Cerbère allégorie

                  Cerbère
Dans une île jadis à l’erreur immolée,
Théâtre mobile et sanglant,
D’où par de noirs complots la paix fut exilée,
Est bâti sur le sable un trône chancelant.
C’est là qu’un monstre énorme élève ses trois têtes1,
Le feu sort de leurs yeux, elle sont toutes prêtes
A s’attaquer, s’abattre et s’entre-dévorer.
Dans la fureur qui les inspire,
Elles ne peuvent se détruire,
Ni s’unir, ni se séparer.
L’une2 est la plus superbe, et sur son diadème
Il est écrit, éternel anathème,
Au ciel, aux lois, au sang, à l’humanité même,
Sur sa langue renaît pour la désaltérer
Le fiel, l’horreur et le blasphème.
L’autre3 non moins altière, en son audace extrême,
Fait mille efforts pour l’atterrer,
Lui dispute la force et le pouvoir suprême,
S’élance, ouvre sa gueule et veut la déchirer.
La dernière4 qu’irrite un barbare courage
Exhale un vain courroux, pousse des hurlements,
S’allonge et leur vomit son venin et sa rage.
Mille aspics hérissés sur ce monstre sauvage
Font retentir les airs d’éternels sifflements.
Déjà par son haleine impure
Il veut vaincre, troubler, infester la nature
Et confondre les éléments.
Sur ces sombres bords est un autre Cerbère,
Cent fois moins redoutable aux sujets de Pluton,
De moins de feux s’enflamme la Chimère,
Moins de frayeur inspire la Colère,
Des horribles serpents que remue Alecton.
La mer voyant cette rage indomptée
Soumet ses flots, recule épouvantée.
La Mort, l’Enfer lui tracent les chemins.
De cent monstres hideux la bête est escortée ;
De leur venin la terre est infestée
Et la Discorde arme tous les humains,
Le Ciel, touché de leurs longues misères,
Allez, dit-il, ma fille, au secours de vos frères,
Aimable Paix, dissipez leur terreur,
Pour épargner le carnage et l’horreur,
Du monstre enchaîné la fureur ;
Rendez au trône de vos pères
Un héros5 fidèle à ma voix.
Il ne trouvera plus ni les destins contraires
Ni de rebelles à ses lois.
De leurs cœurs amollis la haine est arrachée
L’impie usurpateur du sceptre et de ses droits6,
La tête dominante est enfin retranchée.
Il dit : la Paix descend ; l’île comme autrefois
Voit son peuple soumis au plus juste des rois.

  • 1. Allégorie sur les trois royaumes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, à l’occasion de la conquête de celui d’Écosse par le prince Édouard Stuart, fils aîné du Prétendant (M.).
  • 2. L’Angleterre (M.)
  • 3. L’Écosse (M.).
  • 4. L'Irlande (M.).
  • 5. Le prince Édouard (M.).
  • 6. Le roi d’Angleterre (M.).

Numéro
$3203


Année
1745 octobre

Description

52 vers irréguliers


Références

F.Fr.10477, f°274-75 - .Fr.13658, p.183-85

Mots Clefs
Guerre de succession d'Autriche, allégorie, Prétendant, tentative de débarquement en Angleterre