Les Cabales

                       Les Cabales

 Barbouilleurs de papier, d’où viennent tant d’intrigues,

Tant de petits partis, de cabales, de brigues ?

S’agit-il d’un emploi de fermier général,

Ou du large chapeau qui coiffe un cardinal ?

Êtes-vous au conclave ? aspirez-vous au trône1

Où l’on dit qu’autrefois monta Simon Barjone ?

Çà, que prétendez-vous ? De la gloire.  Ah, gredin !

Sais-tu bien que cent rois la briguèrent en vain ?

Sais-tu ce qu’il coûta de périls et de peines

Aux Condés, aux Sullys, aux Colberts, aux Turennes,

Pour avoir une place au haut du mont sacré,

De sultan Moustapha pour jamais ignoré ?

Je ne m’attendais pas qu’un crapaud du Parnasse

Eût pu, dans son bourbier, s’enfler de tant d’audace.

 Monsieur, écoutez-moi : j’arrive de Dijon,

Et je n’ai ni logis, ni crédit, ni renom.

J’ai fait de méchants vers, et vous pouvez bien croire

Que je n’ai pas le front de prétendre à la gloire ;

Je ne veux que l’ôter à quiconque en jouit.

Dans ce noble métier l’ami Fréron m’instruit.

Monsieur l’abbé Profond m’introduit chez les dames ;

Avec deux beaux esprits nous ourdissons nos trames.

Nous serons dans un mois l’un de l’autre ennemis ;

Mais le besoin présent nous tient encore unis.

Je me forme sous eux dans le bel art de nuire

Voilà mon seul talent ; c’est la gloire où j’aspire.

Laissons là de Dijon ce pauvre garnement2,

De bâtards de Zoïle imbécile instrument ;

Qu’il coure à l’hôpital, où son destin le mène.

Allons nous réjouir aux jeux de Melpomène...

Bon ! j’y vois deux partis l’un à l’autre opposés :

Léon Dix et Luther étaient moins divisés.

L’un claque, l’autre siffle ; et l’antre du parterre3,

Et les cafés voisins sont le champ de la guerre.

Je vais chercher la paix au temple des chansons.

J’entends crier :  Lully, Campra, Rameau, Bouffons4,

Êtes-vous pour la France ou bien pour l’Italie ?

 Je suis pour mon plaisir, messieurs. Quelle folie

Vous tient ici debout sans vouloir écouter ?

Ne suis-je à l’Opéra que pour y disputer ? 

Je sors, je me dérobe aux flots de la cohue ;

Les laquais assemblés cabalaient dans la rue.

Je me sauve avec peine aux jardins si vantés

Que la main de Le Nostre avec art a plantés.

D’autres fous à l’instant une troupe m’arrête.

Tous parlent à la fois, tous me rompent la tête...

 Avez-vous lu sa pièce ? il tombe, il est perdu ;

Par le dernier journal je le tiens confondu.

 Qui ? de quoi parlez-vous ? d’où vient tant de colère ?

Quel est votre ennemi ?  C’est un vil téméraire,

Un rimeur insolent qui cause nos chagrins :

Il croit nous égaler en vers alexandrins.

 Fort bien de vos débats je conçois l’importance. 

Mais un gros de bourgeois vers ce côté s’avance.

« Choisissez, me dit-on, du vieux ou du nouveau. »

Je croyais qu’on parlait d’un vin qu’on boit sans eau,

Et qu’on examinait si les gourmets de France

D’une vendange heureuse avaient quelque espérance ;

Ou que des érudits balançaient doctement

Entre la loi nouvelle et le vieux Testament.

Un jeune candidat, de qui la chevelure

Passait de Clodion la royale coiffure5,

Me dit d’un ton de maître, avec peine adouci :

 Ce sont nos parlements dont il s’agit ici ;

Lequel préférez-vous ?  Aucun d’eux, je vous jure.

Je n’ai point de procès, et, dans ma vie obscure,

Je laisse au roi mon maître, en pauvre citoyen,

Le soin de son royaume, où je ne prétends rien.

Assez de grands esprits, dans leur troisième étage,

N’ayant pu gouverner leur femme et leur ménage6,

Se sont mis, par plaisir, à régir l’univers.

Sans quitter leur grenier, ils traversent les mers ;

Ils raniment l’État, le peuplent, l’enrichissent

Leurs marchands de papiers sont les seuls qui gémissent.

Moi, j’attends dans un coin que l’imprimeur du roi

M’apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi.

Tout confus d’un édit qui rogne mes finances,

Sur mes biens écornés je règle mes dépenses ;

Rebuté de Plutus, je m’adresse à Cérès ;

Ses fertiles trésors garnissent mes guérets.

La campagne, en tout temps, par un travail utile,

Répara tous les maux qu’on nous fit à la ville.

On est un peu fâché ; mais qu’y faire ? Obéir.

A quoi bon cabaler, quand on ne peut agir ?

 Mais, monsieur, des Capets les lois fondamentales,

Et le grenier à sel, et les cours féodales,

Et le gouvernement du chancelier Duprat !

 Monsieur, je n’entends rien aux matières d’État ;

Ma loi fondamentale est de vivre tranquille.

La Fronde était plaisante7, et la guerre civile

Amusait la grand’chambre et le coadjuteur.

Barricadez-vous bien ; je m’enfuis ; serviteur. 

A peine ai-je quitté mon jeune énergumène,

Qu’un groupe de savants m’enveloppe et m’entraîne.

D’un air d’autorité l’un d’eux me tire à part...

 Je vous goûtai, dit-il, lorsque de Saint-Médard8

Vous crayonniez gaîment la cabale grossière,

Gambadant pour la grâce au coin d’un cimetière9 ;

Les billets au porteur des chrétiens trépassés ;

Les fils de Loyola sur la terre éclipsés.

Nous applaudîmes tous à votre noble audace,

Lorsque vous nous prouviez qu’un maroufle à besace,

Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain,

S’il eût bêché la terre, eût servi son prochain.

Jouissez d’une gloire avec peine achetée ;

Acceptez à la fin votre brevet d’athée.

 Ah ! vous êtes trop bon je sens au fond du coeur

Tout le prix qu’on doit mettre à cet excès d’honneur.

Il est vrai, j’ai raillé Saint-Médard et la bulle ;

Mais j’ai sur la nature encor quelque scrupule.

L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer

Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger10.

Mille abus, je le sais, ont régné dans l’Église;

Fleury le confesseur en parle avec franchise11.

J’ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin

Eh ! quel auteur, hélas ! ne va jamais trop loin ?

De saint Ignace encore on me voit souvent rire ;

Je crois pourtant un Dieu, puisqu’il faut vous le dire.

 Ah, traître ! ah, malheureux ! je m’en étais douté.

Va, j’avais bien prévu ce trait de lâcheté,

Alors que de Maillet12 insultant la mémoire,

Du monde qu’il forma tu combattis l’histoire...

Ignorant, vois l’effet de mes combinaisons :

Les hommes autrefois ont été des poissons ;

La mer de l’Amérique a marché vers le Phase;

Les huîtres d’Angleterre ont formé le Caucase :

Nous te l’avions appris, mais tu t’es éloigné

Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné.

Lâche ! oses-tu bien croire une essence suprême ?

 Mais, oui.  De la nature as-tu lu le Système ?

Par ses propos diffus n’es-tu pas foudroyé ?

Que dis-tu de ce livre ?  Il m’a fort ennuyé13.

 C’en est assez, ingrat : ta perfide insolence

Dans mon premier concile aura sa récompense.

Va, sot adorateur d’un fantôme impuissant,

Nous t’avions jusqu’ici préservé du néant,

Nous t’y ferons rentrer, ainsi que ce grand Être

Que tu prends bassement pour ton unique maître.

De mes amis, de moi, tu seras méprisé.

 Soit.  Nous insulterons à ton génie usé.

 J’y consens.  Des fatras de brochures sans nombre

Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre.

 Je n’en sentirai rien.  Nous t’abandonnerons

Aux puissants Langlevieux14, aux immortels Frérons.

 Ah ! bachelier du diable, un peu plus d’indulgence :

Nous avons, vous et moi, besoin de tolérance.

Que deviendrait le monde et la société,

Si tout, jusqu’à l’athée, était sans charité ?

Permettez qu’ici-bas chacun fasse à sa tête.

J’avouerai qu’Épicure avait une âme honnête,

Mais le grand Marc-Aurèle était plus vertueux.

Lucrèce avait du bon, Cicéron valait mieux.

Spinosa15 pardonnait à ceux dont la faiblesse

D’un moteur éternel admirait la sagesse.

Je crois qu’il est un Dieu ; vous osez le nier.

Examinons le fait sans nous injurier.

 J’ai désiré cent fois, dans ma verte jeunesse,

De voir notre saint père, au sortir de la messe,

Avec le grand lama dansant en cotillon ;

Bossuet le funèbre embrassant Fénelon ;

Et, le verre à la main, Le Tellier et Noailles

Chantant chez Maintenon des couplets dans Versailles.

Je préférais Chaulieu, coulant en paix ses jours

Entre le dieu des vers et celui des amours,

A tous ces froids savants dont les vieilles querelles

Traînaient si pesamment les dégoûts après elles.

 Des charmes de la paix mon coeur était frappé ;

J’espérais en jouir : je me suis bien trompé.

On cabale à la cour, à l’armée, au parterre ;

Dans Londres, dans Paris, les esprits sont en guerre ;

Ils y seront toujours. La Discorde autrefois,

Ayant brouillé les dieux, descendit chez les rois ;

Puis dans l’Église sainte établit son empire,

Et l’étendit bientôt sur tout ce qui respire.

Chacun vantait la Paix, que partout on chassa.

On dit que seulement par grâce on lui laissa

Deux asiles fort doux : c’est le lit et la table.

Puisse-t-elle y fixer un règne un peu durable !

L’un d’eux me plaît encore. Allons, amis, buvons ;

Cabalons pour Chloris, et faisons des chansons.

  • 1. Ce trône est très respectable. Il est sans doute l’objet d’une louable émulation. Simon, fils de Jones, nommé Céphas ou Pierre, est un très grand saint; mais il n’eut point de trône. Celui au nom duquel il parlait avait défendu expressément à tous ses envoyés de prendre même le nom de docteur, de maître, et avait déclaré que qui voudrait être le premier serait le dernier. Les choses sont changées; et dans la suite des temps le trône devint la récompense de l’humilité passée. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 2. Ce garnement de Dijon est un nommé Clément, maître de quartier dans un collège de Dijon, qui a fait un livre contre MM. de Saint-Lambert, Delille, de Watelet, Dorat, et plusieurs autres personnes. L’auteur des Cabales fut maltraité dans ce livre, où règne un air de suffisance, un ton décisif et tranchant qui a été tant blâmé par tous les honnêtes gens dans les hommes les plus accrédités de la littérature, et qui est le comble de l’insolence et du ridicule dans un jeune provincial sans expérience et sans génie. (Note de M. de Morza, 1772.) Il s’est couvert d’opprobre par des libelles aussi affreux qu’absurdes, que la police n’a pas punis parce qu’elle les a ignorés. Les malheureux qui ont composé de tels libelles pour vivre, comme Clément La Beaumelle, Sabatier natif de Castres, ressemblent précisément au Pauvre Diable, qui est si naturellement peint dans la pièce de ce nom. Il n’est point de vie plus déplorable que la leur. (Id., 1775.)
  • 3. C’est principalement au parterre de la Comédie-Française, à la représentation des pièces nouvelles, que les cabales éclatent avec le plus d’emportement. Le parti qui fronde l’ouvrage et le parti qui le soutient se rangent chacun d’un côté. Les émissaires reçoivent à la porte ceux qui entrent, et leur disent : « Venez-vous pour siffler ? mettez-vous là; venez-vous pour applaudir ? mettez-vous ici. » On a joué quelquefois aux dés la chute ou le succès d’une tragédie nouvelle au café de Procope. Ces cabales ont dégoûté les hommes de génie, et n’ont pas peu servi à décréditer un spectacle qui avait fait si longtemps la gloire de la nation.
  • 4. La même manie a passé à l’Opéra, et a été encore plus tumultueuse. Mais les cabales au Théâtre-Français ont un avantage que les cabales de l’Opéra n’ont pas: c’est celui de la satire raisonnée. On ne peut à l’Opéra critiquer que des sons; quand on a dit: Cette chaconne, cette loure me déplaît, on a tout dit. Mais à la Comédie on examine des idées, des raisonnements, des passions, la conduite, l’exposition, le noeud, le dénoûment, le langage. On peut vous prouver méthodiquement, et de conséquence en conséquence, que vous êtes un sot qui avez voulu avoir de l’esprit, et qui avez assemblé quinze cents personnes pour leur prouver que vous en savez plus qu’eux. Chacun de ceux qui vous écoutent est, sans le savoir, un peu jaloux de vous; il est en droit de vous critiquer, et vous êtes en droit de lui répondre. Le seul malheur est que vous êtes trop souvent un contre mille. Il en va autrement en fait de musique; il n’y a que le potier qui soit jaloux du potier, et le musicien du musicien, disait Hésiode. Il y faut seulement ajouter encore les partisans du musicien; mais ceux-là sont ennemis, et ne sont point jaloux. Dans les talents de l’esprit, au contraire, tout le monde est jaloux en secret; et voilà pourquoi tous les gens de lettres, méprisés quand ils n’ont pas réussi, ont été persécutés des qu’ils ont eu de la réputation. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 5. Il n’y a pas longtemps que les jeunes conseillers allaient au tribunal les cheveux étalés et poudrés de blanc, ou blanc poudrés. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 6. L’Europe est pleine de gens qui, ayant perdu leur fortune, veulent faire celle de leur patrie ou de quelque État voisin. Ils présentent aux ministres des mémoires qui rétabliront les affaires publiques en peu de temps; et en attendant ils demandent une aumône qu’on leur refuse. Bois-Guillebert, qui écrivit contre le grand Colbert, et qui ensuite osa attribuer sa Dixme royale au maréchal de Vauban, s’était ruiné. Ceux qui sont assez ignorants pour le citer encore aujourd’hui, croyant citer le maréchal de Vauban, ne se doutent pas que, si on suivait ses beaux systèmes, le royaume serait aussi misérable que lui. Celui qui a imprimé le Moyen d’enrichir l’État, sous le nom du comte de Boulainvilliers, est mort à l’hôpital. Le petit La Jonchère, qui a donné tant d’argent au roi en quatre volumes, demandait l’aumône. Telles sont les gens qui enseignent l’art de s’enrichir par le commerce après avoir fait banqueroute, et ceux qui font le tour du monde sans sortir de leur cabinet, et ceux qui, n’ayant jamais possédé une charrue, remplissent nos greniers de froment. D’ailleurs la littérature ne subsiste presque plus que d’infâmes plagiats ou de libelles. Jamais cette profession si belle n’a été ni si universelle ni si avilie. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 7. La Fronde en effet était fort plaisante, si l’on ne regarde que ses ridicules. Le président Le Cogneux, qui chasse de chez lui son fils, le célèbre Bachaumont, conseiller au parlement, pour avoir opiné en faveur de la cour, et qui fait mettre ses chevaux dans la rue ; Bachaumont qui lui dit : « Mon père, mes chevaux n’ont pas opiné, » et qui, de raillerie en raillerie, fait boire son père à la santé du cardinal Mazarin, proscrit par le parlement ; le gentilhomme ami du coadjuteur qui vient pour le servir dans la guerre civile, et qui, trouvant un de ses camarades chez ce prélat, lui dit : « Il n’est pas juste que les deux plus grands fous du royaume servent sous le même drapeau, il faut se partager, je vais chez le cardinal Mazarin » et qui en effet va de ce pas battre les troupes auxquelles il était venu se joindre : ce même coadjuteur qui prêche, et qui fait pleurer des femmes ; un de ses convives qui leur dit : « Mesdames, si vous saviez ce qu’il a gagné avec vous, vous pleureriez bien davantage. » Ce même archevêque qui va au parlement avec un poignard, et le peuple qui crie : « C’est son bréviaire ! » et toutes les expéditions de cette guerre méditées au cabaret, et les bons mots, et les chansons qui ne finissaient point ; tout cela serait bon sans doute pour un opéra-comique. Mais les fourberies, les pillages, les rapines, les scélératesses, les assassinats, les crimes de toute espèce dont ces plaisanteries étaient accompagnées, formaient un mélange hideux des horreurs de la Ligue et des farces d’Arlequin. Et c’étaient des gens graves, des patres conscripti qui ordonnaient ces abominations et ces ridicules. Le cardinal de Retz dit, dans ses Mémoires « que le parlement faisait par des arrêts la guerre civile, qu’il aurait condamnée lui-même par les arrêts les plus sanglants. » L’auteur que je commente avait peint cette guerre de singes dans le Siècle de Louis XIV ; un de ces magistrats qui, ayant acheté leurs charges quarante ou cinquante mille francs, se croyaient en droit de parler orgueilleusement aux lettrés, écrivit à l’auteur que messieurs pourraient le faire repentir d’avoir dit ces vérités, quoique reconnues. Il lui répondit : « Un empereur de la Chine dit un jour à l’historiographe de l’empire : « Je suis averti que vous mettez par écrit mes fautes ; tremblez. » L’historiographe prit sur-le-champ des tablettes. « Qu’osez-vous écrire là? Ce que Votre Majesté vient de me dire. » L’empereur se recueillit, et dit: « Écrivez tout, mes fautes seront réparées. » (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 8. On connaît le fanatisme des convulsions de Saint-Médard, qui durèrent si longtemps dans la populace, et qui furent entretenues par le président Dubois, le conseiller Carré, et d’autres énergumènes. La terre a été mille fois inondée de superstitions plus affreuses, mais jamais il n’y en eut de plus sotte et de plus avilissante. L’histoire des billets de confession et l’expulsion des jésuites succédèrent bientôt à ces facéties. Observez surtout que nous avons une liste de miracles opérés par ces malheureux, signée de plus de cinq cents personnes. Les miracles d’Esculape, ceux de Vespasien, et d’Apollonius de Thyane, etc., n’ont pas été plus authentiques.
  • 9. Voyez ci-dessus une des notes de l’auteur sur le Pauvre Diable.
  • 10. Si une horloge prouve un horloger, si un palais annonce un architecte, comment en effet l’univers ne démontre-t-il pas une intelligence suprême? Quelle plante, quel animal, quel élément, quel astre ne porte pas l’empreinte de celui que Platon appelait l’éternel géomètre ? Il me semble que le corps du moindre animal démontre une profondeur et une unité de dessein qui doivent à la fois nous ravir en admiration, et atterrer notre esprit. Non seulement ce chétif insecte est une machine dont tous les ressorts sont faits exactement l’un pour l’autre; non seulement il est né, mais il vit par un art que nous ne pouvons ni imiter ni comprendre; mais sa vie a un rapport immédiat avec la nature entière, avec tous les éléments, avec tous les astres dont la lumière se fait sentir à lui. Le soleil le réchauffe, et les rayons qui partent de Sirius, à quatre cents millions de lieues au-delà du soleil, pénètrent dans ses petits yeux, selon toutes les règles de l’optique. S’il n’y a pas là immensité et unité de dessein qui démontrent un fabricateur intelligent, immense, unique, incompréhensible, qu’on nous démontre donc le contraire ; mais c’est ce qu’on n’a jamais fait. Platon, Newton, Locke, ont été frappés également de cette grande vérité. Ils étaient théistes, dans le sens le plus rigoureux et le plus respectable. Des objections ! on nous en fait sans nombre ; des ridicules ! on croit nous en donner en nous appelant cause-finaliers ; mais des preuves contre l’existence d’une intelligence suprême, on n’en a jamais apporté aucune. Spinosa lui-même est forcé de reconnaître cette intelligence ; et Virgile avant lui, et après tant d’autres, avait dit : Mens agitat molem. C’est ce mens agitat molem qui est le fort de la dispute entre les athées et les théistes, comme l’avoue le géomètre Clarke dans son livre de l’existence de Dieu; livre le plus éloigné de notre bavarderie ordinaire, livre le plus profond et le plus serré que nous ayons sur cette matière, livre auprès duquel ceux de Platon ne sont que des mots, et auquel je ne pourrais préférer que le naturel et la candeur de Locke. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 11. Fleury, célèbre par ses excellents discours, qui sont d’un sage écrivain et d’un citoyen zélé, connu aussi par son Histoire ecclésiastique, qui ressemble trop en plusieurs endroits à la Légende dorée. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 12. Ce consul Maillet fut un de ces charlatans dont on a dit qu’ils voulaient imiter Dieu, et créer un monde avec la parole. C’est lui qui, abusant de l’histoire de quelques bouleversements avérés, arrivés dans ce globe, prétend que les mers avaient formé les montagnes, et que les poissons avaient été changés en hommes. Aussi quand on a imprimé son livre, on n’a pas manqué de le dédier à Cyrano de Bergerac. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 13. Il y a des morceaux éloquents dans ce livre ; mais il faut avouer qu’il est diffus et quelquefois déclamateur; qu’il se contredit ; qu’il affirme trop souvent ce qui est en question, et surtout qu’il est fondé sur de prétendues expériences dont la fausseté et le ridicule sont aujourd’hui reconnus, et sifflés de tout le monde. Tenons-nous-en à ce dernier article, qui est le plus palpable de tous. C’est cette fameuse transmutation qu’un pauvre jésuite anglais, nommé Needham, crut avoir faite, de jus de mouton et de blé pourri, en petites anguilles, lesquelles produisaient bientôt une race innombrable d’anguilles. Nous en avons parlé ailleurs. On disait au jésuite Needham que cela n’était bon que du temps d’Aristote, de Gamaliel, de Flavien Josèphe, et de Philon, où l’on croyait que la génération s’opérait par la corruption, et que le limon d’Égypte formait des rats. Il répondit que notre Sauveur lui-même et ses apôtres avaient dit plusieurs fois qu’il faut que le blé pourrisse et meure pour lever et pour produire, et que par conséquent son blé pourri et son jus de mouton faisaient naître des races d’anguilles infailliblement. On avait beau lui répliquer que Jésus-Christ daignait se conformer aux idées fausses et grossières des paysans galiléens, ainsi qu’il daignait se vêtir à leur mode, parler leur langage, et observer tous leurs rites ; mais que la sagesse incarnée devait bien savoir que rien ne peut naître sans germe; que son système était aussi dangereux qu’extravagant ; que si on pouvait former des anguilles avec du jus de mouton, on ne manquerait pas de former des hommes avec du jus de perdrix ; qu’alors on croirait pouvoir se passer de Dieu, et que les athées s’empareraient de la place. Needham n’en démordait point ; et, aussi mauvais raisonneur que mauvais chimiste, il persista longtemps à se croire créateur d’anguilles ; de sorte que, par une étrange bizarrerie, un jésuite se servait des propres paroles de Jésus-Christ pour établir son opinion ridicule, et les athées se servaient de l’ignorance et de l’opiniâtreté d’un jésuite pour se confirmer dans l’athéisme. On citait partout la découverte de Needham. Un des plus intrépides athées m’assurait que dans la ménagerie du prince Charles à Bruxelles, il y avait un lapin qui faisait tous les mois des enfants à une poule. Enfin l’expérience du jésuite fut reconnue pour ce qu’elle était ; et les athées furent obligés de se pourvoir ailleurs. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 14. C’est ce même Langlevieux La Beaumelle, dont il est parlé dans les notes sur l’épître à M. d’Alembert, et ailleurs. Ce même homme s’est depuis associé avec Fréron ; et, malgré tant d’horreurs et tant de bassesses, il a surpris la protection d’une personne respectable [ La personne respectable est Mme Du Barry, qui avait placer La Beaumelle à la Bibliothèque royale] qui ignorait ses excès ridicules ; mais oportet cognosci malos. Nous ajouterons à cette note que Boileau attaqua toujours des personnes dont il n’avait pas le moindre sujet de se plaindre, et que notre auteur s’est toujours borné à repousser les injures et les calomnies des Rollets de son temps. Il y avait deux partis à prendre, celui de négliger les impostures atroces que La Beaumelle a vomies pendant vingt ans, et celui de les relever. Nous avons jugé le dernier parti plus juste et plus convenable. C’est rendre un service essentiel à plus de cent familles, de faire connaître le vil scélérat qui a osé les outrager. Les ministres d’État, et tous ceux qui sont chargés de maintenir l’ordre public, doivent savoir que ces libelles méprisables sont recherchés dans l’Allemagne, dans l’Angleterre, dans tout le nord; qu’il y en a de toute espèce ; qu’on les lit avidement, comme on y boit pour du vin de Bourgogne les vins faits à Liège ; que la faim et la malice produisent tous les jours de ces ouvrages infâmes, écrits quelquefois avec assez d’artifice ; que la curiosité les dévore ; qu’ils font pendant un temps une impression dangereuse ; que depuis peu l’Europe n été inondée de ces scandales ; et que plus la langue française a de cours dans les pays étrangers, plus on doit l’employer contre les malheureux qui en font un si coupable usage, et qui se rendent si indignes de leur patrie. (Note de M. de Morza, 1772.)
  • 15. Baruch Spinosa, théologien circonspect, et fort honnête homme ; nous l’appelons ici Baruch, parce que c’est son véritable nom ; on ne lui a donné celui de Benoît que par erreur ; il ne fut jamais baptisé. Nous avons fait une note plus longue sur ce sophiste à la suite du petit poème sur les Systèmes. (Note de M. de Morza, 1772.)

Numéro
$7718


Année
1772

Auteur
Voltaire

Description

181 vers

Notes

Toutes les notes sont reprises de l'édition de 1772 et sont donc le fait de Voltaire.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, p.70-76 - Poésies satyriques, t.II, p. 39-45

Mots Clefs
Voltaire. Les Cabales