La clericonade

                       La clericonade1

 

Depuis qu’Unigenit, monstre né de l’erreur,

À la religion cause tant de malheur,

Il est un corps fameux, dont la France étonnée

Admire la prudence, à se taire obstiné,

Qui, foulant des honneurs les séduisants appas,

N’a jamais défendu ce qu’il ne connaît pas,

Et sage observateur d’un exact équilibre,

Entre les deux partis a toujours été libre.

À ces traits on connaît Messieurs les petits clercs.

Pour les chanter on vient2.

Sur les sacrés débats qui partagent l’Église,

Chacun pense, raisonne et décide à sa guise :

L’artisan, le docteur, le guerrier, le robin,

La femme même, ô honte, un matador en main,

Sur les dogmes de foi parle, juge en oracle,

Tranche le nœud fatal, dissipe tous les obstacles.

Enfin, jusqu’aux enfants, tout est théologien

Et de la religion fait l’unique entretien.

Ce corps de petits clercs, assis sur le rivage,

D’un œil sec et tranquille, au plus fort de l’orage,

Contemplant les débris des vaisseaux fracassés

A toujours aimé Dieu, comme aux siècles passés.

Jamais il n’est sorti de leur savante plume

De ces écrits remplis de fiel et d’amertume

Qui, sans guérir nos maux en fait voir la grandeur,

Où la malignité se masque de candeur.

Utile à la patrie, à son prince fidèle,

Il déplorait l’erreur sans être armé contre elle,

À couvert de Hérault3, sous des tas de papiers,

Comme on l’est de la foudre à l’ombre des lauriers.

Vain espoir ! Ce Hérault, sur un soupçon frivole,

Arrache un petit clerc du sein du protocole4.

Le jeune homme obéit et plein de fermeté

Au temps prescrit se rend au palais redouté.

Il paraît, et déjà ce juge formidable

Tâche de pénétrer ce cœur impénétrable.

Il croit lire en ses yeux de coupables secrets,

Des intérêts d’État, des ligues, des projets.

Mais le livre est fermé, l’ouvrir est difficile ;

Menacer et tonner, tout devient inutile,

Rien ne peut ébranler notre jeune héros ;

C’est un roc où la mer voit briser tous ses flots.

Hérault, voyant alors qu’il perdait ses peines :

Qu’on le mène, dit-il, au château de Vincennes.

Soudain la Renommée, en traversant les airs

En porte la nouvelle au sein des petits clercs.

Un membre est attaqué, tout le corps s’intéresse ;

L’infortune d’un seul conjure leur tendresse,

Et sans perdre de temps en frivoles discours

Ils ont en leur prudence un solide recours.

On converse, on s’assemble au lieu nommé la Lance5

Et la talmouse en main, chacun y prend séance.

Silence fait, d’un ton noté par les sanglots,

L’un d’eux en se levant commence par ces mots :

Puisqu’enfin, chers amis, la vertu, l’innocence

Gémissent sous le poids d’une aveugle puissance,

Que Rome, escamotant la foudre de nos rois,

Veut que sans raisonner on accepte ses lois6,

Que l’orage partout nous cherche et nous talonne

Et que ses coups enfin ne respectent personne,

Soumettant notre tête aux caprices du sort,

Le parti le meilleur est, je crois, le plus fort.

N’allons pas, entraînés par une fausse gloire,

Affronter les dangers pour vivre dans l’histoire.

Pensons à rappeler notre cher exilé.

À ces mots, une voix, comme d’un pot fêlé

Se fait entendre : ô traître, âme basse et vénale,

Sors d’ici ; de tes jours ne rentre en notre salle.

Moi, si jamais je pense à signer en second,

Je veux que tous les maux sur moi tombent à plomb,

Que l’encre soit pour moi toujours blanche et bourbeuse,

Le papier raboteux, la plume fillasseuse.

Retirons-nous, Messieurs, que chacun dès ce soir

Abandonne à toujours sa plume et son grattoir.

Voici de ces conseils dignes d’une grande âme,

Chaque mot qu’il disait portait un trait de flamme.

Tout le monde applaudit, et le verre à la main

Fit gloire de trinquer avec le fier Romain.

Ainsi des petits clercs le conseil se termine.

Est-il d’aussi grands cœurs aujourd’hui sous l’hermine ?

  • 1. Allusion au Parlement et à la démission des charges de Messieurs des Enquêtes et des Requêtes.
  • 2. Le premier hémistiche manque.
  • 3. Lieutenant général de police.
  • 4. Il fit enlever le nommé Petit, clerc de Gervais, notaire, croyant que par menaces il lui ferait dire où il allait prendre les Nouvelles ecclésiastiques, mais n'en ayant rien pu tirer, il le fit mettre à Vincennes, où il demeura vingt-quatre heures.
  • 5. Un cabaret.
  • 6. Portrait de la politique de la Grand-Chambre de Parlement, qui n'a pas donné sa démission comme les autres.

Numéro
$4508


Année
1731 / 1732

Description

80 vers


Références

F.Fr.15145, p.245-51 - Lille BM, MS 62, p.303-08

Mots Clefs
jansénisme, La clericonade, Parlement, démission des charges de Messieurs des Enquêtes et des Requêtes