Dialogue de Pégase et du vieillard

              Dialogue de Pégase et du vieillard

 

                                   Pégase

Que fais-tu dans tes champs, au coin d’une masure ?

 

                              Le Vieillard

J’exerce un art utile, et je sers la nature ;

Je défriche un désert, je sème, et je bâtis1,

 

                                   Pégase

Que je vois en pitié tes sens appesantis !

Que tes goûts sont changés, et que l’âge te glace !

Ne reconnais-tu plus ton coursier du Parnasse ?

Monte-moi.

 

                              Le Vieillard

Je ne puis. Notre maître Apollon,

Comme moi, dans son temps fut berger et maçon.

 

                                   Pégase

Oui ; mais rendu bientôt à sa grandeur première,

Dans les plaines du ciel il sema la lumière ;

Il reprit sa guitare ; il fit de nouveaux vers ;

Des filles de Mémoire il régla les concerts.

Imite en tout le dieu dont tu cites l’exemple :

Les doctes soeurs encor pourraient t’ouvrir leur temple ;

Tu pourrais, dans la foule heureusement guidé,

Et, suivant d’assez loin le sublime Vadé2,

Retrouver une place au séjour du génie.

 

                              Le Vieillard

Hélas ! j’eus autrefois cette noble manie.

D’un espoir orgueilleux honteusement déçu,

Tu sais, mon cher ami, comme je fus reçu,

Et comme on bafoua mes grandes entreprises :

A peine j’abordai, les places étaient prises.

Le nombre des élus au Parnasse est complet ;

Nous n’avons qu’à jouir : nos pères ont tout fait :

Quand l’oeillet, le narcisse, et les roses vermeilles,

Ont prodigué leur suc aux trompes des abeilles,

Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain

Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.

Ton Parnasse d’ailleurs, et ta belle écurie,

Ce palais de la Gloire, est l’antre de l’Envie.

Homère, cet esprit si vaste et si puissant,

N’eut qu’un imitateur, et Zoïle en eut cent.

Je gravis avec peine à cette double cime

Où la mesure antique a fait place à la rime,

Où Melpomène en pleurs étale en ses discours

Des rois du temps passé la gloire et les amours.

Pour contempler de près cette grande merveille,

Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille.

Bientôt Martin Fréron3, prompt à me corriger,

M’aperçut dans ma niche, et m’en fit déloger.

Par ce juge équitable exilé du Parnasse,

Sans secours, sans amis, humble dans ma disgrâce,

Je voulus adoucir par des égards flatteurs,

Par quelques soins polis, mes frères les auteurs.

Je n’y réussis point ; leur bruyante séquelle

A connu rarement l’amitié fraternelle :

Je n’ai pu désarmer Sabotier4 mon rival.

Le Parnasse a bien fait de n’avoir qu’un cheval :

Si nous en avions deux, ils se mordraient sans doute.

J’ai vu les beaux esprits, je sais ce qu’il en coûte.

Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans

Les plus grands écrivains, les plus profonds savants,

Toujours en faction, toujours en sentinelle :

Ici c’est l’abbé Guyon5, plus bas c’est La Beaumelle6.

Leur nombre est dangereux. J’aime mieux désormais

Les languissants plaisirs d’une insipide paix.

Il faut que je te fasse une autre confidence :

La peste, comme on sait, console de l’absence ;

Les frères, les époux, les amis, les amants,

Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments.

J’ouvre souvent mon coeur en prose ainsi qu’en rime ;

J’écris une sottise, aussitôt on l’imprime.

On y joint méchamment le recueil clandestin

De mon cousin Vadé, de mon oncle Bazin.

Candide, emprisonné dans mon vieux secrétaire,

En criant : Tout est bien, s’enfuit chez un libraire7

Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau,

Courent en étourdis de Genève à Breslau.

Quatre bénédictins, avec leurs doctes plumes,

Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.

On ne va point, mon fils, fût-on sur toi monté,

Avec ce gros bagage à la postérité.

Pour comble de malheur, une troupe importune

De bâtards indiscrets, rebut de la fortune,

Nés le long du charnier nommé des Innocents,

Se glisse sous la presse avec mes vrais enfants8.

C’en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles

J’ai beaucoup de respect et d’estime pour elles ;

Mais tout change, tout s’use, et tout amour prend fin.

Va, vole au mont sacré ; je reste en mon jardin.

 

                                   Pégase

Tes dégoûts vont trop loin, tes chagrins sont injustes.

Des arts qui t’ont nourri les déesses augustes

Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier

Qui coiffa Chapelain, Desmarets, Saint-Didier9,

N’as-tu pas vu cent fois à la tragique scène,

Sous le nom de Clairon, l’altière Melpomène,

Et l’éloquent Lekain, le premier des acteurs,

De tes drames rampants ranimant les langueurs,

Corriger, par des tons que dictait la nature,

De ton style ampoulé la froide et sèche enflure ?

De quoi te plaindrais-tu ? Parle de bonne foi :

Cinquante bons esprits, qui valent mieux que toi,

N’ont-ils pas, à leurs frais, érigé la statue

Dont tu n’étais pas digne, et qui leur était due ?

Malgré tous tes rivaux, mon écuyer Pigal

Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal ;

Sa main creusa les traits de ton visage étique,

Et plus d’un connaisseur le prend pour un antique.

Je vis Martin Fréron, à le mordre attaché,

Consumer de ses dents tout l’ébène ébréché.

Je vis ton buste rire à l’énorme grimace

Que fit, en le rongeant, cet apostat d’Ignace.

Viens donc rire avec nous ; viens fouler à tes pieds

De tes sots ennemis les fronts humiliés.

Aux sons de ton sifflet, vois rouler dans la crotte

Sabatier sur Clément10;, Patouillet11 sur Nonotte12 ;

Leurs clameurs un moment pourront te divertir.

 

                           Le Vieillard

Les cris des malheureux ne me font point plaisir.

De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?

La jeunesse est maligne et la vieillesse est sage.

Le sage en sa retraite, occupé de jouir,

Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir,

Ne s’embarrasse point des bruyantes querelles

Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles.

Il regarde de loin sans dire son avis,

Trois États polonais doucement envahis ;

Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre,

Ou Clément dans Paris acharné sur Le Mierre.

Dans ses champs cultivés, à l’abri des revers,

Le sage vit tranquille, et ne fait point de vers.

Monsieur l’abbé Terray, pour le bien du royaume,

Préfère un laboureur, un prudent économe,

A tous nos vains écrits, qu’il ne lira jamais.

Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits.

Un bon cultivateur est cent fois plus utile

Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile.

Le besoin, la raison, l’instinct doit nous porter

A faire nos moissons plutôt qu’à les chanter ;

J’aime mieux t’atteler toi-même à ma charrue,

Que d’aller sur ton dos voltiger dans la nue.

 

                                   Pégase

Ah, doyen des ingrats ! ce triste et froid discours

Est d’un vieux impuissant qui médit des amours.

Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse.

Eh bien, tu te sens faible, écris avec faiblesse ;

Corneille en cheveux blancs sur moi caracola,

Quand en croupe avec lui je portais Attila ;

Je suis tout fier encor de sa course dernière.

Tout mortel jusqu’au bout doit fournir sa carrière ;

Et je ne puis souffrir un changement grossier.

Quoi ! renoncer aux arts, et prendre un vil métier !

Sais-tu qu’un villageois sans esprit, sans science,

N’ayant pour tout talent qu’un peu d’expérience,

Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons

Que n’en eut Mirabeau par ses doctes leçons?

Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire,

Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerre :

Songe que tu naquis pour mon sacré vallon ;

Chante encore avec Pope, et pense avec Platon ;

Ou rime en vers badins les leçons d’Épicure,

Et ce Système heureux qu’on dit de la nature.

Pour la dernière fois veux-tu me monter ?

 

                              Le Vieillard

Non.

Apprends que tout système offense ma raison.

Plus de vers, et surtout plus de philosophie.

A rechercher le vrai j’ai consumé ma vie ;

J’ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau :

Hélas ! voit-on plus clair au bord de son tombeau ?

A quoi peut nous servir ce don de la pensée,

Cette lumière faible, incertaine, éclipsée ?

Je n’ai pensé que trop. Ceux qui par charité

Ont au fond de leur puits noyé la vérité

Font repentir souvent l’imprudent qui l’en tire.

Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire.

 

                                   Pégase

Eh bien, végète et meurs. Je revole à Paris

Présenter mon service à de profonds esprits ;

Les uns, dans leurs greniers fondant des républiques ;

Les autres ébranchant les verges monarchiques.

J’en connais qui pourraient, loin des profanes yeux,

Sans le secours des vers, élevés dans les cieux,

Émules fortunés de l’essence éternelle,

Tout faire avec des mots, et tout créer comme elle.

Ils ont besoin de moi dans leurs inventions.

J’avais porté René13 parmi ses tourbillons ;

Son disciple plus fou14, mais non pas moins superbe,

Était monté sur moi quand il parlait au Verbe.

J’ai des amis en prose, et bien mieux inspirés

Que tes héros du Pinde aux rimes consacrés ;

Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.

 

                              Le Vieillard

Adieu donc ; bon voyage au pays des chimères15!

  • 1. En effet, notre auteur a défriché quelques terrains plus rebelles que ceux des plus mauvaises landes de Bordeaux et de la Champagne pouilleuse, et ils ont produit le plus beau froment; mais ces tentatives très longues et très dispendieuses ne peuvent être imitées par des colons. Il faudrait que le gouvernement s’en chargeât, qu’il recommandât ce travail immense à un intendant, l’intendant à un subdélégué, et qu’on fît venir de la cavalerie sur les lieux.
  • 2. Vadé, écrivain de la Foire, sous le nom duquel l’auteur de l’Écossaise se cacha par modestie.
  • 3. Martin Fréron; Martin n’est pas son nom de baptême, ce n’est que son nom de guerre. Il s’est déchaîné, dit-on, pendant vingt ans contre l’auteur de ce dialogue, pour faire vendre ses feuilles. « Qua mensura mensi fueritis, eadem remetietur vobis. » Il s’est attiré l’Écossaise, et nous en sommes bien fâchés.
  • 4. L’abbé Sabotier ou Sabatier, natif de Castres, ne s’est pas exercé dans les mêmes genres que le chantre de Henri IV, et le peintre qui a dessiné le Siècle de Louis XIV et de Louis XV; ainsi Il ne peut être son rival. S’il s’était adonné aux mêmes études, il aurait été son maître. Cet abbé avait fait, en 1771, un dictionnaire de littérature, dans lequel il prodiguait des éloges outrés; il ne se vendit point. Mais il en fit un autre, en 1772, intitulé les Trois Siècles, dans lequel il prodiguait des calomnies, et il se vendit. Il insulta MM. d’Alembert, de Saint-Lambert, Marmontel, Thomas, Diderot, Beauzée, Laharpe, Delille, et vingt autres gens de lettres vivants, dont il faudrait respecter la mémoire s’ils étaient morts. Mais celui que MM. Sabotier et Clément ont déchiré avec l’acharnement le plus emporté est un vieillard de quatre-vingts ans qui ne pouvait pas se défendre. Il est permis, il est utile de dire son sentiment sur des ouvrages, surtout quand on le motive par des raisons solides, ou du moins séduisantes. S’il ne s’agissait que de littérature, nous dirions qu’il est très injuste d’accuser l’auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV, occupé de célébrer la gloire des grands hommes de ce siècle, de ne leur avoir pas rendu justice. Nous dirions que personne n’a parlé avec plus de sensibilité des admirables scènes de Corneille, de la perfection désespérante du style de Racine (comme s’exprime M. de Laharpe), de la perfection non moins désespérante de l’Art poétique, et de plusieurs belles épîtres de Boileau. Nous dirions que sa liste des grands écrivains de ce siècle mémorable contient l’Éloge raisonné de l’inimitable Molière, qu’il regarde comme supérieur à tous les comiques de l’antiquité; celui de La Fontaine, qui a surpassé Phèdre par sa naïveté et par ses grâces; celui de Quinault, qui n’eut ni modèles ni rivaux dans ses opéras. Nous dirions qu’il a rendu des hommages aux Bossuet, aux Fénelon, à tous les hommes de génie, à tous les savants. Nous ajouterions qu’il aurait été indigne d’apprécier leurs extrêmes beautés s’il n’avait pas connu leurs fautes, inséparables de la faiblesse humaine; que c’eût été une grande impertinence de mettre sur le même rang Cinna et Pertharite, Polyeucte et Théodore, et d’admirer également les excellentes fables de La Fontaine, et celles qui sont moins heureuses. Il faut plus encore; il faut savoir discerner dans le même ouvrage une beauté au milieu des défauts, et un vice de langage, un manque de justesse dans les pensées les plus sublimes: c’est en quoi consiste le goût. Et nous pourrions assurer que l’auteur du Siècle de Louis XIV, après soixante ans de travaux, était peut-être alors aussi en droit de dire son avis que l’est aujourd’hui M: Sabotier. Mais il s’agit ici d’accusations plus importantes. C’est peu que cet abbé, dans l’espérance de plaire à ses supérieurs, dont il ignore l’équité et le discernement, impute à cent littérateurs de nos jours des sentiments odieux: il a la cruauté de les appeler indévots, impies. Il dit en propres mots que l’auteur de la Henriade nie l’immortalité de l’âme. C’était bien assez de lui ravir l’immortalité d’Alzire, de Zaïre, de Mérope, dont nous sommes certain qu’il est peu jaloux, et dont il ne prend point le parti. Il est trop dur de dépouiller une âme de quatre-vingts ans de la seule vie qui puisse lui rester dans le temps à venir. Ce procédé est injuste et maladroit, et d’autant plus maladroit qu’il nous met dans la nécessité de révéler quelle est l’âme de l’abbé dans le temps présent. Nous l’avons vu et lu, et nous le tenons entre nos mains, le Spinosa commenté, expliqué, éclairci, embelli, écrit tout entier de la main de M. l’abbé Sabotier, natif de Castres; et nous déposerons ce monument chez un notaire ou chez un greffier, dès qu’il nous en aura donné la permission; car nous ne voulons pas disposer d’un tel écrit sans l’aveu de l’auteur. C’est un égard que nous nous devons les uns aux autres. Pour les poésies légères de ce grand critique et de ce grand missionnaire, nous en userons un peu plus librement. Voici les preuves de la piété de cet abbé, qui est si peu indulgent pour les péchés de son prochain; voici les preuves du bon goût de celui qui trouve les vers de MM. de Saint-Lambert, Delille, de Laharpe, si mauvais. En sortant de la prison où ses moeurs respectables l’avaient fait renfermer à Strasbourg, il s’amusa, pour se dissiper, à faire un conte intitulé le... mauvais lieu.
  • 5. L’abbé Guyon, auteur d’un libelle insipide contre notre auteur, intitulé l’Oracle des philosophes.
  • 6. Langleviel, dit La Beaumelle, autre écrivain de libelles aussi ridicules qu’affreux contre la cour. Il faut pardonner à notre auteur s’il n’a puni ces gredins qu’en imprimant leurs noms, et en exposant simplement leurs calomnies.
  • 7. On a imprimé cinq ou six volumes des prétendues lettres de notre auteur; cela n’est pas honnête. On en a falsifié plusieurs; cela est encore moins honnête; mais les éditeurs ont voulu gagner de l’argent.
  • 8. On a glissé dans le recueil de ses ouvrages bien des morceaux qui ne sont pas de lui, comme une traduction des Apocryphes de Fabricius, qui est de M. Bigex; un dialogue de Périclès et d’un Russe, fort estimé, dont l’auteur est M. Suard; des vers sur la mort de Mlle Lecouvreur, moins estimés, commençant par ceux-ci:[…]
  • 9. M. Clément et M. Sabotier ont imprimé que notre auteur avait pillé le poème de la Henriade d’un poème intitulé Clovis, par M. Saint-Didier. Cela est encore peu honnête, car ce Clovis ne parut que trois ans après la Henriade ; mais une erreur de trois ans est peu de chose. Il en a échappé une de quinze ans à M. l’abbé Sabotier; car il a imprimé que notre auteur avait pillé son Siècle de Louis XIV dans les Annales politiques de l’abbé de Saint-Pierre; mais le Siècle de Louis XIV fut imprimé pour la première fois en 1752, et le livre de l’abbé de Saint-Pierre en 1767; sur quoi un mauvais plaisant, se souvenant mal à propos que Sabatier est le fils d’un bon perruquier de Castres, chassé de chez son père, a écrit qu’il aurait dû plutôt faire des perruques pour l’auteur de la Henriade, que de le dépouiller cruellement de ses prétendus lauriers et d’exposer sa tête octogénaire à la rigueur des saisons
  • 10. Cet homme était venu de Dijon à Paris avec sa tragédie de Charles Ier, et sa tragédie de Médée. Il ne put venir à bout de les faire représenter. La faim le pressait; il s’engagea avec un libraire à lui fournir des critiques contre les premiers livres qui auraient du succès. Il obtint quelque argent à compte sur ses satires à venir. M. de Saint-Lambert donnait alors ses Saisons, M. Delille sa traduction de Virgile, M. Dorat son poème sur la déclamation, M. Watelet son poème sur la peinture. Voilà l’écolier Clément qui se met vite à écrire contre ces maîtres de l’art, et qui leur donne des leçons comme à des disciples dont il serait mécontent. S’il n’avait eu que ce ridicule on n’en aurait pas parlé, on ne l’aurait pas connu; mais pour rendre ses leçons plus piquantes il y mêle des traits personnels; il outrage une dame respectable. Alors on sait qu’il existe, la police met mon pédant dans je ne sais quelle prison, soit Bicêtre, soit le Fort-l’Évêque. M. de Saint-Lambert a la générosité de solliciter sa grâce, et d’obtenir son élargissement. Que fait le critique alors? Il persuade qu’on ne lui a fait cette correction que pour avoir enseigné l’art d’écrire, pour avoir soutenu la cause du bon goût, qui sans lui allait expirer en France, et qu’il est, comme Fréron, victime de ses grands talents. Sorti de prison, il fait un nouveau libelle, clans lequel il insulte un conseiller de grand’chambre, fils d’un magistrat de la chambre des comptes; il dit ingénieusement qu’il est fils d’un pâtissier, et ce magistrat a dédaigné de le faire remettre à Bicêtre. Il s’associe depuis à Fréron, à Sabotier, et à d’autres gens de cette espèce. Il broche libelle sur libelle contre un vieillard solitaire, retiré depuis trente années, qu’on peut outrager impunément. Il avait écrit auparavant à ce même solitaire plusieurs lettres dont nous avons les originaux entre les mains. En voici un fragment: « Jugez, monsieur, si votre silence peut ne pas m’affliger. Peut-être, hélas! vous êtes-vous imaginé que vous me verriez payer votre amitié, vos bienfaits, par la plus noire ingratitude; que je serais assez lâche, assez criminel, pour n’être pas plus reconnaissant que tant d’autres! Ah, monsieur! ne me faites pas l’injure de soupçonner ainsi ma probité. C’est ce bien précieux que je voudrais délivrer de la contagion générale; vos soupçons le flétriraient. Votre générosité, votre grandeur d’âme, peuvent en conserver et en relever l’éclat. Ma tendresse, mon zèle, mon respect, voilà mes seuls biens, ils sont tous à vous, et ils y seront toujours, etc. A Dijon, ce sixième décembre 1769. Voici mon adresse: A Clément fils, chez son père, procureur à Dijon, derrière les Minimes. » Il a eu depuis l’intention de désavouer cette lettre, et la probité de dire qu’elle était falsifiée. Nous la conservons pourtant, quoique ce ne soit pas une pièce bien curieuse; mais c’est toujours un témoignage subsistant de l’honneur que cette petite cabale met dans sa conduite. C’est ce qui faisait dire à M. Duclos, secrétaire de l’Académie, qu’il ne connaissait rien de plus méprisable et de plus méchant que la canaille de la littérature. Il est à croire que M. Clément; s’étant marié, deviendra plus juste et plus sage, qu’il sera plus modeste, qu’il ne calomniera plus des personnes dont il n’eut jamais sujet de se plaindre, qu’il n’a même jamais envisagées, et qu’il se repentira d’avoir débuté dans le monde par une conduite si infâme
  • 11. Patouillet est un ex-jésuite qui débitait, il y a quelques années, des déclamations de collège nommées mandements, pour des évêques qui ne pouvaient pas en faire. Il en débita un contre notre auteur et contre d’autres gens de lettres: c’est dommage qu’il ait été brûlé par la main du bourreau. Ce Patouillet était un des plus forts écrivains dans le genre calomnieux que nous ayons eus depuis Garasse.
  • 12. Nonotte est un autre ex-jésuite, digne compagnon de Patouillet. Il a fait deux gros volumes sous le titre d’Erreurs de Voltaire, et qu’il aurait pu intituler Erreurs de Nonotte. Il commence par reprocher à l’auteur de l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations, d’avoir dit que l’ignorance chrétienne regarde le règne des empereurs romains comme une Saint-Barthélemy continuelle; et l’auteur n’a point dit cela. Nonotte, pour rendre odieux celui qu’il attaque, ajoute de sa grâce ce mot chrétienne. L’auteur ne parle point là des autres empereurs; il parle du seul Dioclétien que Galérius engagea à être persécuteur après dix-neuf ans d’un règne de douceur et de tolérance. Sur quoi l’auteur avait remarqué la faute qu’ont faite tous les chronologistes de placer l’ère des martyrs la première année de ce règne; il la fallait dater de l’an 303, et non de l’an 284. Il fait dire à l’auteur que Dioclétien ne punit que quelques chrétiens, qui étaient des hommes brouillons, emportés, et factieux. L’auteur n’a pas dit un mot de cela, et n’a pu le dire. Il n’a pas assez oublié sa langue pour se servir de cette expression, hommes brouillons. Nonotte accuse l’auteur d’avoir dit que Charlemagne n’était qu’un heureux brigand. L’auteur n’a rien écrit de semblable. Ainsi voilà en deux pages trois calomnies dont ce bon Nonotte est convaincu. M. Damilaville daigna prendre le soin de relever deux on trois cents erreurs de Nonotte. Elles sont imprimées à la suite de l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations. Et Nonotte était tout étonné qu’on lui manquât ainsi de respect, à lui qui avait eu l’honneur de prêcher dans un village de Franche-Comté, et de régenter en sixième. L’orgueil a du bon; et quand il est soutenu par l’ignorance, il est parfait.
  • 13. René Descartes. On sait qu’il était excellent géomètre, mais que toute sa philosophie n’est fondée que sur des chimères.
  • 14. On sait aussi que Malebranche s’est entretenu familièrement avec le Verbe, quoique la première partie de son livre sur les erreurs des sens et de l’imagination soit un chef-d’oeuvre de philosophie.
  • 15. Rien n’est plus chimérique en effet que la plupart des systèmes de physique. Burnet et Woodwart n’ont écrit que des folies raisonnées sur le déluge universel. Malebranche a inventé de petits tourbillons mous pour expliquer la lumière et les couleurs, et cela plus de vingt ans après que Newton avait fait son Optique. Maillet a osé dire que la mer avait formé les montagnes, que les hommes avaient été poissons, que notre globe est de verre, qu’il est le débris d’une comète; d’autres ont retrouvé le monde primitif, la langue primitive, la manière dont les métaux se formaient dans ce monde primitif. On sait qu’un philosophe très doux, très modeste, très judicieux, et point jaloux, a eu le secret d’enduire les hommes de poix-résine, pour les empêcher de tomber malades; qu’il disséquait des géants pour connaître la nature de l’âme, et qu’il prédisait l’avenir: de tels hommes pourtant en ont imposé.

Numéro
$7721


Année
1774

Auteur
Voltaire

Description

Dialogue

Notes

Toutes les notes sont reprises de l'édition de 1774 et sont donc le fait de Voltaire.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, p.113-21

Mots Clefs
Voltaire, Dialogue de Pégase et du vieillard