Dialogue entre l’auteur et un frondeur

  Dialogue entre l’auteur et un frondeur

 

                         Le Frondeur

Pourquoi fuir loin de nous dans ce bois écarté ?

Du démon poétique êtes-vous tourmenté ?

Donnez-vous un rival aux poètes épiques ?

Allez-vous éclipser nos célèbres tragiques ?

Et, relevant l’honneur du Théâtre-Français,

Méditez-vous déjà vos plans et vos succès ?

 

                            L’Auteur

Ce persiflage usé que le monde répète,

Attaque un métromane et non pas un poète :

Distinguons, s’il vous plaît ; ne citez plus ces vers,

Où d’un fou sans talents Piron peint les travers.

Qu’importe de Damis la ridicule emphase ?

Toujours du talent vrai le bon sens fait la base.

Horace nous l’a dit ; et près de nous placés,

Racine et Despréaux étaient des gens sensés.

 

                         Le Frondeur

D’accord ; oh ! là-dessus mon avis est le vôtre ;

Cependant on rit fort…

 

                            L’Auteur

                                 Et je ris plus qu’un autre

Quand je vois s’agiter tout ce peuple importun,

Qui prend le nom d’auteur, afin d’en avoir un.

Ceux qui vont chaque jour, à l’oreille distraite,

Confier de leurs vers la lecture indiscrète ;

Et partout, accueillis par des sifflets nouveaux,

Font rire à leurs dépens la malice des sots.

Qu’un sage enthousiasme est loin de leur manie !

Le poète obéit à l’instinct du génie ;

Soit qu’il guide un héros à de sanglants exploits ;

Soit qu’aux champs embellis son art donnant des lois,

Elève des jardins l’ombrage poétique ;

Soit que nouant les fils d’une fable tragique,

Au théâtre, il consterne et console à la fois

Le vulgaire attendri sur le malheur des rois ;

Ou que du philosophe, ingénieuse émule,

Sa gaîté rende aux yeux le vice ridicule ;

Il jouit en secret de ses sages loisirs.

C’est dans ses travaux seuls qu’il trouve ses plaisirs.

Il désire la gloire et dérobe sa vie ;

La grâce du poète est dans la modestie ;

Au seul nom de son art, le poète charmé

Rougit, tel que l’amant devant l’objet aimé.

 

                         Le Frondeur

Ah ! de tous les talents on se plaît à médire :

Et livré sans défense aux traits de la satire,

Vous entendrez souvent redire à demie voix

Un de ces mots cruels qui restent quelquefois.

 

                            L’Auteur

Nous ne vous craignons pas ; si quelquefois l’envie

Affligea d’un bon mot les hommes de génie,

Deux célèbres rivaux, l’un à l’autre opposés,

Avaient fourni les traits contre eux-mêmes aiguisés.

Que le jaloux Piron ose attaquer Voltaire,

Un sot court irriter cet orgueil téméraire ;

Il triomphe, et bientôt il se croit l’inventeur

De tous les mots heureux dont il est colporteur ;

Contre les écrivains qu’on relit et qu’on blâme,

Il ne vous reste pas l’honneur d’une épigramme.

 

                         Le Frondeur à part

Ne l’effarouchons pas, il s’emporte aisément,

(haut.)

Ne peut-on avec vous plaisanter un moment ?

A des propos légers c’est être trop sensible,

Et ce n’est pas à tort qu’on vous dit susceptible.

Mais raisonnons un peu : de leurs travaux divers

Tous recueillent les fruits ; à quoi mènent les vers ?

Celui qui des beaux-arts a suivi la carrière,

Ecarté par l’orgueil de la route ordinaire,

De secrets ennemis s’avance environné,

Sans appui, sans emplois, des siens abandonné.

 

                            L’Auteur

Sans doute, il se suffit.

 

                         Le Frondeur à part

                                 Son orgueil est sincère.

 

                            L’Auteur

Que l’amitié des rois élève le vulgaire,

Du nom de ses aïeux qu’il se fasse un appui :

Le célèbre écrivain veut tout devoir à lui ;

Il ne se pare pas des vertus étrangères,

Il a créé le nom qu’il reçut de ses pères,

Et seul, il est sa race et sa postérité.

Pourtant, ne croyez pas qu’en son art limité

Il ne puisse honorer ces dignités serviles,

Que livre la faveur à des mains inhabiles !

Cicéron a d’un traître arrêté les desseins,

Et fut deux fois nommé le père des Romains.

Longtemps de l’Hôpital le zèle magnanime,

Dans une cour féroce a retardé le crime.

Oui, le vrai citoyen, éclairé par les arts,

Peut vers tous les emplois élever ses regards.

Son esprit fécondé s’étend et se varie ;

Il parle, écrit, combat et meurt pour la patrie.

Parmi nous un soldat n’est jamais que soldat ;

On s’enferme à vingt ans dans l’ombre du sénat.

Chaque profession fait peu de cas des autres,

Du bon sens et du goût on maudit les apôtres.

Les états différents unissent leur courroux

Contre l’art de penser… qui les éclaire tous.

Et pourquoi donc haïr l’honorable victime

·Qui s’est fait un besoin de votre propre estime,

Et qui veut malgré lui servir un monde ingrat ?

 

                         Le Frondeur

Qu’un sublime écrivain soit utile à l’état…

Mais ces vers, confidents de vos flammes discrètes,

Qui charment l’heure oisive et l’ennui des toilettes,

Les couplets dont Rosine a loué les refrains,

Serviront-ils encore au bonheur des humains ?

 

                            L’Auteur

Ils plairont à celui qui, né pour la tendresse,

En relisant Tibulle, aime mieux sa maîtresse ;

Les plaisirs innocents sont aussi des bienfaits.

 

                         Le Frondeur

Moi, je ne parle ici que pour vos intérêts ;

Pour donner des plaisirs il faudrait les connaître.

Ces hommes si fameux sont à plaindre peut-être ;

Toujours on nous les peint d’un seul objet frappés,

Rêveurs, de mille soins loin d’eux-mêmes occupés ;

Leur entretien est triste et n’a rien d’agréable ;

Et toujours l’homme heureux doit être un homme aimable.

 

                            L’Auteur

Sans doute il est aimable au sein de l’amitié ;

Mais près des ennuyeux on peut être ennuyé ;

Et lui-même enfermé, son bonheur solitaire,

Ainsi que la vertu, jouit dans le mystère ;

Son art, son entretien, sont pour vous sans douceur ;

Pour lui serait-ce un tort ? est-ce même un malheur ?

Jeannot vit près d’un an accueillir son génie

De ceux qui sont nommés la bonne compagnie ;

Ils ne purent longtemps, dans leurs goûts délicats,

Concevoir un souper dont Jeannot n’était pas.

On se lasse de tout ; tout finit : à la foire

On relègue aujourd’hui Jeannot avec sa gloire ;

Et deux auteurs titrés, leurs bons mots, leurs chansons,

Avec quelques succès remplacent les bouffons :

Concevez, s’il se peut, leur bizarre langage,

De leur ton affecté l’éternel persiflage,

Leur malice sans verve, et leurs ris sans gaîté ;

Voyez surtout leur Muse au regard effronté,

A leur cynisme obscur associant Racine,

Profaner de leurs vers une scène divine,

L’ami de la sagesse et de l’antiquité,

De tant d’impertinence en secret tourmenté,

Plein des doux souvenirs de Grèce et d’Italie,

Se transporte en rêvant aux soupers d’Aspasie ;

Il regrette surtout cette aimable raison

Que Voltaire naissant recueillit chez Ninon ;

Cet esprit dont en vain il cherche quelque reste,

Où la pudeur sourit à la gaîté modeste :

Étonnez-vous encor que tous ces vains propos,

Ressource des oisons et seul esprit des sots,

Rident son front sévère, affligent son oreille ?

A tous les calembours nous préférons Corneille :

Ce n’est pas un grand mal ; et l’on peut, croyez-moi,

Bâiller à vos soupers, mais être heureux chez soi.

 

                         Le Frondeur

Je n’osais le premier vous nommer la satire

Qui de tant d’écrivains a causé le martyre ;

Mais puisque vous avez désigné leurs auteurs,

Est-il doux, répondez, d’entendre leurs clameurs ;

De voir son nom cité dans leur maligne prose ?

 

                            L’Auteur

Je connais les dangers où le grand jour expose :

Cependant, croyez-moi, ce n’est point un malheur,

On ne doit des méchants craindre que la faveur.

 

                         Le Frondeur

Quelquefois un auteur, feignant d’être insensible,

Dédaigne l’ennemi qu’il sait être invincible.

………………………… sont de terribles gens :

Il serait mal aisé de rire à leurs dépens.

 

                            L’Auteur

Il faudrait seulement d’une bouche ingénue,

Raconter leur histoire et la vérité nue.

 

                         Le Frondeur

Vous pourriez…

 

                            L’Auteur

             Oui, sans doute ; et, du nouveau marquis,

Je veux en quatre mots vous tracer un croquis :

Longtemps héros obscur, aux foyers, aux toilettes,

Il avait fait en vain des chansons et des dettes ;

Et sans être parent, il avait autrefois

Hérité des couplets et des mots de Louvois.

Épigramme, chanson, scandale, extravagance,

N’obtint que le dédain et que l’indifférence ;

C’était trop peu sans doute ; et pour être odieux,

Il aurait tout donné, tout, jusqu’à ses aïeux.

Voulant d’un trait célèbre embellir son histoire,

Ses parents l’avaient fait enfermer pour sa gloire ;

Personne n’en sut rien, personne n’y prit part ;

Ce fut à son retour qu’on apprit son départ :

Ce monde que l’on aime est perfide et volage.

Cependant le marquis ne perdit pas courage :

Dans les plus grands travaux tour à tour absorbé,

Il sait sur quel théâtre un auteur est tombé ;

Et quelle femme hier cessa d’être fidèle.

La gloire à ses efforts se montre encor rebelle ;

Qu’allait-il devenir ? Mais on dit qu’un matin

Il trouva Rivarol en cherchant l’Arétin :

Ils sont nés l’un pour l’autre, et dès lors sont communes

Leurs œuvres, leurs vertus, et surtout leurs fortunes.

L’un a donné son or et son léger crédit :

Et l’autre, plus léger, a prêté son esprit.

Voyez-vous, à l’abri de leur noble puissance,

Le libelle ingénu refleurir dans la France !

Chacun est à son rang : grâce à son teinturier,

Champcenest est illustre autant que Chevrier.

 

                         Le Frondeur

De ce duumvirat, vous bravez le Lépide :

Est-ce être généreux ? Censeur plus intrépide,

Tournez sur son ami des traits plus assurés ;

Il a beaucoup d’esprit : on le craint…

 

                            L’Auteur

                                             Vous verrez.

Je n’opposerai pas, en censeur plagiaire,

Sa qualité de comte aux titres de son père :

Tout le monde l’a fait : je ne le peindrai pas

Changeant de nom, de mœurs, de posture et d’états ;

Ces traits ont dès longtemps épuisé la satire,

Et l’on en a tant ri qu’on ne peut plus en rire.

Le peindrai-je au milieu d’un cercle adulateur,

De ses rares talents intrépide flatteur,

Racontant comme un soir, à souper chez Monville,

Il chantait les jardins dont il dota Delille,

Comme il doit enseigner l’éloquence à Buffon,

L’algèbre à Condorcet, à Chérin le blason,

Et comme il doit, aidé de deux rois ses confrères,

Remonter dans Milan au trône de ses pères ?

On sait qu’il remporta sous le nom de ses gens,

Le prix de la vertu pour payer les sergents.

Des princes détrônés, ô destin déplorable !

Sa cour l’a délaissé dès qu’il ferma sa table ;

Mais son esprit du moins l’a vengé du traiteur.

Il a traduit le Dante, et sa noble candeur

A l’Europe, à Bagnol, prouve avec énergie

Que tout l’enfer contient sa généalogie.

L’offrirai-je à vos yeux sous de moins nobles traits,

Avec acharnement se vengeant des bienfaits ?

Non ; mon pinceau lassé lui fait grâce des vices.

 

                         Le Frondeur

Ah ! vous fûtes vous-même en butte à ses malices !

Votre ressentiment n’est point assez caché ;

On ne se venge pas sans être un peu fâché.

 

                            L’Auteur

Tôt ou tard les méchants reçoivent leur salaire ;

Ils sont par le mépris châtiés sans colère,

Et jamais leurs pamphlets et leur basse fureur

Ne troubleront le calme et la paix de mon cœur.

 

                         Le Frondeur

Et démentirez-vous, heureux imaginaire,

Les exemples connus de Milton et d’Homère ?

Ils ont payé bien cher leur fatale grandeur :

L’histoire du génie est celle du malheur.

 

                            L’Auteur

Vous prononcez trop tôt ; de vos lois affranchie,

L’imagination qu’ils avaient enrichie

Offrait un digne asile à ces hommes divins,

Dans le monde magique élevé par leurs mains.

S’ils ont de la fortune essuyé les injures,

Les arts, comme l’amour, font aimer leurs blessures ?

Et ces talents heureux qui nous les font aimer,

Avaient charmé leur âme avant de nous charmer.

 

                         Le Frondeur

J’en conviens ; après tout, est heureux qui croit l’être.

De votre sort pourtant seriez-vous bien le maître !

Vous désirez la gloire et cherchez les succès :

Et ceux qui maintenant jugent votre procès,

N’ont-ils pas les Miltons, les Boileaux, les Virgiles !

Les riches en tout temps ont été difficiles….

 

                            L’Auteur

Le public a souvent raison dans son ennui ;

Quel poète, après tout, ne dédaigne avec lui

Ces vers qui, distingués par la seule cadence,

Offrent d’un style usé la vulgaire élégance ?

Le mobile univers variant ses tableaux,

Prête d’autres couleurs à des peintres nouveaux.

Tel Milton dans l’Eden, près de l’Être suprême,

Plaça l’homme naissant, étonné de lui-même,

Et peuplant les enfers de tourments, de remords,

D’un merveilleux terrible inventa les ressorts ;

Ou tel Pope, ennemi des beautés mensongères,

Fit connaître à son art des beautés plus austères.

Qu’un rythme harmonieux orne un grand intérêt ;

Ah ! rien ne plaît autant que la raison qui plaît :

Unissez-en des vers riches de vos pensées,

Des plus grands écrivains les grâces dispersées ;

Saisissez chez les Grecs cette simplicité,

Charme de la nature et de l’antiquité ;

Du Tasse qui gouverne une langue docile,

Égalez, s’il se peut, la richesse facile ;

Que des chantres hébreux le langage inspiré,

Vous enseigne des mots l’usage figuré.

Étudiez surtout, dans Horace et Virgile,

L’art des peuples polis, cet art savant du style,

L’heureux choix des tableaux, l’ordre, le mouvement,

Et la rapidité qui court au dénouement.

Quelquefois de Gessner, simple et beau comme Homère,

Empruntez avec art la couleur étrangère ;

Souvent écartez-vous des goûts chers aux Français ;

Que des chemins nouveaux vous mènent aux succès ;

Des accords de Parny la touchante magie

Ranima les douleurs de la molle élégie.

Florian fait aimer les bergers à la cour,

Et le Louvre étonné s’ouvre à des chants d’amour.

Jeune artiste, reprends la lyre suspendue :

En vain de vils méchants l’insolente cohue,

En décriant les arts, a cherché des lecteurs,

Et trouvé chez des grands de plus vils protecteurs :

Pour tous les cœurs bien nés, les talents ont des charmes.

Les arts ont délassé du tumulte des armes

Choiseul et Montesquieu, Ségur et Sestmaisons ;

J’ai vu Beauveau sourire au chantre des Saisons,

Et Pollion encore applaudir à Virgile ;

Et Louis, honorant cet écrivain utile

Qui combat dans ses vers les ennemis des mœurs,

A payé ses travaux de l’arme des vainqueurs.

Son frère à tous les arts ouvre un accès facile ;

Et près de Stanislas le goût trouve un asile.

Le goût monta sa lyre : heureux si quelque jour

Ses écrits ne sont plus le secret de sa cour !

Prodigue de bienfaits, qu’il le soit de ses veilles ;

Heureux s’il daigne un jour enchanter nos oreilles !

Tel qu’Auguste, autrefois le maître des humains,

Émule de Virgile, a charmé les Romains.

Numéro
$7741


Auteur
Flins M. de

Description

Dialogue

Notes

Fait partie de Poèmes, discours en vers lus et mentionnés aux séances publiques de l’Académie française, par M. de Flins, Paris, Valleyre.. Longuement commenté dans le Mercure de France de 1783, p.115-120. La personnalité visée pourrait être le marquis de Villette.


Références

Satiriques des dix-huitième et dix-neuvième siècles, p.288-92

Mots Clefs
Dialogue entre l’auteur et un frondeur. Variations assez générales sur la satire, et peut-être contre le marquis de Villette