Sans titre

La Maladie, avant-courrière1
De sa funeste sœur la Mort,
Chez cette dame à l’ordinaire
Allait pour faire son rapport.
En arrivant elle présente
Une liste que la Mort lut ;
Le nombre passa son attente,
Oncques mémoire tant ne plut.
Dans cette liste meurtrière
Étaient gens de tous états,
Les uns au bout de la carrière,
Les autres pris au premier pas.
« Quant à ceuxl-à, dit Libitine,
Ce n’est guère gibier savoureux,
Et la Vieillesse ma voisine
Me les amène quand je veux.
Mais pour ceux-ci c’est chose rare,
Et j’en estime le présent ;
Dame Jeunesse, plus avare,
En démord difficilement.
Mais qu’aperçois-je ? Un jeune prince,
A peine cinq lustres comptant.
Certes le présent n’est pas mince,
Happons-le, ma sœur, à l’instant. »
Aussitôt pour tout équipage
Prenant en main cet instrument
Dont elle moissonne à tout âge
Les humains indifféremment,
Elle part ; l’Horreur la précède,
Les Larmes suivent les Regrets,
Tout fuit à son aspect, tout cède ;
Mais où se sauver de ses traits ?
Le chemin fut court, la distance
Jamais ne retarda la Mort ;
Toujours à grands pas elle avance
Aux lieux où la conduit le sort ;
Près d’un palais le train s’arrête.
« Quoi donc ! dit la Mort, c’est ici
Que l’on veut que ma main s’apprête
A me sacrifier ? Mais qui ?
Bourbon ! — Ciel ! quel affreux outrage
Pour tous les Condés ses aïeux !
Je leur dois tant ; puis-je à cet âge
Trancher la fleur de leurs neveux ?
Oui, des ennemis de la France
Ils ont peuplé les sombres bords.
Ce jeune héros par avance
Me promet encor plus de morts ;
Qu’il vive donc, que son courage,
Par des exploits dignes de lui,
Au centuple me dédommage
De ce que je perds aujourd’hui.
Mais quoi ! Thémis vient elle-même
Et la Religion sa sœur.
Partons, c’est un ordre suprême,
Tout se déclare en sa faveur. »
Ainsi parla cette déesse,
Qui tient notre sort en sa main ;
A son départ fuit la Tristesse
Et des Pleurs le lugubre essaim.
La Santé revient et la Joie
Renaît avec elle en tous lieux.
Prince, le ciel vous la renvoie,
Goûtez-en le don précieux.

  • 1. « Le mois passé je vous entretins le mieux qu’il me fut possible de l’heureux rétablissement de la santé de M. le Duc et je vous fis une légère peinture de la joie que son salut avait répandu dans les cours. Je vous avoue que dans ce tableau, malgré mes soins et mon zèle, les couleurs me manquèrent. Un bien plus savant maître dans l’art de peindre est venu ce mois‑ci à mon secours ; et M*** a trouvé le secret d’exprimer de la manière du monde la plus vive et la plus éloquente ce qu’il a ingénieusement pensé sur ce sujet. » (Nouveau Mercure galant, août 1717) (R

Numéro
$0134


Année
1716

Description

64 vers


Références

Raunié, II,80-83

Mots Clefs
Duc de Bourbon, M. le Duc, guérison, panégyrique