Les Brochures

 

                          Les Brochures

     Dialogue entre un Provincial et un Libraire.

 

                            Le Libraire

Avez-vous lu, monsieur, les brochures nouvelles !

 

                            Le Provincial

Quoi ! sur votre musique encore des querelles !

Eh ! que m’importe à moi, qui, creusant mes sillons,

N’assisterai jamais à leurs bruyants fredons,

Que Gluck porte à vos cœurs ses accents germaniques,

Et que Piccini brille en élans italiques,

Ou que d’un luth galant pinçant les cordes d’or,

Dezèdes vous enchante aux bosquets d’Alcindor ?

Je n’entends au hameau que l’acide cresselle,

Ou d’un aveugle-né l’ingrate chanterelle,

Qui de nos Corydons dénouant les jarrets,

Leur fait fouler gaiement l’herbe de nos guérets.

 

                            Le Libraire

Oh ! monsieur, ces débats sont loin de nos pensées.

Nous avons laissé-là ces fureurs insensées.

 

                            Le Provincial

C’est très bien fait à vous : ces burlesques écarts

Insultent la raison, sans profiter aux arts.

 

                            Le Libraire

Mais nous avons, depuis, vu bien d’autres scandales,

Des scènes de gaîté neuves, originales.

 

                            Le Provincial

Tant pis, morbleu ! tant pis. Et qui sont donc les fous

Qui d’y représenter peuvent être jaloux ?

 

                            Le Libraire

Bon ! la ville, la cour, l’étranger, les provinces,

Filles, femmes, époux, charlatans, moines, princes,

A peine du baquet de Mesmer échappés,

Par cent autres jongleurs les badauds sont dupés.

Thémis offre un champ clos où les jouteurs profanes

Procurent des sujets à nos Aristophanes.

 

                            Le Provincial

Quoi ! le temple sacré de la grave Thémis

Entend de sons impurs retentir ses lambris !

Et pourquoi, sans éclat, son bras pudique, austère,

N’abat-il pas le vice à l’ombre du mystère !

Pourquoi, sous son appui, d’adroits déclamateurs,

Par ses secrets trahis, offensent-ils les mœurs !

Et vendant à l’encan la honte de leurs plumes,

D’opprobres et d’horreurs tracent-ils des volumes ?

 

                            Le Libraire

Il faut vivre, monsieur, surtout il faut briller.

 

                            Le Provincial

Vivre et briller de honte ! Ainsi donc réveiller,

Sur un scandale seul, cent scènes scandaleuses ;

Affliger la vertu d’intrigues monstrueuses,

De vos Hortensius voilà le noble emploi !

C’est le sale Arétin qui commente la loi.

 

                            Le Libraire

Défendre l’innocence est un beau privilège.

 

                            Le Provincial

Oui ; mais prostituer sa plume sacrilège

Au scélérat obscur qui, pour se faire un nom,

Salit de son roman les murs de sa prison ;

Partager lâchement le coupable salaire

Du filou, de l’escroc, du fourbe, du faussaire ;

Combiner, par l’effet de quelques tours brillants,

Des récits dénués de raison et de sens ;

Entendre ses exploits aux quatre parts du monde,

Et citer des témoins gisants à Trébizonde ;

N’est-ce pas se moquer du public et des lois ?

 

                            Le Libraire

Il faut bien qu’un plaideur puisse établir ses droits.

 

                            Le Provincial

Devant qui ? Quel sera le tribunal auguste

Où vous consacrerez le titre le plus juste ?

Qui peut donc vous juger ? Est-ce ce publicain,

Qui, des malheurs du peuple instrument clandestin,

Dans le Pactole obscur d’un vil agiotage,

Absorbe son honneur, ses talents et son âge ?

Est-ce ce courtisan, qui, jamais assouvi,

Importune l’État qu’il n’a jamais servi ;

Gorgé de pensions et mutilé de dettes,

Cabale, joue et rit des dupes qu’il a faites ;

Ce prestolet titré qui prie à l’Opéra ;

Ce docteur qui séduit la belle qu’il tuera ;

Ce bachelier contrit qui s’enroue en Sorbonne ;

Ce brave, qui menace et ne battra personne ;

Ce conseiller qui juge en Petite-Maison ;

Ce rimeur, qui meurtrit la rime et la raison ?

 

                            Le Libraire

Or, sur des faits publics, personne, à vous entendre,

Au droit de prononcer n’oserait donc prétendre ?

 

                            Le Provincial

Il en est peu, d’accord, jugez-en avec moi,

De dignes, à mon gré, d’usurper cet emploi.

J’aperçois, pour un rien, vos cervelles montées,

Vos esprits en rumeur, vos têtes exaltées.

Le plus mince histrion, perché sur ses tréteaux,

Va porter l’incendie au fond de vos cerveaux ;

Même avant de les voir, vous frondez vos chefs-d’œuvre ;

Tout n’est, autour de vous, que cabale, manœuvre ;

Un coup d’archet vous charme, ou vous met en fureur ;

Un nom vous en impose ; un vain bruit vous fait peur.

Qu’aux courses de Longchamps une célèbre impure

Insulte, en un char d’or, les mœurs et la nature,

Vous courez admirer son faste corrupteur ;

Le vice obtient l’encens qu’on refuse à l’honneur.

Mobiles comme l’air, que vous pompez à peine,

Un flux continuel vous pousse et vous ramène

Des farces du rempart aux calculs du comptoir,

Et des degrés du trône aux sophas du boudoir.

Un roi, l’amour du peuple et l’espoir de la France,

Tente d’apprivoiser l’hydre de la finance :

Les sages et les grands s’assemblent à sa voix ;

Du prince et du sujet ils vont peser les droits ;

Et soudain vous allez, ardents missionnaires,

Chamarrer leurs bureaux d’écrits incendiaires.

De sarcasmes armés, cuirassés de pamphlets,

Vous traitez lestement les plus grands intérêts :

Factieux au café, sur l’arène frivoles,

Vos hauts faits sont des jeux, vos projets des paroles.

De toutes nouveautés, avides, curieux,

Rien n’est indifférent à vos crédules yeux.

L’un voit l’or et les eaux circuler sous la terre ;

Et votre œil, par le sien, croit lorgner sa chimère ;

L’autre, d’un doigt moteur, égarant vos esprits,

Prête un don prophétique à vos sens assoupis :

Celui-ci, dans les airs défiant la fortune,

Eteindra les volcans aperçus dans la lune :

Celui-là, sous ses pieds bravant les flots ouverts,

Va ravir aux poissons le domaine des mers ;

Ou, sans bateau ni nef, qu’un prodige remplace,

Guindé sur deux sabots, en raser la surface.

Et vous autorisez, graves admirateurs,

De ces projets si fous les fourbes inventeurs ;

Et lorsqu’un M.…, nanti de vos pistoles,

A trompé, sans pudeur, vos regards bénévoles,

Les charges du burin, un quatrain, un couplet,

De ses torts, dont il rit, punissent l’indiscret.

Les guerriers du Pyrée et les héros du Tibre,

Et du temps et des lieux conservaient l’équilibre.

Un Grec, imitateur des caprices d’Andros,

Courait-il en jockey les portiques d’Argos ?

Parait-on Sempronie ou l’épouse d’Octave,

D’une toque au Sosie ou d’un pouf à la Dave,

Et vit-on un Romain, des décrets du sénat,

Décorer en festons le ventre d’un pied-plat ?

Vos femmes, ou plutôt vos mobiles pagodes,

Ont asservi vos cœurs à l’empire des modes.

De leurs seules vertus ornés, comme au vieux temps,

Marius et Caton, maladroits courtisans,

Seraient sifflés chez vous s’ils osaient y paraître.

Le sublime Platon, s’il n’était petit-maître,

Verrait le feu sacré de ses divins écrits,

Par vos aliborons, moins prisé dans Paris,

Que l’éclair fugitif des annales des lunes.

Dédaignant de marcher par des routes communes,

Tout est ou gigantesque ou mesquin dans vos goûts,

Tantôt courts, et tantôt dépassant les genoux,

Vos habits, de vos corps resserrant la structure,

Font, en larges boutons, un salon de peinture.

Aujourd’hui de gros nœuds, vastes, brillants ; demain

Le plus mince cordon ferme votre escarpin,

Quand d’un feutre aplati l’inutile guindage,

Couronnant votre front, vous hausse d’un étage.

Côte à côte d’un fat dont les crins maronnés,

Sous leurs sillons poudreux, ombragent jusqu’au nez,

Marche un original de tournure cynique,

Qui, de ses cheveux plats gardant l’usage antique,

La nuque et le front ras, laissant aux merveilleux

La poudre dont la Chypre a blanchi nos aïeux,

Vit à rebours du siècle, et, par son ton maussade,

Semble le dur Cratès, narguant Alcibiade.

Vos belles, s’il en est, vestales ou Phrynés,

Masquent tous leurs appas, ou neufs, ou surannés.

De leurs membres, des chairs les formes élégantes

Se perdent sous l’effort de leurs mains trop savantes.

Chaque attrait d’une femme est un meuble, et se vend :

Cette croupe est du crin, cette gorge est du vent.

La tête à qui Nina doit toute sa parure,

Depuis dix ans, peut-être, est dans la sépulture ;

Et mylord Simpleton, frais émoulu d’Oxford,

Qui, pour gâter ses mœurs, court le Sud et le Nord,

S’étonne, pour loyer des trésors du Bengale,

Qu’aux pieds d’une Laïs sa passion étale,

De n’avoir, excédé de fausse volupté,

Pressé qu’un sein de Talc par Dulac apprêté.

 

                            Le Libraire

Qu’importent ces travers, s’ils flattent l’industrie ;

Si l’or, par eux, circule au sein de la patrie ?

Quand, pour parer Flora de ces atours brillants,

Qu’étale le prix fixe au palais d’Orléans,

Le financier Verrès va prodiguer en prince,

L’argent dont ses commis dépouillent la province ;

Commerçant, lapidaire, orfèvre, ciseleur,

Tout profite ; et cet or, gage de leur labeur,

Tantôt de l’artisan devenu le salaire,

Tantôt payant l’encens qui fume au sanctuaire,

Va, vient, repart, revient, roule de main en main,

Jusqu’au sac du fermier qui fait germer le pain.

Mais d’où vient cet écart ? Pourquoi, prétendu sage,

Du produit de nos arts réprouvez-vous l’usage !

 

                            Le Provincial

C’est qu’ils sont avilis, vos arts, et dégradés.

 

                            Le Libraire

Dégradés ! par qui donc ? Par vous qui les frondez.

Voyez de toutes parts la haute architecture,

Des temples, des palais ennoblir la structure ;

Le pinceau de Vernet agrandir nos salons,

Et Pajou de l’oubli préserver nos grands noms.

 

                            Le Provincial

Sans doute, j’aime à voir Soufflot et son génie,

Du haut de sa coupole échapper à l’envie ;

J’admire, sur la toile ensemble confondus,

Et David et Socrate, et l’art et les vertus ;

Faut-il du laboureur peindre la vie heureuse,

Soudain la vérité prend la touche de Greuze ;

Dans l’art des Phidias je consens que Houdon

Remplace dignement Pigal et Girardon.

Mais pourquoi ce palais, au pied duquel la Seine

Pour le mieux révérer lentement se promène,

N’offre-t-il aux regards de l’étranger surpris

Qu’un désordre effrayant, de l’herbe et des débris !

De Louis, de Perrault, les ombres outragées,

Parcourent à regret ses voûtes négligées,

Furieuses de voir qu’un monument si beau

Soit des arts réunis la honte et le berceau,

Et qu’une source d’or soit, sans gloire, versée

Sur ces lourds pavillons dont la ville est pressée,

Plutôt que d’arroser l’artiste émulateur,

Qui du siège du goût soutiendrait la splendeur.

 

Le Libraire

Nous avons, il est vrai, dédaigné nos merveilles :

Ces vastes monuments épuisaient trop de veilles.

On mourait sans jouir.

 

                            Le Provincial

                                       Par un fatal retour,

De ce que l’on possède on ne jouit qu’un jour ;

Et vos bizarres goûts, usés par l’inconstance,

Des arts, en les forçant, pressent la décadence.

Plus vite que des mers ne s’élança Délos,

S’érigent sur le sol ces temples de Paphos,

Ces palais de carton, où vos Sardanapales

Célèbrent, aux flambeaux, leurs fades Bacchanales

Où, trompant le plaisir par des sens émoussés,

Ils fatiguent d’amour leurs vénales Circés.

Vingt glaces, autour d’eux avec art disposées,

Reproduisent vingt fois leurs victoires aisées ;

Et de leurs doux combats curieux spectateurs,

Leurs tableaux sont les jeux dont ils sont les acteurs.

Ménagers de cet art où l’aiguille déploie

Les charmes du dessin sur la laine et la soie,

Vainement Gobelin apporta dans Paris

La pourpre dont Colbert enrichit son pays :

Qu’on admire Le Brun aux lambris de Versailles ;

Ce ne fut pas pour eux qu’il traça des batailles.

Sur un papier vélin Windsor imprimera

Cent bouquets que cent fois l’œil voit et reverra,

Ou filant les contours d’une frêle arabesque,

Appuiera sur un jonc un énorme grotesque.

Mais quittez ce salon ; volez vers ces bosquets.

Dans vingt-cinq pieds carrés germe un jardin anglais,

Humecté d’un ruisseau dont les eaux argentines

Reviennent se mêler aux dépôts des cuisines,

D’où Perrier, par le feu, les avait fait jaillir.

Voilà de quoi vos arts peuvent s’enorgueillir :

Mais l’heure du spectacle au théâtre m’appelle.

 

                            Le Libraire

Oui, Volange est divin dans la pièce nouvelle.

 

                            Le Provincial

Barbare ! quel démon contre moi conjuré

Vous fit du mauvais goût l’apôtre immodéré ?

Qu’aux tréteaux des Pointus j’aille invoquer Thalie,

Quand Racine m’invite au temple d’Athalie ;

Que je donne à Jeannot des applaudissements,

Quand ma main à Renaud refuse un juste encens !

Non, Pieyre va ce soir parcourir la carrière

Où, malgré ses rivaux, on souffre encor Molière,

Et je cours l’applaudir.

 

Le Libraire

                                            Ainsi donc vous partez,

Sans daigner, d’un coup d’œil, flatter nos nouveautés.

 

                            Le Provincial

Je redoute l’esprit qu’on détaille en brochures,

Et vos pamphlets d’un jour ne sont point mes lectures.

Quelle pitié de voir vos écrivains doublés,

Pour remplir six feuillets, deux à deux accouplés,

Associer leur verve, et, poltrons au Parnasse,

N’oser à leurs rivaux se montrer seuls en face !

Comme si des sifflets le salaire vengeur

Entre chaque moitié perdait de sa valeur.

Qu’ivre encor du fumet d’un laurier germanique,

Monsieur de Fluminal, prosateur famélique,

Avec son chancelier, s’érige en tribunal ;

Entre les deux égaux, le mépris est égal.

N’allez pas, de vos mains fouillant leurs baptistaires,

Effacer les blasons qu’ils firent à leurs pères.

Si la gloire d’un autre offusque leur orgueil,

Laissez-les s’enterrer dans le même cercueil.

Moi, qui pourrais parfois louer ce qu’ils méprisent,

Je souhaite leur goût aux savants qui les lisent ;

Et pour guérir Fanny de l’ennui de leurs vers,

Je lui ferai chanter les couplets de Boufflers

 

                            Le Libraire

Je vois que vous allez reporter en province

Des grandeurs de Paris une idée assez mince.

 

                            Le Provincial

Non : quand je reverrai le paisible séjour

Où j’ai toujours goûté le bonheur et l’amour,

Quand mes enfants chéris, mon épouse fidèle,

Enlaceront mon cou d’une étreinte nouvelle,

Qu’autour d’eux rassemblés, mes amis, mes voisins,

Des nœuds de l’amitié viendront presser mes mains,

Des fastes de nos jours me demandant l’histoire,

Si la patrie encore est digne de sa gloire :

Oui, leur dirai-je, amis, j’ai vu l’humanité

Obtenir un repos chèrement acheté.

Louis, pour réparer les pertes de la France,

Fait, sur son trône auguste, asseoir la tolérance.

Ses sujets, aux autels, arbitres de leur choix,

Egaux aux yeux de Dieu, le sont à ceux des lois.

Sans cesser d’honorer le culte de ses pères,

Il respecte l’erreur dans l’âme de ses frères ;

Et sûr qu’il est un Dieu qui seul peut les juger,

Laisse la foudre au bras qui doit la diriger.

Bientôt vont s’effacer ces codes sanguinaires

Qui du mortel coupable aggravent les misères.

Dupaty, de Thémis soulevant le bandeau,

A, de son œil surpris, approché le flambeau.

Quoique Plutus encor laisse quelque nuage,

Brienne et la sagesse apaiseront l’orage :

Et, sans nuls ennemis, idole des Français,

Louis verra fleurir le commerce et la paix.

 

M.

 

Numéro
$7740


Année
1787

Description

Dialogue


Références

Satiriques des dix-huitième et dix-neuvième siècles, p.275-82

Mots Clefs
Tableau très critique de la France peu avant la Révolution