Le Cochon conte allégorique

Le cochon1. Conte allégorique2
Du corps inamovible un de nos présidents,
Que, sauf respect, Berthier on nomme,
Dans son hôtel avait, depuis quatre ans,
Petit cochon dont parfois le bonhomme
Se récréait, quand travaux importants
Avaient parfois fatigué sa cervelle.
Douce harangue ou gentille oraison
Il lui faisait : entre eux sympathie était telle
Que le goret était de la maison
Le grand ami ; Berthier, comme son frère,
Le festoyait et lui faisait grand-chère :
Tous les reliefs il lui portait,
Partant le drôle profitait,
Était gras comme père et mère.
En animal reconnaissant,
En bon cochon il caressait son maître ;
Puis se vautrait en l’abordant,
Sitôt qu’il le voyait paraître,
Sans cesse il lui disait : hon, hon ;
Chacun harangue à sa façon.
Hon, hon, dans son style veut dire
Devoir, soumission, respect3.
Le président, à son aspect,
En le flattant, daignait sourire.
L’ami cochon, dans l’hôtel bien traité,
N’en eût voulu déguerpir de la vie.
Mais tout prend fin, tout n’est que vanité
Dans ce bas monde, et liesse est suivie
De repentir et de soucis cuisants.
Témoin Berthier qui, pour avoir quatre ans
Inamoviblement seul rendu la justice,
N’a pour lui que la honte et le désagrément
De chercher nouveau logement4 :
Il faut du sien qu’il déguerpisse ;
Ce qu’il fait très doucement.
Mais son cochon pense autrement :
Le déloger est la chose impossible ;
Le drôle se croit bonnement
Plus que son maître inamovible5.

  • 1. Je joins ici deux pièces en vers qui ont rapport au rétablissement de l’ancien Parlement dont je n’ai pu faire usage plus tôt, faute d’être parvenu à me les procurer. Il m’a paru qu’elles devaient occuper une place à la fin de ce volume avant la clôture de la présente année. La première de ces deux pièces est un conte allégorique contre le sieur Berthier de Sauvigny, Premier président du Parlement, ci-devant soi-disant inamovible, magistrat doux et pacifique dont on n’avait pas assez ménagé la bonhomie. (Hardy)
  • 2. Autre titre : Le cochon symbolique (F.Fr.13652)
  • 3. Expressions d’un certain lit de justice, qu’on parodie en cet endroit. (M.) (R)
  • 4. M. Berthier de Sauvigny, lors de la réintégration du Parlement, a été obligé de quitter l’hôtel de la présidence et de le rendre à M. d’Aligre. (M) — « Pour entendre cette plaisanterie, il faut savoir que M. de Sauvigny avait effectivement à la première présidence un petit cochon qu’il aimait et caressait et que cet animal, têtu comme tous ceux de son espèce, a eu beaucoup de peine à en déguerpir lorsque son maître en est sorti. Si la chute du conte n’est pas fort piquante, il y a de la gaîté, de la facilité, du naturel dans la narration qui le font rechercher, indépendamment du sujet qui forme anecdote. » (Mémoires secrets)
  • 5. Allusion au mot du chancelier qui dans l’édit de création du Parlement Maupeou, faisait dire au Roi que Ies nouveaux magistrats seraient inamovibles, comme les anciens. (R)

Numéro
$1377


Année
1774

Description

39 vers


Références

Raunié, IX,26-27 - F.Fr.13652, p.273-74 - BHVP, MS 703, f°251r-251v - Mémoires secrets, V, 706-07 - Hardy, III, 769-70

Mots Clefs
Le cochon de Berthier, président du parlement Maupeou