Un Janséniste au Régent

Un janséniste au Régent1
Plein d’ignorance et de misères2,
Pourquoi, mortel audacieux,
Veux-tu sur les profonds mystères
Porter un œil trop curieux ?
Toi pour qui toute la nature
Ne paraît qu’une énigme pure,
Tu sondes les divins décrets,
Tu crois que ton faible génie
De l’intelligence infinie
Pourra pénétrer les secrets.

Crains ces ténèbres respectables
Où Dieu cache sa majesté ;
De ses desseins impénétrables
Qui peut percer l’obscurité ?
Mesure la vaste étendue
De ces globes qu’offre à la vue
Un ciel serein et lumineux ;
Mais arrête ici ton audace,
Tu ne peux voir que la surface
De ce théâtre merveilleux.

Où t’emporte l’ardeur extrême
De tout comprendre et de tout voir ?
Tu ne te connais pas toi-même,
L’esprit échappe à ton pouvoir ;
Et ta misère impétueuse,
De la grâce victorieuse,
Veut pénétrer la profondeur.
Paul3, tout rempli de ses lumières,
Nous découvrit la manière
Dont elle agit sur notre cœur.

Je sens en moi que la nature
Veut établir ma liberté,
Elle se plaint, elle murmure
Quand le pouvoir m’est disputé.
Mais si j’interroge mon âme,
Comment cette céleste flamme
La fait agir, la fait mouvoir;
Je crains que cette âme humaine
Ne donne à la puissance humaine
Ce qui vient du divin pouvoir.

Surpris de l’intervalle immense
Qu’on met de l’homme au Créateur ;
Si je n’admets pas de puissance
Qui concoure avec son auteur ;
Ce n’est plus pour moi qu’un vain titre
Que le franc et libre arbitre,
Que ma raison osait vanter ;
Je ne comprends plus de justice
Qui récompense, qui punisse
Ce qui ne peut rien mériter.

Ainsi mon âme est suspendue
Entre ces sentiments divers.
Partout où je porte la vue
Je vois des abîmes ouverts.
Pour me garantir du naufrage,
Je n’ose quitter le rivage :
La crainte assure mon repos.
Combien sur cette mer profonde,
Flottant à la merci de l’onde,
Se perdent au milieu des flots ?

De tant de disputes fameuses
Où nous embarque notre orgueil,
Fuyons les routes dangereuses ;
L’homme à lui-même est un écueil.
Dans ce petit monde sensible
C’est un dédale imperceptible
Dont nous ignorons les détours.
La foi de notre sort décide,
Elle tient le fil qui nous guide ;
Sans elle nous errons toujours.

Heureux les cœurs simples, dociles,
Qui, sans raisonner sur la loi,
Respectant nos saints conciles,
Le sacré dépôt de la foi,
Ne franchissent pas la barrière
Que le port de la lumière
Met aux vains efforts de l’esprit.
A quoi nos soins doivent-ils tendre ?
C’est à pratiquer, à comprendre
Ce que le ciel nous a prescrit.

Laissons la sagesse éternelle
Disposer des cœurs à son gré ;
Il suffit à l’homme fidèle
Que par lui Dieu soit adoré.
Qu’importe à ces docteurs habiles
Que par des raisons trop subtiles
Un système soit combattu ?
Que produit leur vaine science,
Si Dieu ne met dans la balance
Que l’ignorance et la vertu ?

Ces jeux de mots et de paroles
Scandalisent tout bon chrétien,
Disputes d’autant plus frivoles
Qu’au salut elles ne sont rien.
Pourquoi troubler la conscience
D’un chrétien que l’humble ignorance
De tout orgueil a préservé ?
Et qu’a-t-il besoin de connaître
Par quelle grâce il est sauvé,
Si Dieu lui fait celle de l’être ?

  • 1. (F.Fr.10475; F.Fr.12695) - Docilité chrétienne. Sur les matières de la grâce. (Clairambault, Arsenal 3116, F. Fr. 10476) - Simplicité chrétienne. Sur la Constitution (Arsenal 2961) - Tranquillité chrétienne. Ode sur les disputes du temps (Arsenal 3133) - Tranquillité chrétienne sur les affaires du temps (Lille, MS 67) - L'Indifférence chrétienne sur la Constitution. Ode sur la thèse de M. de Prades. Octobre 1752 ! (F.Fr. 10479 et Arsenal 4844) - Docilité chrétienne sur la grâce (Lyon BM, MS 757)
  • 2. Cette ode fort belle est probablement l’œuvre de quelque disciple de Port‑Royal que les illustres solitaires n’auraient certes pas désavouée. On y trouve une éloquente exposition de la théorie de Jansénius sur la grâce. Pour comprendre le développement poétique de l’auteur, il est nécessaire d’avoir présent à la pensée le principe fondamental de cette théorie. Le voici résumé en peu de mots : « Depuis le péché originel, le libre arbitre n’existe plus pour l’homme ; toutes ses bonnes œuvres sont un don purement gratuit de Dieu, et la prédestination des élus n’est qu’un effet de la volonté divine. » C’était à peu de chose près la reproduction du dogme prêché par Calvin, un siècle auparavant. (R)
  • 3. Les jansénistes citaient à l’appui de leur doctrine divers passages de l’Épître de saint Paul aux Romains. (R)

Numéro
$0094


Année
1716 ou 1726 ou 1752

Description

10 x 10

Notes

Arsenal 3116 le place en 1726 et F.Fr.10479 en octobre 1752 au moment de la thèse de l'abbé de Prades.


Références

Raunié, II,12-16 - Clairambault, F.Fr.12695, p.672/O - Clairambault, F.Fr.12700, p.233-36 (manque la dernière strophe) - Maurepas, F.Fr.12632, p.143-46 - F.Fr.10475, f°129-130 - F. Fr. 10476, f°111-112 - F.Fr.10479, f°188-189 - F.Fr.13655, p.157-58 -  F.Fr.15133, p. 94-99

Mots Clefs
Jansénisme, théologie, texte long