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Sans titre

Je suis un missionnaire,
Ecoutez, donneurs d’avis,
Ecoutez, grands et petits,
Je ne monte point en chaire,
Mais voyez ce que je dis
Or, écoutez mon avis.

Ce n’est pas pour l’Évangile
Que la sainte mission
De sa prédication
Vient étourdir cette ville,
C’est pour prêcher Charancy1
Or, écoutez mon avis.

Ne pouvant obtenir grâce
De gens d’un certain état
Que fait-il ? il se rabat
Sur la vile populace.
C’est encore trop pour lui.
Or, écoutez mon avis.

Sur la chaire épiscopale,
Mais quoi ! je le vois mnonter.
Quiconque ira l’écouter
Devra craindre le scandale
D’être bientôt tout endormi,
Or, écoutez mon avis.

Quand il a dit anathème
Aux enfants de Loyola
Avez-vous cru pour cela
Qu’il fût d’un autre système ?
C’est un détour qu’il a pris.
Or, écoutez mon avis.

Quand d’un ton de complaisance
Il dit qu’il faut aimer Dieu,
Aussitôt de cet aveu
Il répare l’imprudence
Et dit le nom et le lieu
Or, écoutez mon avis.

Déplorez la triste scène
Que vous donne en ce lieu
Qui, malgré ses cheveux gris,
Sert de suivant à Bridaine,
De valet à Charmecy

Pour Bridaine et sa séquelle
Ce sont des diseurs de riens,
Des farceurs, des comédiens,
Qui n’ébranlent la cervelle
Que par leurs énormes cris.
Or, écoutez mon avis.

Ils disent, venez de grâce,
Partout, dames et messieurs,
Pour nous ouïr en fureur.
Un joueur de passe-passe
De la foire parle ainsi.
Or, écoutez mon avis.

Suivant la nouvelle mode
De nos comiques acteurs,
Leur rôle est appris par cœur.
Ils font tous avec méthode
Pleurer et rire à l’envi.
Or, écoutez mon avis.

Si nous devons les en croire
C’est un devoir de chrétien
De désaccoupler les chiens
Quand leur amour est notoire.
C’est Bridaine qui l’a dit.
Or, écoutez mon avis.

Pour éteindre en nous les flammes
Qu’excite l’esprit malin
Il propose pour moyen
D’écouter toutes les femmes.
Le secret est fort joli.
Or, écoutez mon avis.

Pour dégoûter les pucelles,
Son moyen n’est pas si bon.
Il dit que les hommes sont
Des mulets, mais en ont-elles
Plus de peur ? Oh, que nenni !
Or, écoutez mon avis.

Le fin de son éloquence
Consiste à frapper du pied
Au dehors du marchepied.
Qu’on juge de l’importance
Des cœurs qu’il a avertis.
Or, écoutez mon avis.

Avec sa voix de tonnnerre
Il fait un vacarme affreux,
Bat des mains, roule des yeux,
Jette son bonnet par terre
C’est là son tour favori.
Or, écoutez mon avis.

Enfin, pour finir l’histoire
Il heurte comme un démon,
Tout à coup fait le plongeon
Et saisit son auditoire
De son départ ébahi.
Or, écoutez mon avis.

Les effets de ses saillies
Portent de terribles coups,
Témoin l’hôpital des fous
Où les loges sont remplies.
Qu’on en garde une pour lui.
Or, écoutez mon avis.

Il sait varier la scène
Par des spectacles nouveaux
Au moyen de ses grands mots.
Il tient son monde en haleine.
Bien sot qui s’y trouve pris.
Or, écoutez mon avis.

Des aumônes en charrette
L’appareil tumultueux,
Un jour attire les yeux.
Un chacun les tienne prêtes,
Sans quoi garele fusil.
Or, écoutez mon avis.

Tantôt en chaire il nous donne
Le détail de l’Arétin,
Puis procession sans fin
Où mainte fille en couronne
N’a de vierge que l’habit.
Or, écoutez mon avis.

Tantôt la nuit il attroupe
Une foule d’artisans
Pour jouer les pénitents,
Mais les filles de la troupe
N’ont pas un air bien marri.
Or, écoutez mon avis.

Enfin paraît la bannière
De ces pauvres trépassés.
Prier pour eux n’est assez
Il faut qu’en plein cimetière
Leurs ossements soient produits.
Or, écoutez mon avis.

Bridaine, ton auditoire
Te suit ainsi pas à pas.
Non, tous les morts ne sont pas
Quoique l’on en puisse croire
Sous la terre ensevelis.
Or, écoutez mon avis.

Guilleminet, ce génie
Tombe aux pieds du Sieur Ricard.
Avec lui tous les beaux-arts
Et de peur qu’on ne l’oublie
Cet infiniment petit.
Or, écoutez mon avis.

Ils ont encore dans leur manche
Le Channier Mandujour [sic]
c’est sans doute un grand trésor,
mais par ma foi cette planche
est d’un bois un peu moisi.
Or, écoutez mon avis.

Il sent un peu le village,
Cet illustre académien.
Il aurait, on le voit bien,
Autre goût, autre langage,
S’il revenait de Paris.
Or, écoutez mon avis.

Disons un mot de ces dames
Dont on vante les faveurs.
De la pureté du cœur
Ces bonnes et saintes âmes
Ont toujours payé le prix.
Or, écoutez mon avis.

Je vois d’abord la Saintonne,
D’Arat et de Montprioux,
La Chassagne et la Le Roux,
Les Ragnagnas et la Lyonne,
Quel mélange est ceci.
Or, écoutez mon avis.

La Raimond d’un air capable
Pour gagner la mission,
Marche à la procession,
Mais vaine amende honorable :
Faites-la faire au mari.
Or, écoutez mon avis.

Pour vous, belle Mariotte,
Quoiqu’en dise la Croussy,
Nous vous laissons tout à fait,
Les pompons, la papillote
Pour cacher vos cheveux gris.
Or, écoutez mon avis.

Finissons, mes très chers frères,
En priant tous le Très Haut
De rajuster le cerveau
De nos bons missionnaires
Et mettons-les en oubli.
Or, écoutez mon avis.

  • 1Charancy, évêque de Montpellier. Le nom a été rectifié par Olivier Andurand, remercié pour cette précision.

Numéro
$5147


Année
1742




Références

F.Fr.15134, p. 599-712 (nombreuses variantes) - Arsenal 3117, f°32r-35v


Notes

Sur l’évêque de Montpellier, les missionnaires et la garnison de cette ville.