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L'Abbaye de Vénus

L'abbaye de Vénus1
De l'abbaye
Où réside Vénus2 ,
Nonne jolie,
Disant peu d'oremus,
Loin des soins superflus,
Ne songeant tout au plus
Qu'à bien passer la vie,
Fait bons les revenus
De l'abbaye3 .

Du monastère
L'amoureux directeur,
En l'art de plaire
Vient instruire chaque sœur.
Savoir gagner les cœurs
Par des attraits trompeurs,
C'est la règle sevère
Que maintient en vigueur
Ce monastère.

Pour tout office
On goûte tous les jours
Mille délices
Qu'assaisonne l'amour.
Chaque instant sur les cœurs
Il répand ses faveurs ;
A ce dieu propice
Elles livrent leurs cœurs
Pour tout office.

Le badinage
S'empare du parloir ;
Il y ramage
Du matin jusqu'au soir ;
Sans lui, près de ces soeurs,
On n'a nulles douceurs,
On n'a nul avantage ;
Et leur introducteur
Est badinage.

Dans la clôture
Folâtrent les plaisirs,
La gaieté pure
Y règle les désirs.
Les ris, les jeux badins,
Les regards assassins,
Mêlés à l'aventure,
Défendent tous les cœurs
De la clôture.

C'est le mystère
Qui préside au dortoir,
Le soin de plaire
En fait tout le devoir ;
De ce charmant réduit
On écarte le bruit,
Et pour plus d'une affaire
L'amour est introduit4
Par le mystère.

  • 1Autre titre: Description de la manière dont vit à l’abbaye de Chelles Mlle d’Orléans, abbesse. (M.)
  • 2Louise‑Adélaïde d’Orléans, fille du Régent, avait prononcé ses vœux à Chelles, le 23 août 1718. Son humeur et ses fantaisies obligèrent l’abbesse, Mme de Villars, à se démettre, et la princesse fut élue à sa place le 16 mai 1719. (R)
  • 3L’abbé Soulavie a tracé dans les Mémoires de Richelieu un curieux portrait de l’abbesse et un tableau piquant de son existence monacale. Voici quelques extraits qui méritent d’être cités et confirment les assertions du chansonnier anonyme : « Mlle d’Orléans porta avec elle à l’abbaye de Chelles l’amour des beaux‑arts et des plaisirs, qu’elle tenait de son père, et attirait des troupes de musiciens dans le couvent pour des concerts. Elle faisait des courses dans les environs avec des équipages qu’elle avait à elle, accompagnée de plusieurs religieuses qu’elle s’était attachées. Elle fit démolir une partie du monastère pour le rebâtir, les clôtures furent renversées, une compagnie brillante d’hommes et de femmes profita des brèches pour entendre sa musique et se trouver aux soupers délicats où l’abbesse venait au dessert. Tout Paris s’amusait des nouvelles qui arrivaient chaque jour de l’abbaye ; le Régent, personnellement intéressé à faire cesser ces bruits, engagea sa fille à changer de conduite […] Devenue habile janséniste par les soins du bénédictin, son directeur, elle voulut être savante dans les écritures, et en extraire les passages qui paraissaient favorables à ses sentiments […] Elle pratiquait toutes sortes de métiers qu’elle se faisait apprendre par de petites ouvrières venues de Paris. Elle savait faire toutes les sortes de modes et de coiffures ; elle faisait des machines au tour, des ouvrages superbes en broderie ; elle s’amusait avec de la poudre à faire des fusées volantes et des feux d’artifices ; elle avait une paire de pistolets, avec lesquels, en tirant elle faisait peur à toute sa communauté. Ses talents allaient jusqu’à faire des perruques […] Elle avait, comme son père, l’ambition de tout savoir et de s’occuper des sciences les plus abstraites ou les plus étrangères à son état. La physique la conduisit à la chimie. » (R)
  • 4Les Mémoires de Maurepas assurent que le duc de Richelieu s’introduisit dans le couvent, déguisé en musicien. (R)

Numéro
$0333


Année
1719




Références

Raunié, III,127-30 - Clairambault, F.Fr.12697, p.231-33 - Maurepas, F.Fr.12630, p.43-45


Notes

Premier couplet seul en $5869