Les chevaux et les ânes Ou Étrennes aux sots

              Les chevaux et les ânes

                               Ou

                  Étrennes aux sots

 

A ces beaux jeux inventés dans la Grèce,

Combats d’esprit, ou de force, ou d’adresse,

Jeux solennels, écoles des héros,

Un gros Thébain, qui se nommait Bathos,

Assez connu par sa crasse ignorance,

Par sa lésine, et son impertinence,

D’ambition tout comme un autre épris,

Voulut paraître, et prétendit au prix.

C’était la course. Un beau cheval de Thrace,

Aux crins flottants, à l’oeil brillant d’audace,

Vif et docile, et léger à la main,

Vint présenter son dos à mon vilain.

Il demandait des housses, des aigrettes,

Un beau harnois, de l’or sur ses bossettes.

Le bon Bathos quelque temps marchanda.

Un certain âne alors se présenta.

L’âne disait :  Mieux que lui je sais braire,

Et vous verrez que je sais mieux courir ;

Pour des chardons je m’offre à vous servir :

Préférez-moi.  Mon Bathos le préfère.

Sûr du triomphe, il sort de sa maison.

Voilà Bathos monté sur son grison.

Il veut courir. La Grèce était railleuse :

Plus l’assemblée était belle et nombreuse,

Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps

N’imposaient pas silence aux bons plaisants.

Profitez bien de cette belle histoire,

Vous qui suivez les sentiers de la gloire ;

Vous qui briguez ou donnez des lauriers,

Distinguez bien les ânes des coursiers.

En tout état et dans toute science,

Vous avez vu plus d’un Bathos en France ;

Et plus d’un âne a mangé quelquefois

Au râtelier des coursiers de nos rois.

L’abbé Dubois, fameux par sa vessie,

Mit sur son front, très atteint de folie,

La même mitre, hélas ! qui décora

Ce Fénelon que l’Europe admira.

Au Cicéron des oraisons funèbres,

Sublime auteur de tant d’écrits célèbres,

Qui succéda dans l’emploi glorieux

De cultiver l’esprit des demi-dieux ?

Un théatin, un Boyer. Mais qu’importe

Quand l’arbre est beau, quand sa sève est bien forte,

Qu’il soit taillé par Bénigne ou Boyer ?

De très bons fruits viennent sans jardinier.

C’est dans Paris, dans notre immense ville,

En grands esprits, en sots toujours fertile,

Mes chers amis, qu’il faut bien nous garder

Des charlatans qui viennent l’inonder.

Les vrais talents se taisent, ou s’enfuient,

Découragés des dégoûts qu’ils essuient.

Les faux talents sont hardis, effrontés,

Souples, adroits, et jamais rebutés.

Que de frelons vont pillant les abeilles !

Que de Pradons s’érigent en Corneilles !

Que de Gauchats1 semblent des Massillons !

Que de Le Dains succèdent aux Bignons !

Virgile meurt, Bavius le remplace.

Après Lully nous avons vu Colasse ;

Après Le Brun, Coypel obtint l’emploi

De premier peintre ou barbouilleur du roi.

Ah ! mon ami, malgré ta suffisance,

Tu n’étais pas premier peintre de France.

Le lourd Crevier2, pédant crasseux et vain,

Prend hardiment la place de Rollin,

Comme un valet prend l’habit de son maître.

Que voulez-vous ? chacun cherche à paraître.

C’est un plaisir de voir ces polissons

Qui du bon goût nous donnent des leçons ;

Ces étourdis calculant en finance,

Et ces bourgeois qui gouvernent la France ;

Et ces gredins qui, d’un air magistral,

Pour quinze sous griffonnant un journal,

Journal chrétien, connu par sa sottise,

Vont se carrant en princes de l’Église ;

Et ces faquins, qui, d’un ton familier,

Parlent au roi du haut de leur grenier.

Nul à Paris ne se tient dans sa sphère,

Dans son métier, ni dans son caractère ;

Et, parmi ceux qui briguent quelque nom,

Ou quelque honneur, ou quelque pension,

Qui des dévots affectent la grimace,

L’abbé La Coste est le seul à sa place3.

Le roi, dit-on, bannira ces abus :

Il le voudrait ; ses soins sont superflus.

Il ne peut dire en un arrêt en forme :

 Impertinents, je veux qu’on se réforme,

Que le Journal de Trévoux soit meilleur,

Guyon moins plat, Moreau plus fin railleur.

La cour enjoint à Jacque hétérodoxe

De courir moins après le paradoxe ;

Je lui défends de jamais dénigrer

Des arts charmants qui peuvent l’honorer ;

Je veux, j’entends, que sous mon règne auguste,

Tout bon Français ait l’esprit sage et juste ;

Que nul robin ne soit présomptueux,

Nul moine fier, nul avocat verbeux ;

Ouï le rapport, dans mon conseil j’ordonne

Que la raison s’introduise en Sorbonne,

Que tout auteur sache me réjouir,

Ou m’éclairer : car tel est mon plaisir. 

Un tel édit serait plus inutile

Que les sermons prêchés par La Neuville.

Donc on aurait grande obligation

A qui pourrait par exhortation,

Par vers heureux, et par douce éloquence,

Porter nos gens à moins d’extravagance,

Admonester par nom et par surnom

Ces ennemis jurés de la raison.

On pourrait dire aux malins molinistes,

A leurs rivaux les rudes jansénistes,

Aux gens du greffe, aux universités,

Aux faux dévots, d’honnêtes vérités.

Je les dirai, n’en soyez point en peine ;

Chacun de vous obtiendra son étrenne.

Messieurs les sots, je dois, en bon chrétien,

Vous fesser tous, car c’est pour votre bien.

  • 1. Gauchat, mauvais auteur de quelques brochures.
  • 2. Crevier, mauvais auteur d’une histoire romaine et d’une histoire de l’Université, et beaucoup plus fait pour la seconde que pour la première. Il a depuis fait un libelle contre le célèbre Montesquieu, dans lequel il s’efforce de prouver que Montesquieu n'était pas chrétien. Voilà un beau service que cet homme rend à notre religion, de chercher à nous convaincre qu’elle était méprisée par un grand homme. La monture de Bathos paraît assez convenable à ce monsieur.
  • 3. L’abbé La Coste, qui a travaillé à l’Année littéraire, de présent employé à Toulon sur les galères du roi.

Numéro
$7722


Année
1761

Auteur
Voltaire

Description

121 vers

Notes

Les quelques notes sont de Voltaire, dispersées dans diverses éditions.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, p.122-26

Mots Clefs
Voltaire, Les chevaux et les ânes Ou Étrennes aux sots