Épître à Baron

 

 

 

 

Épître à Baron1
As-tu bien réfléchi sur le pas téméraire
Que d’imprudents amis t’ont conseillé de faire2 ?
Oses-tu, par l’appât d’un vain espoir flatté,
Reprendre le cothurne après l’avoir quitté ?
Autrefois, il est vrai, tu brillas sur la scène,
Et tu servis si bien Thalie et Melpomène
Que du peuple romain Roscius3, en son temps,
Reçut et mérita moins d’applaudissements.
Mais tout passe ; aujourd’hui ta mémoire infidèle
Dans le plus court récit bronche, hésite, chancelle,
Et quelquefois d’un vers qu’elle a défiguré
La mesure est contrainte et le sens altéré.
Tu n’as plus cette grâce aimable, enchanteresse,
Ce geste libre, aisé, que donne la jeunesse,
Malgré tous tes efforts et tes soins superflus,
On cherche en toi Baron, que l’on ne trouve plus4.
Ta retraite au théâtre éternisait ta gloire ;
Quel motif t’y rappelle ? et que faut-il en croire ?
Insensible aux remords qui devaient t’agiter,
Le frein de la raison n’a-t-il pu t’arrêter ?
Parle de bonne foi, sied-il bien à ton âge
De jouer d’un amant le galant personnage ?
La tendre Bérénice, aux désirs de Titus,
Eût toujours opposé d’invincibles refus,
Vainement Andronic eût brûlé pour Irène,
Rodrigue eût vainement soupiré pour Chimène5,
Si chacun d’eux, pour plaire à l’objet de ses feux,
Eût emprunté ta voix, ton maintien et tes yeux.
Quand ton cœur à Palmis découvre sa blessure,
Le parterre indigné se révolte et murmure.
Il rit en te voyant, suranné Bajazet,
Sentir pour Atalide un amour indiscret,
Et t’efforcer, Pyrrhus plus que sexagénaire,
D’attendrir Andromaque et tâcher à lui plaire.
En mettant pour jamais le théâtre en oubli,
Tu devais imiter Beaubourg et Roseli6 et Roseli7.
Ils n’ont point attendu que la décrépitude
Les forçât de quitter leur première habitude,
Que la mort, de leurs jours éteignant le flambeau,
Les transmît tout à coup du théâtre au tombeau.
Peut-on trop déplorer le malheur de Molière,
Qui, presque sur la scène, a fini sa carrière ?
Par des coups imprévus il se vit accabler.
Cet exemple effrayant doit te faire trembler.
Aujourd’hui que ton sang dans tes veines se glace,
Aux deux jeunes Quinault laisse remplir ta place,
Laisse-les sur un champ difficile et scabreux
Exercer sans scrupule un talent dangereux ;
Mais plutôt qu’à jamais le théâtre se ferme !
Les dogmes qu’il contient, les leçons qu’il renferme,
Loin de nous corriger, de nous rendre meilleurs,
Séduisent l’innocence et corrompent les mœurs.
La morale suspecte est un faible antidote.
C’est vainement qu’Horace, appuyé d’Aristote,
Nous dit qu’en cette école on apprend, on s’instruit ;
De ses instructions quel peut être le fruit ?
Les sentiments qu’elle aime et qu’elle nous inspire
Des folles passions affermissent l’empire.
Par ces principes faux, les crimes déguisés
Sous le nom de vertus sont métamorphosés.
J’y vois l’ambition, l’amour et la vengeance
En tyrans suborneurs faire agir leur puissance,
Nourrir notre faiblesse et sur notre raison
Jeter un voile épais ou verser leur poison ;
J’y vois dans ses projets Stilicon intrépide,
Œdipe incestueux, Oreste parricide,
L’innocent Hippolyte à la mort condamné,
Et Néron triomphant d’un frère empoisonné.
Corneille, du théâtre abjurant les maximes,
Eût voulu n’en avoir jamais souillé ses rimes ;
Racine, en gémissant, comme lui détesta
Le vol pernicieux dont l’essor l’emporta.
Qu’Euripide et Sophocle exposent sur la scène
Les enfants monstrueux d’une muse païenne ;
Mais que par l’Évangile un génie éclairé
A de pareils travaux ne soit point consacré.
Ces profanes sujets, où le goût s’accoutume,
D’un poète chrétien déshonorent la plume.
Tout dramatique auteur se repent tôt ou tard
D’avoir mis en pratique et cultivé cet art.
Que Jonathas, Esther, Polyeucte, Athalie
Remplacent Rodogune, Othon, Iphigénie ;
Que les ouvrages saints trouvent seuls des lecteurs,
Des prix, des partisans et des imitateurs.
Mais je reviens à toi qu’un zèle opiniâtre
Engage à la rechute et ramène au théâtre
Pour te faire au plus tôt rentrer dans ton devoir,
Tes plus chers intérêts seront-ils sans pouvoir ?
Ton arrêt prononcé rend ta perte certaine,
Si tu ne fuis l’écueil où ton penchant t’entraîne.
Fais enfin sur toi-même un retour sérieux,
La grâce peut encor te dessiller les yeux ;
Profite des moments que sa bonté te laisse,
Préviens ton dernier jour, hâte-toi, le temps presse.
La véritable gloire et le solide bien
Est de vivre ou, du moins, de mourir en chrétien.

  • 1. Autre titre: Epître à Baron, comédien, sur son retour au théâtre (Arsenal 2962)
  • 2. A propos de son retour au théâtre. (M.) — Michel Boyron, dit Baron, célèbre acteur, et auteur dramatique (1653‑1729), avait fait ses débuts dans la troupe de Molière, qu’il quitta pour courir la France avec des comédiens ambulants. Revenu à Paris, il obtint d’éclatants succès dans la comédie et dans la tragédie, interprétant avec un égal talent Molière et Racine. En 1691, il quitta le théâtre, pour y reparaître en 1720, à l’âge de soixante-sept ans, et son retour fut accueilli avec enthousiasme. Baron avait la plus haute idée de son art et de lui‑même : « Tous les cent ans, disait‑il, on peut voir un César, mais il en faut dix mille pour produire un Baron. » De ses œuvres dramatiques on connaît surtout l’Homme à bonnes fortunes, amusante comédie qui est restée au répertoire et dans laquelle l’auteur s’était inspiré de ses aventures galantes. — Dans sa Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français, Lemazurier, citant un fragment de cette épître écrit : « Il nous a semblé qu’elle offrait assez de mérite dans les idées et dans la versification pour qu’il nous fût permis de la reproduire à l’article de l’acteur, auquel on l’adressa. » Et en note : « Ce fragment est tiré des œuvres de M. Lebrun, imprimées chez Prault en 1736. Ce M. Lebrun est parfaitement oublié. Cependant on voit qu’il faisait d’assez bons vers, et tel autre, fastueusement décoré d’un nom grec, ne sera peut‑être pas plus connu sur la fin du XIXe siècle. » (R)
  • 3. Quintus Roscius, un des plus célèbres acteurs romains, jouit de son vivant d’une réputation extraordinaire, qu’il dut à l’inimitable perfection de son jeu. Il acquit en peu de temps une fortune immense, récompense de son talent, et reçut de Sylla l’anneau d’or qui distinguait la classe des chevaliers. Cicéron lui demanda des leçons de déclamation. (R
  • 4. Telle n’est pas l’opinion de M. Marais, qui écrit dans son journal, à la date du 15 juin : « On a apporté au Palais‑Royal chez Madame, mère du Régent, le portrait de Baron, comédien, qui, à l’âge de près de soixante‑dix ans, est rentré à la comédie, après avoir cessé de la jouer pendant trente ans. Roscius en fit autant à Rome et fut sifflé ; mais celui‑ci a été admiré de tout Paris, et tous ceux qui ne l’avaient jamais vu jouer, ont avoué que jusque‑là ils n’avaient point vu jouer la comédie. Il triomphe dans les rôles de Nicomède, de Mithridate, du Misanthrope. Son portrait fait par Coypel le jeune le représente sous l’habit de Nicomède. Sa déclamation est simple, naturelle, et tous ses gestes et ses traits jouent, quand même il ne joue point. » Et à la date du 20 novembre : « J’ai été à la comédie qui se jouait sur le théâtre du Palais‑Royal, où Baron représentait le comte d’Essex, dans la tragédie du jeune Corneille. Il a joué ce rôle dans une perfection qui est le chef‑d’œuvre de la déclamation, et j’ai admiré comment un homme de soixante‑huit ans peut avoir conservé ces sons variés et naturels qu’il a dans la voix et ce geste, toujours propre à son action, qu’il contient dans des bornes que lui seul peut connaître. Il fait là le personnage d’un homme condamné à mort ; il paraît sans chapeau, sans épée, sans canne, mais sans aucun embarras que celui qui convient à son état, et on peut dire que lui seul peut bien jouer cette pièce. Il y avait un monde prodigieux, malgré le malheur du temps : les femmes pleines de pierreries, les hommes avec des habits magnifiques et superbes. » (R)
  • 5. En jouant Rodrigue dans le Cid, il se mit fort lestement aux genoux de Chimène, mais comme il y restait trop longtemps, deux valets de théâtre furent obligés de le prendre par‑dessous les bras pour le mettre en pied.(R)
  • 6. Pierre Tronchon, dit Beaubourg, acteur de la Comédie française vers 1692, avait succédé à Baron sans le faire oublier. Il quitta la scène en 1718. (R)
  • 7. - Barthélemy Gourlin, sieur de Rosélis, acteur de la Comédie française, avait débuté en 1688 dans le rôle de Mithridate. Il quitta ce théâtre en 1701, frappé de la mort subite de Champmeslé, dont il fut témoin, et ne joua plus qu’à de rares intervalles chez la duchesse du Maine. (R)

Numéro
$0374


Année
1720

Description

96 alexandrins


Références

Raunié, III,183-88 - Clairambault, F.Fr.12698, p.2 - Maurepas, F.Fr.12630, p.325-28 - Arsenal 2962, p.184-89

Mots Clefs
Littérature, comédien Baron, théâtre, condamnation, chrétien