Apologie ironique du Très Révérend Père Girard

Apologie ironique du très révérend Père Girard, jésuite
Je vais vous conter la besogne
Du Père Girard dont la trogne
Ne saurait promettre à la fois
Tous ces grands et fameux exploits
Que libéralement on donne
A sa mince et sèche personne.
Comment se tirer d’embarras
Avec nombre de pénitentes
Jeunes, gentilles et fringantes ?
Dira-t-on en pareil cas
Que jamais bon coq ne fut gras.
Mais un homme sexagénaire,
S’il n’est tel ou bien peu s’en faut,
Se tirera très mal d’affaire,
Quelque grand et fameux ribaud
Qu’il ait été dans sa jeunesse.
Tel fait n’est pas pour la vieillesse,
A moins que par un don heureux
Il ne fût toujours valeureux,
Ou qu’un favorable génie
Avec petit brin de magie
Ranimait en lui cette ardeur
Qui d’une égrillarde femelle,
Peu difficile et peu cruelle,
A toujours su gagner le cœur.
C’est ainsi qu’un peuple en délire
Raisonne sans savoir pourquoi,
Qui tantôt est saisi d’effroi
Et tantôt éclate de rire.
Ne veut-il pas que chaque jour
Dans un favorable séjour,
En secret le Révérend Père
Est avec gentille commère,
Et de toute espèce, dit-on,
Tantôt avec jeune tendron,
Tantôt veuves ou mariées,
Terres neuves ou défrichées
Sans que sa conscience en rien
Souffre de pareil entretien,
Mêlant dans le christianisme
Les états du mahométisme.
Cela soit dit sans l’offenser.
Je n’oserais jamais penser
Qu’en tout honneur et conscience
Il n’aspire à telle science,
Car pour lui j’ai trop de respect
Pour le croire en tel cas suspect.
Cependant l’on voit plus d’un moine
Courir après jeune tendron
Ainsi que cheval à l’avoine
Forcer brides et caneçon ;
Point d’obstacle qu’il ne surmonte.
Une mauvaise et sotte honte
Ne retient jamais tel vaillant.
Mais aussi quand une dévote
A tâté de tel garnement,
Elle s’en donne d’une botte
Et cela très dévotement,
Son cœur à Dieu, son corps à l’homme
Dans un doux et tranquille somme.
Aussi bien sera tout surpris
Que ses sens alors soient épris.
Tel gars a dans sa corpulence
Grosse et succulente pitance
A faire sentir au taudis
Un avant-goût du paradis,
Tel que le croit le barbaresque
Et maint autre peuple grotesque.
Revenons au Père Girard.
On dit pourtant que c’est un crime,
Même contre toute maxime,
De s’exposer à tel hasard.
Je crois que pour un autre moine
Ce serait du pur antimoine.
Mais quant au Père tricornu,
D’un air si saint, tant ingénu,
Capable de broncher le croire,
Ce serait démentir l’histoire
De l’heureuse Société
Où règne la pudicité
Et qui jamais péché n’habite,
Ainsi que maint auteur débite.
Que si par un malheureux cas,
Quelque grave qu’il soit n’importe,
Quelqu’un des siens prend ses ébats,
Elle sait une fausse porte
Pour tôt le tirer d’embarras,
En sorte que l’incontinence
Ne suspendrait son innocence
Que pour un malheureux moment,
Qu’aussitôt il saurait reprendre
Comme on voit sans beaucoup attendre
Par un heureux expédient.
Or sur ce fondement je jure,
Et sans crainte d’être parjure,
Que Girard tient par devers soi
Les clés d’une nouvelle loi,
Et même avec surabondance
Par particulière indulgence ;
Que si quittant sa gravité
Pour un peu de sensualité
Pour délasser sa conscience
Avec femelle il fît bombance,
Il n’a qu’à vouloir ; dès l’instant
Il est net comme un diamant,
Par un vouloir qui fait renaître
Et dont il est toujours le maître,
Sans que le bon Dieu trop soigneux
Se mêle de purger ses feux.
De son secours qu’a-t-il à faire ?
La grâce n’est plus un mystère
Depuis que Père Molina
A fort heureux point l’amena.
Or donc, vous, langues de vipère,
Vous, jaseurs, dont le sot caquet
Répète comme un perroquet
Les sots discours qu’il entend faire,
Laissez en paix Père Girard
Et ne courez pas le hasard
D’attirer sur vos folles têtes
Les plus effroyables tempêtes.
Connaissez quel est son crédit
Puisqu’il fait mettre à l’interdit
Un prêtre qui, saint par merveille,
A vos discours prête l’oreille.
Allez, distinguez mieux les gens,
Ne répandez plus votre encens
Sur Dominicain, ni sur Carme.
Ce dernier a l’air d’un gendarme,
Plus propre à l’amoureux déduit
Que de se lever à minuit,
Disait ces jours passés un sire
Qui n’aime pas trop à médire,
Plein de pudeur et de sincérité,
Ami de la Société…
Cela suffit et c’est tout dire.
Donc sur le même fondement,
Je renouvelle mon serment.
Je le dis et je le répète,
Sans craindre du ciel la tempête
Que jamais l’Enfer en courroux
Contre Girard, notre bon Père,
Ne saurait lancer sa colère,
Ni contre lui porter ses coups
A moins que la parque imprévue
Ne coupe le fil et le tue,
Sans le reconnaître un moment
Et même que le parlement
Qui sait mettre au jour l’innocence
Par sage et plénière indulgence
Va le blanchir incessamment.

 

Numéro
$2001


Année
1731

Description

151 vers


Références

F.Fr.23859, f°84r-86r

Mots Clefs
Jansénisme, Girard/Cadière, avant le jugement du parlement d'Aix, présentation bavarde de l'histoire