Les Plongeons de la Vilaine

Les plongeons de la Vilaine1
Vers la mer où Phœbus roule son char doré,
Du fleuve le plus vil et le plus ignoré,
La Vilaine dormant sur son urne fangeuse
A l’Océan joignait une onde limoneuse,
Quand un bruit tout à coup réveille ses esprits,
Le résonnant écho lui rapporte des cris
Avec un sifflement de voile et de cordages,
Même elle dut bientôt reculer ses rivages,
Par le sillonnement de colosses nouveaux
Dont le poids inconnu fait refluer ses eaux.
La crainte la saisit et sans être percée
Elle court chez Thétis. O mère de Nérée,
Dit-elle, sauvez-moi du plus grand des dangers,
Mon domaine est en proie à de durs étrangers ;
Que sont-ils ? Quel objet conduit leurs pas nuisibles ?
Jamais on ne les vit sur mes rives paisibles.
Du Pactole chez moi cherchent-ils les trésors ?
Quelques simples pêcheurs fréquentaient seuls mes bords,
La carpe, le goujon remplissaient leur nacelle.
Mais sous un autre poids je gémis, je chancelle,
De fiers usurpateurs jusqu’au ciel exhaussés,
Bouchent mon lit étroit l’un sur l’autre pressés ;
Est-ce un nouveau tribut que l’on met sur mes ondes ?
L’espace manque-t-il sur les mers des deux mondes ?
Secourez-moi, Thétis, au nom de tous les dieux,
Puisse Neptune aussi souscrire à tous mes vœux. —
Calmez, répond Thétis, la crainte qui vous presse,
De mes moindres sujets le repos m’intéresse ;
Ceux que vous redoutez ont plus de peur que vous,
Et ces monstres marins sont traitables et doux ;
On les voit se cacher comme l’oiseau timide
Qui devant le chasseur plonge sa tête humide :
Telle on voit s’amollir la cire en un moment
Et couler à l’aspect d’un brasier consumant.
Brest les a vus sortir sous leurs poupes nombreuses,
J’aplanissais pour eux mes ondes orageuses ;
Moi-même je les pris pour Tiphys et Jason,
Partant pour conquérir l’héroïque Toison.
Ils brûlaient, disaient-ils, d’entrer la carrière,
Mais leurs cœurs en secret regrettaient la Bavière.
Tant qu’ils ont été seuls, leur insolence a cru,
Le masque n’est tombé que quand Hawke a paru.
Sur ces bords désolés c’est en vain que la France
Levait les mains aux cieux et demandait vengeance ;
Ses perfides enfants ont méconnu sa voix,
L’honneur même les trouve inflexibles et froids.
Ils ont pris, ces héros, descendants de Thersite,
Le signal du combat pour le signal de fuite ;
Aucun d’eux d’un seul coup n’a distingué sa main.
Traîtres ! fuyez, leur dis-je, et nettoyez mon sein,
Vous ne trouverez point d’asile en mon empire.
A ce récit honteux la Vilaine soupire
Et dit : Votre courroux m’a dicté mon devoir ;
Thétis les a chassés, puis-je les recevoir ?
Pêcheurs et nautonniers dont les mains endurcies
Sur l’aviron pesant ne sont point raccourcies,
Poursuivez ces canards au milieu de mes joncs,
A grands coups redoublés assommez ces plongeons.

  • 1. Autre titre: Pour servir à l'histoire de la Marne (F.Fr.10479) - Dès le mois de mai 1759, l’on avait formé le projet d’une descente en Angleterre. Une flotte avait été équipée à Brest, elle était commandée par le maréchal de Conflans, lieutenant général des armées navales. Le maréchal prit la mer le 14 novembre, et fut tout aussitôt arrêté par l’amiral Hawke qui observait ses mouvements ; au lieu de combattre, il donna le signal de la retraite et alla s’échouer sur le rivage avec la plupart de ses vaisseaux, tandis que l’arrière-garde était écrasée par les Anglais. Cette déroute, qui fut la ruine de la marine française, reçut par raillerie le nom de bataille de M. de Conflans. (R)

Numéro
$1186


Année
1759 janvier

Description

58 vers


Références

Raunié, VII,312-14 - F.Fr.10479, f°643 - Arsenal 3128, f°378r

Mots Clefs
Guerre de Sept ans, déroute de la bataille navale de M. de Conflans, traitée dans un style mythologique