L'Esprit

L’Esprit

Chanson

Ô l’incroyable livre

Que le livre de L’Esprit !

Des remords il nous délivre

Par le code qu’il prescrit :

Sensibilité physique,

Qui régis l’humanité,

Deviens le ressort unique,

De notre félicité.

L’Esprit, armé de puissance,

S’en vient, à pas de géant,

Pour foudroyer l’Ignorance,

Et nous tirer du néant :

Vous vous égarez sans doute,

Mortels, dans vos préjugés ;

Suivez sa nouvelle route,

Vous en serez dégagés.

Quels oracles vont éclore

Du trône de la Raison !

Jamais plus brillante aurore

N’éclaira notre horizon.

Ce merveilleux phénomène

Est digne de notre encens,

Puisqu’il vient briser la chaîne

Des passions et des sens.

Admirez bien la souplesse

De ce nouvel enchanteur :

Avec quelle gentillesse

Il amorce son lecteur !

De tous pays en démence,

Il se fait l’historien,

Et de leur extravagance

Il conclut que tout est bien.

Superstition fatale,

J’arrache enfin ton bandeau ;

J’ignorais que la morale

Fût encore à son berceau :

De la sagesse éternelle,

C’était jadis un rayon,

Mais L’Esprit plus savant qu’elle,

La peint d’un autre crayon.

Écoutez-le sur la pente

Que nous avons au plaisir :

C’est là que sa main savante,

Sait à propos nous saisir.

Le philosophe ainsi fonde

La politique et ses droits,

Flatter les vices du monde

Est la première des lois.

La vertu ne fut point née

Comme l’ont cru nos aïeux,

On dit qu’elle est émanée

De la terre, et non des cieux :

De cette source divine

Nous avons reçu nos sens,

Mais notre frêle machine

N’en eût point d’autres présents.

Tant mieux si cette hypothèse

A de la réalité ;

Elle nous met à notre aise

Au sein de la volupté :

Heureux qui, dans cette sphère

Où l’on n’est point combattu,

Peut ignorer la chimère

Du vice et de la vertu !

Que dis-je ? ici, je m’égare ;

L’un et l’autre existent bien,

Mais par un destin bizarre,

L’un et l’autre ne font rien :

Car voici comme on ajuste

Ces mobiles différents,

Chacun d’eux peut être juste,

Selon les lieux et les temps.

Tout étant inévitable

Par certaine impulsion,

L’homme n’est jamais comptable

De la plus noire action :

Comment osez-vous conduire

Un assassin à la mort,

Si sa main, pour vous détruire,

Était dans celle du sort ?

Vous voulez, quelle injustice !

Plier l’homme à votre loi :

Mais pour qu’il vous obéisse,

Est-il donc maître de soi ?

Tout être qui n’est point libre,

N’est point coupable d’erreurs :

Gardez bien cet équilibre,

Lorsque vous jugez ses mœurs.

Qu’il soit libre, ou non, n’importe :

Par un trait original,

On veut l’entraîner de force

Qu’il tende au bien général :

Une fine rhétorique

En a trouvé le moyen,

C’est d’asseoir la république

Sur les goûts du citoyen.

Un législateur habile,

Joindra, selon ses désirs,

Un gouvernement utile,

Avec l’amour des plaisirs ;

Oui, la règle la plus sûre

Pour rendre un peuple soumis,

C’est qu’en suivant la nature,

A ses sens tout soit permis.

Peindre l’homme sous la hutte,

Ou bien errant dans les bois,

Le confondre avec la brute

Vivant, comme elle, sans lois ;

C’est d’une docte cervelle,

Les nobles conceptions ;

Et voilà ce qu’on appelle

Éclairer les nations.

Grâce à ce fameux grimoire,

Je ressemble aux animaux ;

Aussi, je ris de la gloire

Acquise par cent travaux :

Et du savoir qui m’enivre,

Je me guéris aussitôt,

Si, quand je cesse de vivre,

J’ai le fort d’un escargot.

Cherchez donc parmi sa cendre,

Cherchez le Tasse et Milton ;

Et forcez-la de vous rendre

Descartes, Pascal, Newton :

Dans cette vile poussière

Faut-il les voir confondus,

Et que Corneille et Molière

Tout entiers y soient fondus ?

Mais le culte de nos pères ?

Ici, l’on n’en parle point.

Bon. L’Esprit, à vos grands-mères,

Vous renvoie sur ce point :

Sachez quand on veut connaître

Le monde en physicien,

Que même, du premier être,

On peut se passer fort bien.

Fuir, à tout prix, son dommage,

Et rapporter tout à foi,

De l’homme, ou plutôt du sage,

Doit faire l’unique loi.

Rendre quelqu’un sa victime,

Et blesser le droit d’autrui,

C’était autrefois un crime,

C’est le contraire aujourd’hui.

Maint censeur qui nous fatigue,

Veut que nous opposions,

Sans cesse, une forte digue

Au torrent des passions :

En borner le cours rapide,

Et mortifier nos sens,

Les tenir toujours en bride,

C’est langage du vieux temps.

Je reviens donc à mon dire,

Le bon livre que L’Esprit !

En deux mots, il vous inspire

Le système qui fleurit :

L’intérêt, votre boussole

Est ce qu’il faut consulter ;

Pour bien jouer votre rôle,

Il suffit de l’écouter.

Numéro
$6406


Année
1759

Sur l'air de ...
Ton humeur, est, Catherine

Description

20 x 8


Références

CLK, mars 1759, t.I, p.427-29

Mots Clefs
Helvétius, De l'Esprit