Épître à la Société

 

Épître à la Société1

Fléau du grand Arnauld, Sénat évangélique,

Ardent persécuteur d’un monstre chimérique,

Quelle gloire pour toi d’ensevelir Quesnel

Dans la profonde nuit d’un silence éternel !

Sans toi, l’Europe entière, indocile et barbare,

Flétrirait comme lui la mitre et la tiare,

Et rebelle aux décrets des pontifes romains

Résisterait sans honte à des dogmes certains.

Pleine comme autrefois de chrétiens imbéciles,

On la verrait encore assembler des conciles ;

Mais, grâces à tes soins, autre temps, autre foi ;

L’orthodoxe univers s’est retiré vers toi.

Seul tu formes l’Église, et l’âme est adultère

Qui, te manquant de foi, conteste ce mystère.

Heureux de rendre ainsi par d’utiles leçons

Princes, prélats, sujets, tes humbles nourrissons.

Il est vrai que, ligueur2 en ta nouvelle école

Tu nous donnas Guignard pour un Savonarole3,

Qu’ennemi d’Augustin comme un autre Wiclef4,

De tes pères récents Molina fut le chef ;

Que Rome à tes lingots, à tes brigues soumises

T’abandonne souvent les clefs de ton Église,

Que sans avoir égard au plus juste décret5,

Comme Confucius tu suivrais Mahomet6.

Le Tage, le Danube ont corrompu leurs ondes,

L’épiscopat, plongé dans des erreurs profondes,

Arme de mandements sa faible autorité

Pour foudroyer en toi l’antique Vérité.

Mais malgré les carreaux qui grondent sur ta tête,

Tu ris de la fureur d’une vaine tempête.

Mollement appuyé sur un saint cardinal7,

Tu morgues fièrement tout le corps pastoral.

Que le Siège romain, de qui la foi s’égare,

De sa communion durement se sépare8 ;

Que des États chrétiens les superbes pasteurs

Prononcent anathème à tous tes sectateurs.

Que t’importe ! Noailles, embrassant ta querelle

Vaut seul par son savoir l’Église universelle.

Contre Brague, Douai, Salamanque et Louvain,

La Sorbonne a pour toi les armes à la main.

Les oratoriens par mainte et mainte glose

De leur confrère illustre ont fait l’apothéose ;

Cent moines à rochet et cent moines à froc

Ont fait par leur appel pendre la Bulle au croc.

Et pour confondre enfin les orgueilleuses mitres,

La science a chassé Bacchus de maints chapitres,

Qui par les documents du beau sexe enhardis,

Que bravant le courroux et des vents et des ondes,

Tu quittes Jésus-Christ pour des mines profondes,

Et que, pour tout soumettre à ton autorité,

Tu places l’Intérêt avant la Vérité. 

Qu’on s’en plaigne : tu ris et tu lèves la tête.

Si le calme te nuit, tu formes la tempête.

A Paris, à Pékin le plus saint cardinal

Ne l’est plus s’il remplit son devoir pastoral.

L’un et l’autre, à tes yeux, de l’Église s’égare

Quand du trône des rois sa plainte te sépare.

Et les fiers mandarins, les courtisans pasteurs

Se montrent tes appuis contre ces sectateurs.

Triomphe consolant ! Dans ta seule querelle

Tu sais intéresser l’Église universelle.

Au gré de tes désirs, à Lisbonne, à Louvain

Patriarches et docteurs ont la plume à la main.

Conimbre par serment, par mainte et mainte glose

Du céleste Décret9 fait l’ample apothéose.

Mille moines à barbe, et mille autres à froc

Mettent Noailles au sac, et les appels au croc ;

Et sous le saint rempart des tributaires mitres10,

Bacchus11, en conservant ses droits dans les chapitres,

Fait parler tes suppôts, par la force enhardis,

De leurs  faibles prélats bravent les interdits.

Triomphe, illustre chef du troupeau janséniste,

Achève d’écraser la séquelle papiste.

La Germanie a vu son novateur hautain

Combattre par le glaive un pontife romain.

Loin de suivre ses pas, ton âme pacifique

N’armera que Thémis pour l’appui de sa clique.

Oui, de nos magistrats la robe et le bonnet

Te servent aujourd’hui de cuirasse et d’armet.

Dans leur Justinien, dans Cujas, dans Barthole,

Ils ont lu que la Bulle est un décret frivole ;

Ces nouveaux Sanhédrins, par le Ciel inspirés, 

Ne sont-ils pas pour nous des guides assurés ?

Rome, soumettez-vous à de pareils apôtres ;

Ces sublimes docteurs effacent tous les vôtres.

Heureux Nestorius, si dès les premiers temps

Votre secte opprimée eût eu des parlements !

Mais quoi, des empereurs les ministres fidèles

Auraient-ils toléré des remontrants rebelles,

Qui, de leur souverain censurant chaque édit,

L’eussent par leurs arrêts follement contredit ?

Ah, que dis-je, Thémis à son prince soumise

Ne veut plus aujourd’hui régner que sur l’Église.

Si le Seigneur un jour, malgré nos magistrats

Condamne le parti que j’ai pris ici-bas,

S’il prétend qu’à sa voix mon âme fut rebelle,

Je me garantirai de la flamme éternelle

En lui disant : Seigneur, de vos saints jugements

Comme d’abus, j’appelle à tous nos parlements,

Hébreu sur les canons, grec sur les interdits.

Va, noble destructeur du troupeau janséniste,

Fais briller l’étendard et le glaive papiste,

Achève d’écraser un cardinal hautain12,

Forge de nouveaux traits au Pontife romain.

Assez, et trop longtemps ton âme pacifique13

Toléra de Quesnel et l’erreur et la clique.

Au défaut des raisons ta robe et ton bonnet

Te serviront toujours de cuirasse et d’armet14

Commande : on obéit. Cujas même et Bathole

N’opposent à tes lois qu’un jugement frivole.

Tes vingt-quatre vieillards, par le Ciel inspirés,

Sont d’un code nouveau les guides assurés.

À Pâris, Ô Noailles, à de si grands apôtres

Pourriez-vous comparer le plus savant des vôtres ?

Qu’est devenu Tellier qui régla dans son temps

Le destin de l’Église et de nos parlements ?

Qui voyait à sa cour maints évêques fidèles

Instruire le procès de cent peuples rebelles,

Qui, d’un simple regard, fulminait un édit,

Pape lui-même en France, et roi sans contredit.

Hélas, encore un mois et la Gaule soumise,

Livrée au joug romain reconnaissait l’Église.

Pasteurs, bergers, troupeau, Sorbonne, magistrats,

Usages, libertés, droits, tout était à bas.

 

Mais que dis-je ? et pourquoi d’une troupe rebelle

Nourrir, même en raillant, la fureur éternelle ?

Grand Dieu, contre les traits de ses noirs jugements

Soutiens notre pasteur, arme nos parlements15.

 

 

  • 1. Titre général: Nouvelle réponse à l’auteur du séditieux ouvrage qui a pour titre : Épître au P. Quesnel
  • 2. On peut se souvenir de ce qu’ils enseignaient et de ce qu’ils firent contre Henri IV pendant la Ligue, dont ils étaient l’âme (M.).
  • 3. Les dominicains, confrères de Savonarole, en ont fait un saint, au su et au vu des papes qui ne les ont pas contredits. Les jésuites, en particulier le P. Jouvency, ont fait de Guignard un martyr, mais son nom ne sera jamais mis dans le martyrologe des saints de France (M.).
  • 4. Un des crimes de Wiclef fut de vouloir abolir la tradition, les décisions des conciles et l’autorité des Saints Pères. En quoi Molina est-il différent dans le nouveau système qu’il a donné ? (M.)
  • 5. Dernier décret du pape contre les cérémonies chinoises, auquel les jésuites refusent de se soumettre et dont ils ont fait demander des explications par le roi de Portugal. Ils n’ont pas encore répondu au juste reproche qu’on leur fait (M.).
  • 6. Le P. Séri, fameux dominicain, a dénoncé à l’Église, depuis quelques années les jésuites qui accommodaient le mahométisme à notre sainte religion dans l’île de Chio (M.).
  • 7. Le cardinal de Noailles en France et le cardinal de Tournon à la Chine. Tous deux, irréprochables dans la doctrine et dans les mœurs. Coupables seulement pour n’avoir pas écouté les jésuites, mais leur conscience (M.)
  • 8. Le cardinal de Tournon pouvait dessiller les yeux à l’empereur de la Chine, informé de son mérite, et le cardinal de Noailles au roi de France, convaincu de sa sincérité. Il a fallu les rendre suspects tous les deux. Les jésuites y ont réussi (M.).
  • 9. C’est le nom que la fameuse thèse de Conimbre donne à la Bulle en l’appelant une nouvelle théologie descendue du ciel. En fait de nouvel Évangile, un ange même n’est pas recevable selon saint Paul. Mais à l’exemple de M. d’Apt, les jésuites ne pensent pas comme cet apôtre (M.).
  • 10. Dans les pays d’inquisition, les évêques sont condamnés à une amende de 200 ducats s’ils ne reçoivent pas un décret du pape (M.).
  • 11. Les jésuites eux-mêmes dans la comédie des Moines qu’ils ont jouée devant le P. La Chaise, font parler ainsi ceux qui paraissent aujourd’hui être les plus dévoués : J’ai souvent dit, tenant en main / Un gros flacon au lieu de livre : /D’un savoir ridicule et vain, / Chez nous est bien sot qui s’enivre(M).
  • 12. C’est ainsi qu’ils appellent M. le cardinal de Noailles, parce que depuis quarante ans d’épiscopat il n’a jamais voulu ramper sous eux. Source de leur haine et de nos troubles (M.)
  • 13. Les jésuites publient partout qu’ils ne sont point les auteurs du trouble. Ainsi parlaient les prêtres de Baal pour donner le tort à Elie (M.).
  • 14. Les jésuites vont par voie de fait. On reprochait au père Tellier qu’il ne paraissait de leur part aucun ouvrage solide et suvi contre ceux de la prétendue secte. C’est, répondit-il, que nous ne sommes pas assez bêtes pour avoir tant d’esprit (M.).
  • 15. Les parlements ont condamné au feu des ouvrages moins séditieux que celui auquel on répond (M.).

Numéro
$4611


Année
1714?

Description

152 vers

Notes

Réfutation, sur les mêmes rimes, de $4610. Puis le texte va son train.


Références

Avignon BM, MS 2051, p.4-6 (imprimé)

Mots Clefs
Jansénisme, Arnauld, Quesnel, antijanséniste, long texte