Plaintes de Thalie aux Comédiens-Français

Plaintes de Thalie aux Comédiens-Français1
Écoutez, messieurs les acteurs,
Écoutez ma plainte folâtre
Lorsque vous changez de théâtre,
Ne pourriez-vous changer d’auteurs.
Melpomène, ma sœur altière,
Peut encor descendre chez vous,
La Harpe, Ducis et Lemierre
Lui rendent des soins assez doux,
Mais comment y suis-je traitée !
Jadis on y suivait ma loi,
Et maintenant, ah ! je le vois,
A peine y suis-je regrettée,
A peine y songe-t-on à moi2.
Du lamentable La Chaussée
Les lamentables successeurs
De mes États m’ont expulsée,
Et noyé mes ris dans les pleurs.
Quoique veuve, encor très jolie,
D’un voile de mélancolie
Par eux mon front fut revêtu ;
Hélas ! dans ma juste furie,
Faudra-t-il que je me marie
Avec Boniface pointu3 ?

  • 1. Depuis 1770, les comédiens français donnaient, avec l’agrément du Roi, leurs représentations sur le grand théâtre du palais des Tuileries, en attendant l’achèvement de la nouvelle salle qu’ils faisaient construire au faubourg Saint‑Germain. Cette salle, qui est devenue plus tard l’Odéon, fut inaugurée le 29 avril. « Quoique peu chargée d’ornements, écrivait Métra, elle n’en a pas moins offert un magnifique spectacle que notre charmante Reine a honoré de son auguste présence. On s’y portait ; on y étouffait, malgré les bancs, et le tumulte y a été continuel pendant la première pièce. Le titre de cette pièce est L'inauguration du Théâtre-Français. Ce n’est qu’une suite de scènes épisodiques en vers qu’il a plu à M. Imbert d’appeler un acte, dans lesquelles paraissent Mercure, Apollon, Melpomène, Thalie, Molière, Corneille, un auteur tragique, un auteur comique, la Critique et jusqu’à la Cabale en personne. Le peu qu’il a été possible d’en saisir a été vivement applaudi. L’auditoire ressemblait à un bruyant ramas de sourds qui étaient transportés de joie dès qu’ils pouvaient entendre quelques phrases. Cette bagatelle qu’on n’a guère pu juger a été suivie de l’Iphigénie de Racine. »(R)
  • 2. Métra était à peu près de l’avis du satirique. « Aux vices de constitution de la salle, écrivait‑il, se joint encore pour la rendre plus infailliblement déserte, une incroyable disette de nouveautés. Molière, Regnard, Dufresny, Destouches, Corneille, Racine, Crébillon, Lamothe, occupent la scène et aucun nouveau venu n’ose inscrire son nom à côté de ces auteurs depuis si longtemps jugés Ou plutôt s’il ne faut pas douter qu’il n’y ait plus d’une pièce mise à l’étude ou reçue par le Sénat comique, on ne peut que lui savoir gré de sa lenteur à les produire, et nos auteurs surtout pourraient l’en remercier, car c’est prolonger pour eux fort obligeamment de douces illusions que quelques représentations ne dissiperont que trop vite. »(R)
  • 3. Personnage d’une comédie donnée dernièrement avec le plus grand succès sur le théâtre de Jeannot, la Suite de Jérôme et d’Eustache Pointu. (M.)(R

Numéro
$1513


Année
1782

Description

23 vers


Références

Raunié, X,45-46 - CSPL, t.XII, p.409-10

Mots Clefs
La Comédie-Française se plaint de la disette de nouveaux auteurs