Voyage de Voltaire à l'armée d'Allemagne

Voyage de Voltaire à l'armée d'Allemagne1

La fleur des enfants du Parnasse
Est arrivé en ces quartiers,
Mais la cabale en vain pourchasse
Un jeune front ceint de lauriers2.

Les généraux de cette armée
S’empressent à qui l’héberger
Il est grâce à la renommée
Mille Admètes pour ce berger3.

Te voici donc, seigneur Voltaire,
Ma fois, tu sois le bienvenu,
Mais qu’il soit dit, sans te déplaire,
Que ton dessein nous est connu.

Pour te faciliter l’histoire
De chacun de nos généraux,
Un soldat que l’on peut croire
Fait leurs portraits en peu de mots.

C’est d’Asfeld, maréchal de France,
Qui succède au feu général,
Le feu royaume de Valence
A droit de lui vouloir du mal.

Vigilant, froid, infatigable,
Habile et docte, ingénieux,
Aux ennemis insupportable,
Dans le combat mauvais railleur.

Tingry que le soldat adore,
Est aussi devant Philipsbourg
Rien que de grand ne peut éclore
De la rue de Luxembourg.

Le nouveau chevalier de l’ordre4
Sur qui malgré tant de rivaux,
L’Envie encore n’a pu mordre,
En mérite a bien peu d’égaux.

Tu t’attends que je te le nomme,
Mais non, je ne le ferai pas.
Devine-le bien, c’est cet homme
Qui sort de tous les embarras.

C’est ce dragon, ce capitaine,
Dont Strabat subit les lois
Et qui fait dans une semaine
Ce que d’autres font dans un mois5.

Clermont, prince digne de l’être,
Jadis favori de ton roi,
Plus que le sang qui t’a fait naître
Ta valeur fait parler de toi.

Conti, n'attends pas quatre lustres
Pour faire trembler les Germains,
Sang des rois, dont les moins illustres
Sont faits pour régir les humains.

Tant d’autres enfin dont l’histoire
Honorera leurs descendants
Et dont les noms à ma mémoire
Se refusent à contretemps.

Tu veux encore savoir peut-être
Combien nous avons de soldats ?
Autant que d’hommes, mon cher maître,
Quoique gascon, je ne mens pas.

Mais encore, qui peut faire vivre
Ce nombre infini de guerriers ?
Garde-lui place dans ton livre
Car il mérite des lauriers.

C’est l’un de ces frères uniques
Qui, quatre jadis, n’ont fait qu’un6,
Bons financiers, bons politiques,
Pensant au-dessus du commun.

Consultés par les plus grands princes
Dans des temps remplis d’embarras
Et qui régiraient cent provinces,
Sûrs de ne point faire un faux pas.

Mais tout Paris, dis-tu, demande :
Que fait donc Noailles là-bas ?
Tout ce qu’il faut qu’on en attende,
Il soupire après les combats.

Il veille, il travaille sans cesse,
Homme de tête, homme de main,
Tous les jours il entend la messe
Et jeûne comme un capucin.

En un mot voici la justice
Que lui rend le camp tout entier
Minerve en a fait son Ulysse,
Mars en a fait son grenadier7.

  • 1. Autre titre: Ode de M. de Moncrif sur les généraux servant en l'armée du Roi sur le Rhin en 1734 (Arsenal 3133)
  • 2. Voltaire, fameux poète, fit un voyage à l’armée d’Allemagne, et visita tous nos généraux. (M.)
  • 3. Arsenal 2934 contient seul ce couplet.
  • 4. M. de Firmacon (M.)
  • 5. M. de Belle-Isle. (M.)
  • 6. L'un des frères Pâris. (M.)
  • 7. Poème quelque peu énigmatique où l’éloge des généraux de la guerre de succession de Pologne recoupe des rivalités d’hommes de lettres. L’apologie des généraux, tant militaires de carrière que seigneurs de cour, constitue le fond du poème, chacun ayant droit à son couplet. Mais, sans qu’on sache pourquoi, elle se conclut par une évocation ironique du maréchal de Noailles, décrit comme moins militaire que « capucin ». En outre le texte est placé sous l’égide ambiguë de Voltaire qui, de fait, avait fait peu auparavant une visite remarquée au camp français. Quoi qu’il en soit, le poème a suscité une violente réfutation de Roy ($3268) et de Voltaire ($4752) pour une fois réconciliés sur le dos d’un troisième. Au reste, l’affaire n’en resta pas là. Ulcéré, Moncrif se vengea manu militari de Roy. L’ayant recherché et trouvé, il le roua, dit la chronique, de coups de bâton, dont l’agressé se consola par un nouveau poème injurieux ($4751). Voir l'analyse de l'épisode dans la thèse sur Roy de Polinger (p.6673 et 227-30)

Numéro
$1769


Année
1734

Auteur
Moncrif

Sur l'air de ...
Réveillez-vous, belle endormie (Castries)

Description

19 x 4


Références

 Clairambault, F.Fr.1270, p.193-96 - Clairambault, F.Fr.12711, p.112 bis (Les trois derniers couplets comprenant la charge satirique contre le maréchal de Noailles qui donneront matière à la querelle détaillée dans une note de $1769.) - Maurepas, F.Fr.12633, p.311-14 - F.Fr.10477, f°102 (trois derniers couplets) - F.Fr.13658, p.346-47 (trois derniers couplets) - F.Fr.12675, p.228-32 - F.Fr.13661, p.583 - F.Fr.15133, p. 317-22 - F.Fr.15137, p.230 - F.Fr.15147, p.1-7 - Arsenal 2932, f°172v-175v - Arsenal 2934, p.253-58 (dans un ordre  différent) - Arsenal 2938, f°111r-111v - Arsenal 3116, f°189r-190v - Arsenal 3133, p.305-08 - BHVP, MS 542, p.279-83 - BHVP, MS 548, p.173-75 - BHVP, MS 658, p.172-75 - Mazarine MS 2166, p.376-81 - Mazarine Castries 3986, p.187-91 - Lyon BM, MS 1553, p.282-87 - Stromates, I, 463-66

Mots Clefs
guerre de succession de Pologne, revue de détail, Voltaire