dans d’affreuses délices

Un Prince polisson, une Reine catin.

 
  • 1. La Reine, élève de feu Sacchini, et protectrice de tout ce qui est compositeur ultramontain, a la ferme persuasion qu’elle est bonne musicienne, parce qu’elle estropie quelques sonates sur son clavecin, et qu’elle chante faux dans les concerts qu’elle donne in petto, et où elle a soin ne laisser entrer que de vils adulateurs. Quant à Louis XVI, on peut se faire une idée de son goût pour l’harmonie, en apprenant que les sons discordants et insupportables de deux flambeaux d’argent frottés avec force sur une table de marbre ont des attraits pour son oreille anti-musicale.
  • 2. Expression familière de la Reine pour désigner les habitants de Paris (M.).

Numéro
$6060


Année
1789

Description

"Opéra proverbe", vaudeville obscène


Références

Enfer de la Bibliothèque nationale, Chantal Thomas, La Reine scélérate, p.185-196

Mots Clefs
Marie-Antoinette, Comte d'Artois, Mme de Polignac, orgie obscène