Les Démolitions du pont Notre-Dame

Les démolitions du pont Notre-Dame1
Parmi les applaudissements
Que l’on donne aux arrangements,
Qui du vieux pont NotreDame
Suppriment tous les bâtiments2,
Pourrai-je étouffer dans mon âme
Mes regrets, mes gémissements ?

J’ai vraiment beaucoup de respect
Pour le grand et nouvel aspect
Qu’ouvre la chute des masures
Qui dérobaient à mon regard
Ce que sur le quai des Ferrures
On découvrait un peu plus tard.

Mais ces maisons que l’on proscrit
En tout temps formaient un abri
Contre le chaud ou la froidure,
Et contre le vent protégeaient
Les cotillons, la chevelure
Qui sur tous les ponts voltigeaient.

On avait donc bien ses raisons
Pour changer ainsi de maisons
Les ponts que bâtissaient nos pères ;
Sans trop vanter le temps passé,
Comme eux à pied pour mes affaires,
Je pense comme ils ont pensé.

Mais, puisqu’il vous faut d’un coup d’œil
Pouvoir embrasser tout l’orgueil
De la moderne Babylone,
On pourrait, et je sais par où,
En faveur de la gent piétonne,
Accorder la chèvre et le chou.

Au lieu de combler les côtés
Avec des gravats rapportés,
Pratiquez-y des galeries
Qui, dans la rigueur des hivers,
Pour nos têtes mal aguerries
Formeraient des chemins couverts.

Ce serait une affaire d’or,
Si l’un et l’autre corridor
Pouvaient comporter des boutiques,
Qui feraient payer bel et bien,
A la bourse de leurs pratiques
Et le loyer et l’entretien.

Voyez-vous alors chaque soir,
Lorsque le temps est le plus noir,
Ce riche cordon de lumière,
Qui, par le commerce allumé,
Se réfléchit dans la rivière
Et forme un balustre enflammé.

Grâce, lecteur, pour mes projets,
Grâce, du moins, pour mes regrets,
Et ne me faites pas un crime
En parcourant cette oraison,
Si l’on a voulu par la rime
Y suppléer à la raison.

  • 1. Par le Cousin Jacques. (M.)Louis‑Abel Beffroy de Reigny, plus connu sous son pseudonyme de Cousin Jacques, s’était fait remarquer, dès l’année 1785, par la publication d’un recueil littéraire mensuel, Les lunes, qu’il rédigeait seul et qu’il poursuivit jusqu’en 1790. Plus tard il aborda le théâtre, et quelques‑unes de ses pièces, telles que Nicodème dans la lune et la Petite Nanette, obtinrent un très grand succès. (R)
  • 2. Au commencement de l’année 1786, on avait entrepris la démolition des maisons qui bordaient le pont Notre-Dame et rendaient la circulation particulièrement difficile. Au mois de mars, celles du côté droit étaient complètement rasées et déblayées, celles du côté gauche furent aussi promptement abattues ; on les remplaça aussitôt par des trottoirs et des parapets. (R)

Numéro
$1574


Année
1786

Auteur
Beffroy de Reigny (Louis-Abel) [le cousin Jacques]

Description

9 x 6


Références

Raunié, X,208-11

Mots Clefs
Les démolitions sur le Pont Notre-Dame provoquent les regrets du "Cousin Jacques"