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Sans le savoir

Sans le savoir1
Quel bruit vient frapper mon oreille !
Par quelle étonnante merveille
L’Amour est-il vêtu de noir ?
Son bandeau, trempé de ses larmes,
Lui sert aujourd’hui de mouchoir ;
Aurait-il donc perdu ses armes,
Sans le savoir ?

Ce messager toujours fidèle,
Mercure2 , qui près d’une belle,
Sait si bien faire son devoir,
Sous le manteau qui le déguise,
N’ose paraître que le soir ;
Aurait-il fait quelque sottise,
Sans le savoir ?

Enfin je devine l’affaire,
Le meilleur suppôt de Cythère3
Veut se soustraire à son pouvoir ;
Un déserteur de cette espèce
Peut exciter son désespoir ;
Causerait-il tant de tristesse,
Sans le savoir ?

Mais quoi ! à la fleur de son âge
Veutil reprendre l’esclavage
Que l’usage appelle devoir ?
Amours, redoutez peu ses chaînes ;
Ouvrez votre cœur à l’espoir ;
Il rentrera dans vos domaines,
Sans le savoir.

Châteauroux, cette chaste veuve
Aux revers d’amour presque neuve,
Affecte un tendre désespoir ;
Richelieu lui dit : Tais-toi, folle ;
On est maître de se revoir
Quand on a donné sa parole
Sans le savoir4 .

  • 1 - A propos de la disgrâce de Mme de Châteauroux, survenue lors de la maladie de Louis XV à Metz. « L’évêque de Soissons exigea du Roi, avant de lui donner le viatique non seulement qu’il éloignât de sa personne un objet si cher à son cœur, mais qu’il réparât le scandale public par une amende honorable à Dieu, en présence des princes, des courtisans et du peuple. Le pénitent, dont l’âme était naturellement pusillanime, à cette période de la vie où les plus grands courages s’affaiblissent, frappé des terreurs religieuses, joua littéralement le rôle qui lui fut dicté. Le comte d’Argenson, qui ne cultivait la favorite que par politique et la détestait au fond, désormais sans crainte, fut chargé de lui intimer l’ordre et s’en acquitta durement. La duchesse, plus grande en cet instant que son amant, reçut la disgrâce avec fermeté. Elle monta en carrosse avec la duchesse de Lauraguais, sa sœur, et s’éloigna. » (Vie privée de Louis XV.) (R)
  • 2 Le duc de Richelieu, qui avait été l’entremetteur des amours du Roi et de la duchesse. (R)
  • 3 Le Roi. (M.) (R)
  • 4Richelieu ne se trompait pas dans ses prévisions. Après trois mois de séparation, « le prince, las de se contraindre, se plaignit hautement qu’on eût abusé de son état pour souiller sa gloire, pour le forcer à traiter indignement une personne qui n’était coupable à son égard que d’un excès d’amour. Il résolut de la rétablir dans son rang, ses titres et ses dignités ; il prépara son triomphe en la vengeant de l’évêque de Soissons qui eut injonction de se retirer dans son diocèse, et du comte d’Argenson qui, lui ayant porté l’ordre de son exil, fut chargé de lui annoncer son rappel. » (Vie privée de Louis XV.) Mme de Châteauroux ne jouit pas longtemps d’ailleurs de sa nouvelle faveur ; elle mourut moins de trois semaines après sa réconciliation avec le Roi (le 8 décembre). (R)

Numéro
$1002


Année
1744 septembre




Références

Raunié, VII,30-32 - Clairambault, F.Fr.12711, p.253-54 - Maurepas, F.Fr.12647, p.281-82 - F.Fr.10477, f°144 - F.Fr.13656, p.304-05 - NAF.9184, p.530 - Arsenal 3133, p.652-64