Epître à la Moysan

Épître à la Moysan1
Enfin vous triomphez, adorable Moysan,
Vos appas, reposés au moins depuis un an,
Votre vertu naissante ou sur le point de naître
Ont su toucher le cœur du valet et du maître.
Tel qu'on voit au printemps un antique fumier
Que fit longtemps croupir un soigneux jardinier
Être l'âme et le suc des fleurs les plus brillantes,
D'œillets, belles-de-nuit, jonquilles, amaranthes,
Telle, aimable Moysan, tendron épiscopal,
Vous allez parfumer dans peu tout l'hôpital.
Heureuses mille fois, catins et maquerelles
Que vous allez couvrir de l'ombre de vos ailes.
Plus de cris, plus de pleurs : Allez, leur direz-vous,
Chères soeurs, ces hauts murs, ces portes, ces verrous,
Qui firent si longtemps l'effroi de nos semblables,
Cessent dès aujourd'hui d'être si formidables.
Ici, tout reconnaît mon empire et ma loi.
De ces chaînes bientôt j'adoucirai le poids
Mon cœur, vous le savez, toujours bon, toujours tendre,
A bien d'autres devoirs sut de tout temps se rendre.
Comptez donc, chères sœurs, que ce rang glorieux
Où daigna m'élever un prélat gracieux,
Tout éclatant qu'il est, pour moi serait sans charmes,
S'il ne m'était donné pour essuyer vos larmes.
Tel sera le discours tendrement prononcé
Dont vous régalerez vos sœurs du temps passé.
Cependant le prélat qui sur nos âmes veille,
Vous voyant entasser merveille sur merveille,
Le servir à son gré, triomphant, satisfait,
Chaque jour bénira le beau choix qu'il a fait ;
Se félicitera de sa persévérance
A n'écouter pour vous pudeur ni bienséance.
La probité, l'honneur et la religion
Sur nos anciens prélats faisaient sensation.
Mais depuis bien du temps, grâce à certaine bulle,
Ils vivent sans pécher ou pèchent sans scrupule.
Mais que dis-je, pécher ? Et pèche-t-on encor,
Lorsqu'on a fait sa loi de cette bulle d'or ?
Oui, d'or, belle Moysan, ne soyez pas surprise
Que de ce nouveau nom ma muse la baptise.
Vous-même, cher objet, éprouvez aujourd'hui
Tout ce qu'on peut braver quand on a son appui.
Vous l'avez cet appui, Moysan incomparable,
Aussi, vous le voyez, tout vous est favorable :
Princesses, gens mitrés et premiers présidents
Vous offrent à l’envi leurs voeux et leur encens.
En vain une nombreuse et fatale cabale
Contre vous se déchaîne et ses vapeurs exhale.
Elle ne peut troubler votre tranquille paix,
Doux et bienheureux fruit de vos galants forfaits.
Il n'est plus maintenant que la gent quesnelliste,
Proscrite sans retour comme la janséniste,
Qui puisse censurer ces motifs glorieux
Qui vous ont fait choisir pour régner en ces lieux.
Mais quels biens ou quels maux peut vous faire une engeance
Qui pour tout mur d'appui n'a que la Providence ?
Honnie, humiliée, errante en tous climats,
Elle cherche un repos qu'elle ne trouve pas.
Est-il homme sensé, sachant un peu son monde,
Qui ne la montre au doigt, qui partout ne la fronde ?
Nos prélats, ces esprits courtisans et subtils,
Je m'en rapporte à vous, quelle estime en font-ils ?
Le Chinois, l'Anglican, le Turc, le Spinosiste
Partout sont accueillis ; mais pour le janséniste,
C'est un monstre banni de la société,
Qu'on ne peut voir sans honte et sans être noté.
Voyez le grand Boyer et l'humble du Repaire2,
Prélats dont l'avenir aura peine à se taire,
L'un fait pour commander, I'autre pour obéir :
Les vit-on sur ce point jamais se démentir ?
Ils n'en peuvent souffrir l'odeur ni la présence.
Tout ce qu'ils ont d'esprit, de vertu, de prudence
Consiste à tourmenter jusqu'après le trépas
Quiconque ose en ceci broncher, faire un faux pas.
Aussi qui les a vus jadis si plats, si minces,
Les voit aller de pair avec les plus grands princes,
Marcher sur le velours, chargés de revenus,
Inondés de faveurs jusqu'à n'en pouvoir plus.
Suivez ce beau modèle, incomparable Urbine,
De nos deux grands prélats aimable chérubine,
La sainte Unigénit comprend toute la loi :
Un mot, une syllabe est article de foi.
Qu'elle soit jour et nuit votre seul catéchisme,
C'est un remède sûr contre le jansénisme.
Votre premier métier point ne vous l'apprendra,
Mais par doctes leçons vous y fortifiera ;
Par elle vous croîtrez de jour en jour en grâce.
Prélats, moines, docteurs, abbés, enfants d'Ignace,
Tous, j'en excepte peu, vous mettront dans les cieux,
Ou tous vous couveront, comme on dit, de leurs yeux ;
En suivant mot à mot, sans faire la sucrée,
De cet Unigénit la doctrine sacrée,
Ne vous figurez pas qu'il faille aucunement
Qu'il se fasse chez vous le moindre changement :
Hormis, et voilà tout, I'habit et la coiffure,
Toujours même trantran et toujours même allure.
En effet, en ces lieux avant vous détestés,
Pour qui sait s'en servir, que de commodités !
Vous en savez le plan et la topographie,
Ayant autant de goût, de talent, de génie,
D'expérience enfin que femme en peut avoir
(Vous voyez si je parle en l'air et sans savoir).
Ne croyez point alors que la dévote paire
D'archevêques, dont l'un pour l'autre est solidaire,
Ose souffler le mot, vous contredire en rien,
Lorsqu'ils vous ont choisie ils vous connaissaient bien.

  • 1. Autres titres: Epître à Très puissante et maintenant très vertueuse Dame Urbine Robin, veuve en dernier de très haut et très puissant seigneur, Herbert de Moysan, nouvelle supérieure de la Salpétrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et autres. (Lille, MS 67) - A très haute et très puissante et maintenant très vertueuse dame Urbine Robin, veuve en dernières noces de très haut et très puissant seigneur, Herbert de Moysan, tavernier b…, rue de Vaugirard, au Cerceau d’or nouvelle supérieure de la Salpêtrière, Bicêtre, La Pitié, Scipion et autres lieux. (M.) — L’archevêque de Paris qui en 1749, avait changé les administrateurs des hôpitaux suspects de jansénisme, étendit peu après ses proscriptions aux supérieures et surtout à celle de la Salpêtrière : il la remplaça par la veuve Moysan, dont on disait assez de mal, et ce choix ne fut pas du goût de tout le monde. « Cette dame, lisons-nous dans la Vie privée de Louis XV, douée de tête, de toutes les qualités propres à l’administration d’une maison, intrigante, adroite, hypocrite, était encore jeune et bien de figure. Elle avait la carnation tendre, les yeux séduisants, le teint frais et reposé d’une dévote. Il n’en fallait pas tant pour fournir matière à la calomnie. Le seul motif du prélat avait été son zèle ardent pour l’extirpation du jansénisme et pour la propagation du molinisme, en n’élevant aux dignités que des gens de son parti et dont il se crût sûr. » (R)
  • 2. Christophe de Beaumont du Repaire, d’abord chanoine et comte de Lyon, puis évêque de Bayonne et archevêque de Vienne, avait été promu à l’archevêché de Paris, en 1746, à la mort de M. de Bellefonds. Ce prélat éminemment vertueux déchaîna contre lui une perpétuelle irritation par le zèle qu’il mit à soutenir la bulle Unigenitus et à persécuter les jansénistes. (R)

Numéro
$1080


Année
1754

Description

106 vers


Références

Raunié, VII,161-66 - Clairambault, F.Fr.12721, p.387-89 - F.Fr. 10478, f°428r-430r - F.Fr.15153, p.355-68 - BHVP, MS 661, f°19r-22r - Lille BM, MS 67, p.1-8 - Orléans BM, MS 1148, p.274 - Vrai recueil des saarcelles (1764), p.197-202 - Henri Legier Desgranges, Madame de Moysan…, cité p.271-273

Mots Clefs
Jansénisme, Mme de Moysan, Beaumont du Repaire, évêque Boyer, affaire de l'hôpital général