A Monsieur le prévôt des marchands de la ville de Paris

A Monsieur le prévôt des marchands de la ville de Paris
Voyez, Seigneur, ce que c’est que le monde.
Que je le hais, qu’en malice il abonde !
Mais ce qui plus excite mon courroux,
De l’heur d’autrui c’est qu’il est trop jaloux.
Jaloux ? hélas, je frémis quand j’y pense
Jusqu’à vouloir rogner sur ma pitance1,
A moi chétif, qui n’ai pour revenus
Tout bien compté, que cent moins quatre écus.
Pour un rimeur la somme n’est pas mince.
Las ! je le sais, et vivrais comme un prince
Si l’on voulait ne rien prendre dessus ;
Mais il me faut mes cent moins quatre écus.
Ces écus, je les divise en douze,
Cent huit par mois, dont si je ne me blouse
Après avoir acquitté mon logis,
Le blanchisseur, l’auberge et le barbier
Sans faire un sol de dépense frivole,
Il ne saurait me rester une obole ;
Ou si l’on croit qu’il en puisse rester
Je ne suis point homme à le contester :
Que l’on me trouve une honnête personne
Qui me défraye et pour lors j’abandonne
Sans rien ôter, ni donner rien de plus,
A qui voudra, mes cent moins quatre écus.
Du revenant, je consens qu’il profite,
Mais quel mortel, fût-ce un autre stylite,
Mangeant pour vivre et vivant de fruits crus
Vivrait à moins de cent moins quatre écus ?
Et cependant certain Monsieur Corette,
Homme zélé, surtout pour sa recette,
Veut qu’aujourd’hui, plus sobre qu’un reclus,
Je vive à moins de cent moins quatre écus.
Ce beau monsieur, dont le Ciel me délivre,
Veut que je paye outre fois une livre,
Cent onze francs, ou Barrême est un sot.
Or avec quoi ? car enfin de mon lot,
Tout calcul fait, il est clair qu’il me reste
A moi rimeur, pas la valeur d’un zeste.
Et pour quiconque entend le numéro
Un reste vaut à peu près un zéro.
Pourquoi me faire une taxe si forte ?
Mais après tout, à la fin, que m’importe.
La taxe n’est que pour qui peut payer
Et par bonheur je n’ai pas un denier,
Point de contrat, de maison, ni de rentes,
D’autres effets, qu’une table ployante,
Une escabelle avec un vieux châlit,
Quelques bouquins déchirés ou moisis.
Je ne crains point qu’un Suisse à large échine
Vienne en jurant m’effrayer de la mine,
Boire mon vin, dépenser mon argent,
Ni démeubler mon riche appartement.
Grâce à Phébus, ainsi logé sans faste,
Dans un recoin qui n’est ni beau, ni vaste,
Force papiers, pour moi seul précieux,
Dont les sergents ne sont point curieux.
Voilà de quoi notre tenture est faite.
Avec cela, sans le Monsieur Corette,
J’aurais vécu plus content qu’un Crésus
En dépensant mes cent moins quatre écus.
Peut-être aussi qu’à cause de l’étage,
Ce releveur a cru qu’il était sage
De me taxer suivant mon escalier.
Mais le troisième est chez moi le dernier.
Et puis, Seigneur, ce n’est point par ma faute
Si la maison n’est pas un peu plus haute.
En pareil cas, si pour ne rien payer
Il ne fallait que loger au premier,
J’y logerais. Mais non, Monsieur Corette
Dans son grenier taxerait un poète.
Délivrez-moi, Seigneur, par charité
De ce Monsieur qui m’a tant maltraité.
Onze francs ! moi ? j’en suis tout immobile.
Autant vaudrait qu’on eût mis onze mille.
Pour abréger, sans façon rayez-moi
De son registre, ou si je dois au Roi
Quelque tribut, Seigneur, taxez ma veine.
A tant le vers qu’il vous plaira, sans peine
Je rimerai pour chanter ses vertus,
Mais laissez-moi mes cent moins quatre écus.

  • 1. Taxe sur l’industrie. (M.)

Numéro
$4893


Description

80 vers


Références

Arsenal 3128, f°323r-324r - BHVP, MS 555, f°73r-74v

Mots Clefs
Littérature, supplique, poète impécunieux