Lettres patentes d’historiographe du Régiment en faveur de M. Joseph Languet, évêque de Soissons

Lettres patentes d’historiographe du Régiment de la Calotte en faveur de M. Joseph Languet, évêque de Soissons
    À tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut et dilection calotine. Nous ne voyons point sans rire que le penchant des hommes les porte tous les jours de plus en plus vers nous ; toutes les conditions, tous les âges nous fournissent également des sujets, et notre empire n’aura bientôt plus d’autres bornes que celles de l’univers. Malgré des progrès si rapides et si soutenus, un seul point qui manquait à notre gloire nous eût causé de la tristesse, si la tristesse était compatible avec notre caractère. L’effervescence du sang calotin, mettant incessamment nos sujets calotins en action, leur permet rarement l’usage de la réflexion la plus courte et la plus légère, de sorte que le nombre infini des héros qui méritent la réputation calotine, leurs hauts faits, leurs maximes les plus dignes de l’immortalité couraient risque d’être ensemble dans un éternel oubli, faute d’écrivains qui en perpétuassent le plus glorieux souvenir.
    C’était pour réparer ce défaut que, connaissant le mérite rare et superficiel de notre féal et bien amé Jean-Joseph Languet, évêque de Soissons, nous jetâmes, il y a quelque temps, les yeux sur lui pour l’agréger à notre corps. Quoiqu’il n’eût encore fait paraître aucun ouvrage digne de cet honneur, nous aurions pu sans scrupule lui faire cette même espèce de faveur qu’il avait reçu de l’Académie française par notre recommandation, ou plutôt par nos ordres, mais le propre de la discipline calotine étant de tracer des lois sans s’y assujettir et de varier à son gré les usages, nous avons jugé à propos, pour l’agrément de la divinité, d’admettre ledit Languet à ses preuves. Il les a faites avec un succès bien au-delà de nos espérances et peut-être des siennes (quelque prévenu qu’il soit en sa faveur). Dans l’inimitable histoire de la vénérable sœur Marguerite-Marie à la Coque, il vient de soumettre avec confiance à toute la sévérité de notre examen, et attendu le ridicule merveilleux des faits, la bienséance véritablement calotine des narrations, la charmante obscénité des conversations et d’autres talents de notre goût répandus dans cet ouvrage, après l’avoir joyeusement feuilleté et par conséquent plus que suffisamment examiné, nous l’avons sans hésiter déclaré le chef-d’œuvre historique du génie calotin.
    À ces causes, et autres grandes considérations à ce nous mouvant, de l’avis des notables et facétieux personnages de notre nomination, mais surtout de notre certaine science et autorité calotine, nous avons créé et institué, créons et instituons ledit Languet notre grand historiographe, pour par lui jouir des gages, honneurs et prérogatives qu’avons attachés et attachons à cette charge. L’établissant en outre commissaire général examinateur et vérificateur de tous extases fantastiques, visions cornues, vapeurs menstruales, contes de Peau-d’âne et de Ma mère l’oie. Pour ensuite en former le tissu de ses œuvres à l’usage du Régiment, lui permettons de dresser et faire dresser desdites visions et extases généralement tous procès verbaux en la forme la plus équivoque que faire se pourra auxquels foi sera ajoutée comme à ceux même de Marie à la Coque.
    Ordonnons à notre Maître des cérémonies de placer aux jours d’assemblée ledit Languet sur un siège, d’où il puisse juger des discours, faits, gestes, cabrioles, culbutes, singeries et tours de passe-passe qui mériteront place dans les annales du Régiment, pour en faire état à l’heure même. Voulons à cet effet qu’il tienne toujours à la main gauche les tablettes les plus amples qu’il pourra porter et de sa droite une aiguille à tête de marotte ; que le manteau long de papier marbré qu’il portera à queue traînante soit retiré sur l’épaule droite et attaché par un ruban jaune et vert ; qu’au-devant soit représenté par nos plus habiles dessinateurs des farfadets, lutins, chimères et autres attributs de sa charge ; et sur le tout, notre cordon, d’où pendra une coque, ornement symbolique qui lui tiendra lieu de médaille du Régiment. Mais comme le peuple calotin est sujet à manquer de mémoire, voulons et nous plaît que sur la triple calotte de plomb (dont nous avons droit de décorer la tête dudit Languet au lieu de mitre) soit élevée une girouette soutenant un papier blanc, d’un pied en carré, en forme d’étendard tournant au gré des vents, où seront écrits en lettres capitales d’or ces mots pour devise à la coque afin qu’à tous instants et de tous côtés les yeux rappellent à l’idée l’origine de la dignité dudit Languet, plus éclatante que celle de M. l’archevêque de Bourges. Mandons à nos hérauts de l’aumôner partout où besoin sera, sous le titre superbe de Languet à la coque ou sous le titre clandestin de Joseph à la Mouillette et aux gardes de nos archives du Régiment ainsi qu’à notre greffier de parapher le tout ne varietur, afin qu’aucun calotin, quelqu’éloigné qu’il se trouve de nos États, ne soit point privé d’une lecture si propre à nous former des auteurs et des sujets. Commandons à tous imprimeurs de travailler incessamment à de nouvelles éditions de Marie à la coque, sans y rien changer ni diminuer, si ce n’est la préface qui nous choque, n’étant pas assortie au corps de l’ouvrage, n’étant point de l’estoc dudit Languet, pour être aussitôt les exemplaires desdites éditions répandues dans toutes les terres de notre obéissance, et surtout en Angleterre où ils seront bientôt traduits en langue vulgaire et s’il arrivait (ce que nous ne croyons pas) que l’altération du bon goût fît quelque jour cesser le débit de Marie à la Coque, à la ruine des imprimeurs, leur promettons, foi de calotin, de les dédommager magnifiquement, leur accordant dès à présent comme pour compensation places honorables aux Incurables du Régiment.
    N’entendons pas que le nouvel emploi du Sr Languet, évêque de Soissons, lui fasse abandonner certaine cause que nous et nos cousins les cardinaux regardons comme la nôtre, et souhaitant d’ailleurs qu’il se livre sans partage à la composition de nos annales, nous lui permettons de continuer à mettre son nom, plus important que jamais, à la tête des avertissements ou autres écrits propres à la défense de ladite cause, mais lui recommandons, et néanmoins enjoignons, d’avoir plus d’attention encore que par le passé de n’y rien insérer de sa composition par les raisons ci-dessus mentionnées. Car tel est notre plaisir. Délibéré sur-le-champ à Paris, dans la grande salle des R.P.P. Augustins en assemblée générale des États calotins.

 

Numéro
$4257


Année
1729

Description

Prose

Notes

Languet de Gergy est encore qualifié d'évêque de Soissons. C'est l'année suivante qu'il sera promu à l'évêché de Sens.


Références

1754, V,36-41 - F.Fr.9353, f°237v-241r - F.Fr.12654, p.273-278 - F.Fr.12785, f°170r-171v - F.Fr.15014, f°135r-142v - F.Fr.25570, p.441-443 - Nouv.Acq.Fr. 2485, f°84r-86r - Nouv.Acq.Fr. 4773, f°101v-103v - Arsenal, 3359, p.272-278 - BHVP, MS 664, f°113r-119v - Mazarine, 3971, p.200-212 - Bordeaux BM, MS 700, f°385r-387v - Lille BM, MS 64, p.31-42

Mots Clefs
Languet de Gergy, jansénisme, Calotte,