Sur la Constitution

Sur la Constitution1
Vous tous qui par ici passez,
Si vous n’êtes pas trop pressés,
Arrêtez-vous un peu, de grâce,
Arrangez-vous et prenez place,
Vous entendrez une chanson
Dont le mauvais sens est le bon.

C’est de ces maudits jansénistes.
Je crois, moi, qu’ils sont cartouchiens.
Plus on en prend, plus il en reste,
Et si cette troupe funeste
Fait encore longtemps le métier,
Ils séduiront le monde entier.

Partout ils vont, soufflant le feu,
Et même encore depuis peu
Il est sorti de leur boutique
Un si détestable cantique
Qu’il semble être fait en dépit
Du précurseur de l’antéchrist.

Ce cantique, à Reims si vanté,
Était digne d’être chanté
Dedans Genève et dedans Bâle
Car dans la fureur la cabale
Voudrait voir régner en tout lieu
L’amour et la grâce de Dieu.

Pour prévenir ce triste effet
Savez-vous bien ce qu’on a fait ?
Zoïle, ardent comme la fièvre,
A saisi le brillant Lefèvre,
Et dans la chaire étant monté,
Voici ce qu’il a raconté.

En songe, a dit l’homme divin,
J’ai cru voir Luther et Calvin
Sortant du fond des noirs abîmes
Pour chanter de perfides hymnes
Qui recélaient tout le venin
Et de Prosper et d’Augustin.

Or après qu’ils ont eu chanté,
Comme eux tout Reims a répété :
Non, sans grâce on ne peut rien faire,
Et partout elle est nécessaire.
A ces blasphèmes j’ai frémi.
On est chrétien quoiqu’endormi.

Mais à mon réveil qu’ai-je appris ?
Le frisson partout m’en a pris,
Faut-il que mon sinistre songe
N’ait été rien moins qu’un mensonge.
Oui, dans Reims il est arrivé
Bien pis que ce que j’ai rêvé.

C’est ce cantique criminel
Qui n’a rien de spirituel
Que ce titre plein d’artifice
Sous qui l’adroit parti vous glisse
Les vieux dogmes décrédités
Qu’on nommait jadis vérités.

Tout ce qu’on lit dans cet écrit
Fut par Clément Onze proscrit
Quand il lança ses anathèmes
Contre ce chaos de blasphèmes
Que Quesnel avait ramassé
Des saints docteurs du temps passé.

Quiconque donc les chantera
Sur soi malheur attirera
Et tous les foudres de l’Église
Comme la main qui scandalise
Du corps il sera retranché
Et damné, fût-il sans péché.

Ainsi dans son zèle parla
Le digne fils de Loyola
Aux pécheurs faisant la grimace.
Mais la jansénitique race
ne fit pas de son beau sermon
Plus de cas que d’une chanson.

Voyant donc que son beau discours
Du désordre augmentait le cours,
On a fait par un monitoire
Informer de toute l’histoire
Afn d’avoir des révélants
Contre les quidams mal vaillants.

Dans sa complainte le fiscal
Donna son avis doctrinal
Sur le contenu du cantique
Et contre ce dogme hérétique
Ce loyoliste procureur
A requis en inquisiteur.

Ses chefs dans la plainte énoncés
Au prône ont été dénoncés.
Mais dans Reims sans cérémonie
Ont ri de la quérimonie (sic)
Et tous ces traîtres d’appelants
Ferment la porte aux révélants.

On a su leur persuader
Qu’ils doivent sans s’intimider
Voir lancer un injuste foudre
Et plutôt être mis en poudre
Que de manquer à leur devoir
Oh ! que l’erreur a de pouvoir !

Plein de ce damnable propos
Ils se tiennent tous en repos
Leur tranquille impudence brave
Le plus terrible réagrave (sic)
Qui se soit jamais fulminé
Contre un fantôme imaginé.

Même le jour qu’on le lança
Un de ces quidams s’avança
Vers un chanteur de notre clique
Et lui fit présent du cantique,
Lui promettant pour le certain
Qu’il en ferait son gagne-pain.

Notre compagnon l’accepta
Et d’un coeur content le chanta
Sans en soupçonner l’artifice.
Mais voyez donc quelle malice,
Car hélas ! le pauvre garçon
Fut sans tarder mis en prison.

Encor s’il était criminel
Comme un certain maître Gonel,
Ce dévôt serviteur de messe
Qui par menaces ni promesses
Ne voulait trahir ses amis
Aux fers à bon droit on le mit.

On ne peut pêcher par excès
Dans l’instruction d’un procès
D’une si grande conséquence
On a donc fait en diligence
Citer quatre ou cinq cents témoins
On eût risqué d’en avoir moins.

Et pour plus grande sûreté
On dit que la Société
A prêté ses pensionnaires
Et tous ses dévots émissaires
Pour servir selon ses besoins
Ou d’espions ou de témoins.

Pour ce charitable secours
On a bien abrégé le cours
D’une trop lente procédure
Car sans faussetés ni parjure
On a prouvé que bien des gens
Sont coupables quoiqu’innocents.

C’est ainsi, fille de Godard,
Qu’on le convainquit d’avoir part
A l’iniquité du mystère.
Si ce n’est lui, c’est donc son père
Qui du cantique est soupçonné
Vingt-cinq ans avant qu’il fût né.

On a donc par provision
Chez lui mis brave garnison
Pour le punir par préalable
En attendant qu’il soit coupable.
Ainsi Dieu fait-il des méchants
Dont il voit les mauvais penchants.

Oh ! que Desaints a bien mieux fait
D’avoir confessé son forfait
Sur la foi des Révérends Pères
Il n’aura que les étrivières
Et de ce pas en homme fin
Se tirera comme Arlequin.

Au reste on lui saura bon gré
D’avoir pour son nom déclaré
Certain quidam de par le monde
Contre qui la jeunesse gronde
De ce qu’il s’enfuit sans raison
Quand on le veut mettre en prison.

On veut que ce soit ce quidam
Qui par méchef met à son dam
A fait imprimer le cantique.
Oh ! le bon ecclésiastique
Qui se fait un jeu de duper
Un exempt qui veut l’attraper.

Un jour qu’il croyait l’emmener
L’exempt fit faire un bon dîner.
C’était à Saint-Denis en France ;
Mais il trompa son espérance
Aimant mieux par un sot mépris
Perdre un dîner que d’être pris.

Cependant on a son portrait
Qui lui ressemble trait pour trait
Et partout la mouche l’épie
Mais à quoi lui sert la copie
Tant que ce traître d’animal
Garde si bien l’original ?

C’est tout comme un autre insolent
Qui porte le nom de Roland,
Mais c’est Roland le fanatique
Qui dans sa fureur hérétique
Distribuait à pleines mains
Des cantiques dans les lieux saints.

Sitôt qu’on l’eut fait ajourner
Il eut soin de se détourner
Et ce chien de Jean de Nivelle
S’enfuit bien loin quand on l’appelle.
Or, jugez que de temps perdu
Car il serait déjà pendu.

Autre tour de maître Gonin
Gonel a fait aussi le saint
Et par un arrêt de défense
Il veut ôter la connaissance
De son délit aux juges-nés.
Mais ils s’en sont point étonnés.

Quand le procureur général
A fait ordonner au fiscal
De lui porter la procédure
Il a répondu bon turelure.
Vraiment s’il eût tourné le sac
Il aurait vu tout le micmac.

Du parlement on s’est moqué
Et le procès est évoqué
Au conseil du Roi notre sire.
Or prions tous Dieu qu’il l’inspire,
Que par lui nos maux soient finis
Et les vrais coupables punis.

En attendant cette saison
Nous chanterons cette chanson.
Chante qui voudra l’antidote,
Je n’en dirai pas une note.
Fi de la peine sans profit.
Huit jours sans pain, point de profit2.

 

  • 1. Autre titre : Chanson sur l’air des Pendus contenant le récit véritable et remarquable de ce qui s’est passé dans la ville de Reims à l’encontre de jansénistes
  • 2. Huit jours sans pain, fou qui s’y fie.(Mazarine 2164

Numéro
$1712


Année
1721 (Castries)

Sur l'air de ...
Pendus (Castries)

Description

50 x 6

Notes

Avis des chanteurs ambulants de la troupe de Champagne au lecteurSuivi de quatre pages très serrées de présentation.


Références

Clairambault, F.Fr.12699, p.127-39 - Maurepas, F.r.12631, p.195-98 - F.Fr.12673, p.428-41 - F.Fr.15131, p.385-96 - Arsenal 2930, p.414-31 - Arsenal 3115, f°223r-227v - Mazarine, MS 2164, p.54-68 - Mazarine Castries 3983, p.77-87 - BHVP, MS 547, (incomplet, non numéroté) - Lyon BM, MS 1552, p.425-39

Mots Clefs
jansénisme, querelle obscure dans le diocèse de Reims