Le Pauvre Diable

                     Le Pauvre Diable

       Ouvrage en vers aisés de feu M. Vadé

Mis en lumière par Catherine Vadé sa cousine

Quel parti prendre ? où suis-je, et qui dois-je être ?

Né dépourvu, dans la foule jeté,

Germe naissant par le vent emporté,

Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?

Comment trouver un état, un emploi ?

Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.

   Il faut s’instruire et se sonder soi-même,

S’interroger, ne rien croire que soi,

Que son instinct ; bien savoir ce qu’on aime ;

Et, sans chercher des conseils superflus,

Prendre l’état qui vous plaira le plus.

   J’aurais aimé le métier de la guerre.

   Qui vous retient ? allez ; déjà l’hiver

A disparu ; déjà gronde dans l’air

L’airain bruyant, ce rival du tonnerre :

Du duc Broglie osez suivre les pas :

Sage en projets, et vif dans les combats,

Il a transmis sa valeur aux soldats ;

Il va venger les malheurs de la France :

Sous ses drapeaux marchez dès aujourd’hui,

Et méritez d’être aperçu de lui.

   Il n’est plus temps ; j’ai d’une lieutenance

Trop vainement demandé la faveur,

Mille rivaux briguaient la préférence :

C’est une presse ! En vain Mars en fureur

De la patrie a moissonné la fleur,

Plus on en tue, et plus il s’en présente ;

Ils vont trottant des bords de la Charente,

De ceux du Lot, des coteaux champenois,

Et de Provence, et des monts francs-comtois,

En botte, en guêtre, et surtout en guenille,

Tous assiégeant la porte de Cremille1,

Pour obtenir des maîtres de leur sort

Un beau brevet qui les mène à la mort.

Parmi les flots de la foule empressée,

J’allai montrer ma mine embarrassée ;

Mais un commis, me prenant pour un sot,

Me rit au nez, sans me répondre un mot ;

Et je voulus, après cette aventure,

Me retourner vers la magistrature.

   Eh bien, la robe est un métier prudent ;

Et cet air gauche et ce front de pédant

Pourront encor passer dans les enquêtes :

Vous verrez là de merveilleuses têtes !

Vite achetez un emploi de Caton,

Allez juger : êtes-vous riche ? – Non,

Je n’ai plus rien, c’en est fait. – Vil atome !

Quoi ! point d’argent, et de l’ambition !

Pauvre impudent ! apprends qu’en ce royaume

Tous les honneurs sont fondés sur le bien.

L’antiquité tenait pour axiome

Que rien n’est rien, que de rien ne vient rien.

Du genre humain connais quelle est la trempe ;

Avec de l’or je te fais président,

Fermier du roi, conseiller, intendant :

Tu n’as point d’aile, et tu veux voler ! rampe.

   Hélas, monsieur, déjà je rampe assez.

Ce fol espoir qu’un moment a fait naître,

Ces vains désirs pour jamais sont passés :

Avec mon bien j’ai vu périr mon être.

Né malheureux, de la crasse tiré,

Et dans la crasse en un moment rentré,

A tous emplois on me ferme la porte.

Rebut du monde, errant, privé d’espoir,

Je me fais moine, ou gris, ou blanc, ou noir,

Rasé, barbu, chaussé, déchaux, n’importe.

De mes erreurs, déchirant le bandeau,

J’abjure tout ; un cloître est mon tombeau,

J’y vais descendre ; oui, j’y cours. – Imbécile,

Va donc pourrir au tombeau des vivants.

Tu crois trouver le repos ; mais apprends

Que des soucis c’est l’éternel asile,

Que les ennuis en font leur domicile,

Que la discorde y nourrit ses serpents ;

Que ce n’est plus ce ridicule temps

Où le capuce et la toque à trois cornes,

Le scapulaire et l’impudent cordon,

Ont extorqué des hommages sans bornes.

Du vil berceau de son illusion,

La France arrive à l’âge de raison ;

Et les enfants de François et d’Ignace,

Bien reconnus, sont remis à leur place.

Nous faisons cas d’un cheval vigoureux

Qui, déployant quatre jarrets nerveux,

Frappe la terre, et bondit sous son maître :

J’aime un gros bœuf dont le pas lent et lourd,

En sillonnant un arpent dans un jour,

Forme un guéret où mes épis vont naître.

L’âne me plaît : son dos porte au marché

Les fruits du champ que le rustre a bêché ;

Mais pour le singe, animal inutile,

Malin, gourmand, saltimbanque indocile,

Qui gâte tout et vit à nos dépens,

On l’abandonne aux laquais fainéants.

Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe,

C’est le cheval ; un Pequet2, un Pleneuf,

Un trafiquant, un commis, est le bœuf ;

Le peuple est l’âne, et le moine est le singe.

   S’il est ainsi, je me décloître. O ciel !

Faut-il rentrer dans mon état cruel !

Faut-il me rendre à ma première vie !

   Quelle était donc cette vie ? – Un enfer,

Un piège affreux, tendu par Lucifer.

J’étais sans bien, sans métier, sans génie,

Et j’avais lu quelques méchants auteurs ;

Je croyais même avoir des protecteurs.

Mordu du chien de la métromanie,

Le mal me prit, je fus auteur aussi.

   Ce métier-là ne t’a pas réussi,

Je le vois trop : çà, fais-moi, pauvre diable,

De ton désastre un récit véritable.

Que faisais-tu sur le Parnasse ? – Hélas !

Dans mon grenier, entre deux sales draps,

Je célébrais les faveurs de Glycère,

De qui jamais n’approcha ma misère ;

Ma triste voix chantait d’un gosier sec

Le vin mousseux, le frontignan, le grec.

Buvant de l’eau dans un vieux pot à bière ;

Faute de bas, passant le jour au lit,

Sans couverture, ainsi que sans habit,

Je fredonnais des vers sur la paresse ;

D’après Chaulieu, je vantais la mollesse.

Enfin un jour qu’un surtout emprunté

Vêtit à cru ma triste nudité,

Après midi, dans l’antre de Procope

(C’était le jour que l’on donnait Mérope),

Seul en un coin, pensif, et consterné,

Rimant une ode, et n’ayant point dîné,

Je m’accostai d’un homme à lourde mine,

Qui sur sa plume a fondé sa cuisine,

Grand écumeur des bourbiers d’Hélicon,

De Loyola chassé pour ses fredaines,

Vermisseau né du cul de Desfontaines,

Digne en tous sens de son extraction,

Lâche Zoïle, autrefois laid giton

Cet animal se nommait Jean Fréron3.

J’étais tout neuf, j’étais jeune, sincère,

Et j’ignorais son naturel félon

Je m’engageai, sous l’espoir d’un salaire,

À travailler à son hebdomadaire,

Qu’aucuns nommaient alors patibulaire.

Il m’enseigna comment on dépeçait

Un livre entier, comme on le recousait,

Comme on jugeait du tout par la préface,

Comme on louait un sot auteur en place,

Comme on fondait avec lourde roideur

Sur l’écrivain pauvre et sans protecteur.

Je m’enrôlai, je servis le corsaire ;

Je critiquai, sans esprit et sans choix,

Impunément le théâtre, la chaire,

Et je mentis pour dix écus par mois.

Quel fut le prix de ma plate manie ?

Je fus connu, mais par mon infamie,

Comme un gredin que la main de Thémis

A diapré de nobles fleurs de lis,

Par un fer chaud gravé sur l’omoplate.

Triste et honteux, je quittai mon pirate,

Qui me vola, pour fruit de mon labeur,

Mon honoraire, en me parlant d’honneur.

M’étant ainsi sauvé de sa boutique,

Et n’étant plus compagnon satirique,

Manquant de tout, dans mon chagrin poignant,

J’allai trouver Lefranc de Pompignan4,

Ainsi que moi natif de Montauban,

Lequel jadis a brodé quelque phrase

Sur la Didon qui fut de Métastase ;

Je lui contai tous les tours du croquant :

Mon cher pays, secourez-moi, lui dis-je,

Fréron me vole, et pauvreté m’afflige.

   De ce bourbier vos pas seront tirés,

Dit Pompignan ; votre dur cas me touche :

Tenez, prenez mes Cantiques sacrés ;

Sacrés ils sont, car personne n’y touche;

Avec le temps un jour vous les vendrez :

Plus, acceptez mon chef-d’oeuvre tragique

De Zoraïd5; la scène est en Afrique :

A la Clairon vous le présenterez ;

C’est un trésor : allez, et prospérez.

Tout ranimé par son ton didactique,

Je cours en hâte au parlement comique,

Bureau de vers, où maint auteur pelé

Vend mainte scène à maint acteur sifflé.

J’entre, je lis d’une voix fausse et grêle

Le triste drame écrit pour la Denèle6.

Dieu paternel, quels dédains, quel accueil !

De quelle œillade altière, impérieuse,

La Dumesnil rabattit mon orgueil !

La Dangeville est plaisante et moqueuse

Elle riait ; Grandval me regardait

D’un air de prince, et Sarrazin dormait ;

Et, renvoyé penaud par la cohue,

J’allai gronder et pleurer dans la rue.

De vers, de prose, et de honte étouffé,

Je rencontrai Gresset7 dans un café ;

Gresset doué du double privilège

D’être au collège un bel esprit mondain,

Et dans le monde un homme de collège ;

Gresset dévot : longtemps petit badin,

Sanctifié par ses palinodies,

Il prétendait avec componction

Qu’il avait fait jadis des comédies,

Dont à la Vierge il demandait pardon.

   Gresset se trompe, il n’est pas si coupable :

Un vers heureux et d’un tour agréable

Ne suffit pas ; il faut une action,

De l’intérêt, du comique, une fable,

Des moeurs du temps un portrait véritable,

Pour consommer cette oeuvre du démon.

Mais que fit-il dans ton affliction ?

   Il me donna les conseils les plus sages :

Quittez, dit-il, les profanes ouvrages ;

Faites des vers moraux contre l’amour ;

Soyez dévot, montrez-vous à la cour.

Je crois mon homme, et je vais à Versailles :

Maudit voyage ! hélas ! chacun se raille

En ce pays d’un pauvre auteur moral ;

Dans l’antichambre il est reçu bien mal,

Et les laquais insultent sa figure

Par un mépris pire encor que l’injure.

Plus que jamais confus, humilié,

Devers Paris je m’en revins à pied.

L’abbé Trublet8 alors avait la rage

D’être à Paris un petit personnage ;

Au peu d’esprit que le bonhomme avait

L’esprit d’autrui par supplément servait.

Il entassait adage sur adage ;

Il compilait, compilait, compilait ;

On le voyait sans cesse écrire, écrire

Ce qu’il avait jadis entendu dire,

Et nous lassait sans jamais se lasser :

Il me choisit pour l’aider à penser.

Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,

Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.

L’abbé Trublet m’avait pétrifié ;

Mais un bâtard du sieur de Lachaussée

Vint ranimer ma cervelle épuisée,

Et tous les deux nous fîmes par moitié

Un drame court et non versifié,

Dans le grand goût du larmoyant comique,

Roman moral, roman métaphysique.

   Eh bien, mon fils, je ne te blâme pas.

Il est bien vrai que je fais peu de cas

De ce faux genre, et j’aime assez qu’on rie ;

Souvent je bâille au tragique bourgeois,

Aux vains efforts d’un auteur amphibie

Qui défigure et qui brave à la fois,

Dans son jargon, Melpomène et Thalie.

Mais après tout, dans une comédie,

On peut parfois se rendre intéressant

En empruntant l’art de la tragédie,

Quand par malheur on n’est point né plaisant.

Fus-tu joué ? ton drame hétéroclite

Eut-il l’honneur d’un peu de réussite ?

   Je cabalai ; je fis tant qu’à la fin

Je comparus au tripot d’arlequin.

J’y fus hué : ce dernier coup de grâce

M’allait sans vie étendre sur la place ;

On me porta dans un logis voisin,

Prêt d’expirer de douleur et de faim,

Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce.

   Le pauvre enfant ! son malheur m’intéresse ;

Il est naïf. Allons, poursuis le fil

De tes récits : ce logis, quel est-il ?

   Cette maison d’une nouvelle espèce,

Où je restai longtemps inanimé,

Était un antre, un repaire enfumé,

Où s’assemblait six fois en deux semaines

Un reste impur de ces énergumènes,

De Saint-Médard effrontés charlatans,

Trompeurs, trompés, monstres de notre temps9.

Missel en main, la cohorte infernale

Psalmodiait en ce lieu de scandale,

Et s’exerçait à des contorsions

Qui feraient peur aux plus hardis démons.

Leurs hurlements en sursaut m’éveillèrent ;

Dans mon cerveau mes esprits remontèrent ;

Je soulevai mon corps sur mon grabat,

Et m’avisai que j’étais au sabbat.

Un gros rabbin de cette synagogue,

Que j’avais vu ci-devant pédagogue,

Me reconnut : le bouc s’imagina

Qu’avec ses saints je m’étais couché là.

Je lui contai ma honte et ma détresse.

Maître Abraham10, après cinq ou six mots

De compliment, me tint ce beau propos :

J’ai comme toi croupi dans la bassesse,

Et c’est le lot des trois quarts des humains :

Mais notre sort est toujours dans nos mains.

Je me suis fait auteur, disant la messe,

Persécuteur, délateur, espion ;

Chez les dévots je forme des cabales :

Je cours, j’écris, j’invente des scandales,

Pour les combattre et pour me faire un nom,

Pieusement semant la zizanie,

Et l’arrosant d’un peu de calomnie.

Imite-moi, mon art est assez bon ;

Suis, comme moi, les méchants à la piste ;

Crie à l’impie, à l’athée, au déiste,

Au géomètre ; et surtout prouve bien

Qu’un bel esprit ne peut être chrétien :

Du rigorisme embouche la trompette ;

Sois hypocrite, et ta fortune est faite.

A ce discours saisi d’émotion,

Le coeur encore aigri de ma disgrâce,

Je répondis en lui couvrant la face

De mes cinq doigts ; et la troupe en besace,

Qui fut témoin de ma vive action,

Crut que c’était une convulsion.

A la faveur de cette opinion,

Je m’esquivai de l’antre de Mégère.

   C’est fort bien fait ; si ta tête est légère,

Je m’aperçois que ton coeur est fort bon.

Où courus-tu présenter ta misère ?

   Las ! où courir dans mon destin maudit !

N’ayant ni pain, ni gîte, ni crédit,

Je résolus de finir ma carrière,

Ainsi qu’ont fait au fond de la rivière

Des gens de bien, lesquels n’en ont rien dit.

Ô changement ! ô fortune bizarre !

J’apprends soudain qu’un oncle trépassé,

Vieux janséniste et docteur de Navarre,

Des vieux docteurs certes le plus avare,

Ab intestat, malgré lui, m’a laissé

D’argent comptant un immense héritage.

Bientôt, changeant de moeurs et de langage,

Je me décrasse ; et m’étant dérobé

A cette fange où j’étais embourbé,

Je prends mon vol, je m’élève, je plane ;

Je veux tâter des plus brillants emplois,

Être officier, signaler mes exploits,

Puis de Thémis endosser la soutane,

Et, moyennant vingt mille écus tournois,

Être appelé le tuteur de nos rois.

J’ai des amis, je leur fais grande chère ;

J’ai de l’esprit alors, et tous mes vers

Ont comme moi l’heureux talent de plaire :

Je suis aimé des dames que je sers.

Pour compléter tant d’agréments divers,

On me propose un très bon mariage ;

Mais les conseils de mes nouveaux amis,

Un grain d’amour ou de libertinage,

La vanité, le bon air, tout m’engage

Dans les filets de certaine Laïs

Que Belzébut fit naître en mon pays,

Et qui depuis a brillé dans Paris.

Elle dansait à ce tripot lubrique

Que de l’Église un ministre impudique

(Dont Marion11 fut servie assez mal)

Fit élever près du Palais-Royal.

Avec éclat j’entretins donc ma belle ;

Croyant l’aimer, croyant être aimé d’elle,

Je prodiguais les vers et les bijoux ;

Billets de change étaient mes billets doux :

Je conduisais ma Laïs triomphante,

Les soirs d’été, dans la lice éclatante

De ce rempart, asile des amours,

Par Outrequin rafraîchi tous les jours12.

Quel beau vernis brillait sur sa voiture !

Un petit peigne orné de diamants

De son chignon surmontait la parure ;

L’Inde à grands frais tissut ses vêtements ;

L’argent brillait dans la cuvette ovale

Où sa peau blanche et ferme, autant qu’égale,

S’embellissait dans des eaux de jasmin.

A son souper, un surtout de Germain

Et trente plats chargeaient sa table ronde

Des doux tributs des forêts et de l’onde.

Je voulus vivre en fermier général :

Que voulez-vous, hélas ! que je vous dise ?

Je payai cher ma brillante sottise,

En quatre mois je fus à l’hôpital.

Voilà mon sort, il faut que je l’avoue.

Conseillez-moi. – Mon ami, je te loue

D’avoir enfin déduit sans vanité

Ton cas honteux, et dit la vérité ;

Prête l’oreille à mes avis fidèles.

Jadis l’Égypte eut moins de sauterelles

Que l’on ne voit aujourd’hui dans Paris

De malotrus, soi-disant beaux esprits,

Qui, dissertant sur les pièces nouvelles,

En font encor de plus sifflables qu’elles :

Tous l’un de l’autre ennemis obstinés,

Mordus, mordants, chansonneurs, chansonnés,

Nourris de vent au temple de Mémoire,

Peuple crotté qui dispense la gloire.

J’estime plus ces honnêtes enfants

Qui de Savoie arrivent tous les ans,

Et dont la main légèrement essuie

Ces longs canaux engorgés par la suie :

J’estime plus celle qui, dans un coin,

Tricote en paix les bas dont j’ai besoin ;

Le cordonnier qui vient de ma chaussure

Prendre à genoux la forme et la mesure,

Que le métier de tes obscurs Frérons.

Maître Abraham, et ses vils compagnons,

Sont une espèce encor plus odieuse.

Quant aux catins, j’en fais assez de cas ;

Leur art est doux, et leur vie est joyeuse :

Si quelquefois leurs dangereux appas

A l’hôpital mènent un pauvre diable,

Un grand benêt, qui fait l’homme agréable,

Je leur pardonne, il l’a bien mérité.

Écoute, il faut avoir un poste honnête.

Les beaux projets dont tu fus tourmenté

Ne troublent plus ta ridicule tête ;

Tu ne veux plus devenir conseiller ;

Tu n’as point l’air de te faire officier,

Ni courtisan, ni financier, ni prêtre.

Dans mon logis il me manque un portier :

Prends ton parti, réponds-moi, veux-tu l’être ?

   Oui-da, monsieur. – Quatre fois dix écus

Seront par an ton salaire ; et, de plus,

D’assez bon vin chaque jour une pinte

Rajustera ton cerveau qui te tinte ;

Va dans ta loge ; et surtout garde-toi

Qu’aucun Fréron n’entre jamais chez moi.

   J’obéirai sans réplique à mon maître,

En bon portier ; mais, en secret, peut-être

J’aurais choisi, dans mon sort malheureux,

D’être plutôt le portier des Chartreux13.

  • 1. M. de Cremille, lieutenant-général, était chargé alors du département de la guerre, sous M. le maréchal de Belle-Isle. [Note de Voltaire, ainsi que toutes celles qui suivent.]
  • 2. Pequet était un premier commis des affaires étrangères; Pleneuf était un en-trepreneur des vivres.
  • 3. Fréron ne se nomme pas Jean, mais Caterin. Il semble que cet homme soit le cadavre d’un coupable qu’on abandonne au scalpel des chirurgiens. Il a été méchant, et il en a été puni. Il dit, dans une de ses feuilles de l’année 1756: « Je ne hais pas la médisance, peut-être même ne haïrais-je pas la calomnie. » Un homme qui écrit ainsi ne doit pas être surpris qu’on lui rende justice.
  • 4. L’homme dont il s’agit ici était d’ailleurs un magistrat et un homme de lettres et de mérite. Il eut le malheur de prononcer à l’Académie un discours peu mesuré, et même très offensant. Il est vrai que sa tragédie de Didon est faite sur le modèle de celle de Metastasio; mais aussi il y a de beaux morceaux qui sont à l’auteur français. Il faut avouer qu’en général la pièce est mal écrite. il n’y a qu’à voir le commencement […]
  • 5. Zoraïde était une tragédie africaine du même auteur. Les comédiens le prièrent de leur faire une seconde lecture pour y corriger quelque chose; il leur écrivit cette lettre: « Je suis fort surpris, messieurs, que vous exigiez une seconde lecture d’une tragédie telle que Zoraïde. Si vous ne vous connaissez pas en mérite, je me connais en procédés, et je me souviendrai assez longtemps des vôtres pour ne plus m’occuper d’un théâtre où l’on distingue si peu les personnes et les talents. Je suis, messieurs, autant que vous méritez que je le sois, votre, etc.
  • 6. Quinault-Denèle était dans ce temps-là une assez bonne comédienne, pour qui principalement Zoraïde avait été faite. Les noms qui suivent sont les noms des comédiens de ce temps-là.
  • 7. Gresset, auteur du petit poème de Ver-Vert, d’autres ouvrages dans ce goût, et de quelques comédies. Il y a des vers très heureux dans tout ce qu’il a fait. Il était jésuite quand il fit imprimer son Ver-Vert. Le contraste de son état et des termes de b... et f... qu’on voyait dans ce petit poème fit un très grand éclat dans le monde, et donna à l’auteur une grande réputation. Ce poème n’était fondé à la vérité que sur des plaisanteries de couvent, mais il promettait beaucoup; l’auteur fut obligé de sortir des jésuites. Il donna la comédie du Méchant, pièce un peu froide, mais dans laquelle il y a des scènes extrêmement bien écrites. Revenu depuis à la dévotion, il fit imprimer une Lettre dans laquelle il avertissait le public qu’il ne donnerait plus de comédies, de peur de se damner. Il pouvait cesser de travailler pour le théâtre sans le dire. Si tous ceux qui ne font point de comédies en avertissaient tout le monde, il y aurait trop d’avertissements imprimés. Cet avis au public fut plus sifflé que ne l’aurait été une pièce nouvelle, tant le public est malin.
  • 8. L’abbé Trublet, auteur de quatre tomes d’Essais de littérature. Ce sont de ces livres inutiles, où l’on ramasse de prétendus bons mots qu’on a entendu dire autrefois, des sentences rebattues, des pensées d’autrui délayées dans de longues phrases, de ces livres enfin dont on pourrait faire douze tomes avec le seul secours du Polyanthe.
  • 9. Il y avait en effet alors, auprès de l’hôtel de la Comédie italienne, une maison où s’assemblaient tous les convulsionnaires, et où ils faisaient des miracles. Ils étaient protégés par un président au parlement, nommé du Bois, après l’avoir été par un Carré de Montgeron, conseiller au même parlement. Cette secte de convulsionnaires, celle des moraves, des ménonistes, des piétistes, font voir comment certaines religions peuvent aisément s’établir dans la populace, et gagner ensuite les classes supérieures. Il y avait alors plus de six mille convulsionnaires à Paris. Plusieurs d’entre eux faisaient des choses très extraordinaires. On rôtissait des filles sans que leur peau fût endommagée; on leur donnait des coups de bûche sur l’estomac sans les blesser; et cela s’appelait donner des secours. Il y eut des boiteux qui marchèrent droit et des sourds qui entendirent. Tous ces miracles commençaient par un psaume qu’on récitait en langue vulgaire; on était saisi du Saint-Esprit, on prophétisait; et quiconque dans l’assemblée se serait permis de rire aurait couru risque d’être lapidé. Ces farces ont duré vingt ans chez les Welches.
  • 10. C’est Abraham Chaumeix, vinaigrier et théologien, dont on a parlé ailleurs.
  • 11. Marion de Lorme, courtisane du temps du cardinal de Richelieu, et qui fit une assez grande fortune avec ce ministre, qui était fort généreux.
  • 12. La mode était alors de se promener en carrosse ou à pied sur les boulevards de Paris, que M. Outrequin avait soin de faire arroser tous les jours pendant l’été. Les jeunes gens se piquaient d’y faire paraître leurs maîtresses dans les voitures les plus brillantes. On y voyait des filles de l’Opéra couvertes de diamants; elles renouaient leurs cheveux avec des peignes où il y avait autant de diamants que de dents. Les boulevards étaient bordés de cafés, de boutiques de marionnettes, de joueurs de gobelets, de danseurs de corde, et de tout ce qui peut amuser la jeunesse.
  • 13. Le Portier des Chartreux est un livre qui n’est pas de la morale la plus austère. On y trouve un portrait de l’abbé Desfontaines, plus hardi que tous ceux l’on lit dans Pétrone. Cet ouvrage est de l’auteur de la petite comédie intitulée le B... L’auteur était d’ailleurs aussi savant dans l’antiquité que dans l’histoire des moeurs modernes; et il a composé des discours sérieux pour des personnages très graves, qui ne savaient pas les faire eux-mêmes.

Numéro
$6644


Année
1760

Auteur
Voltaire

Description

399 décasyllabes

Notes

On nous assure que l’auteur s’amusa à composer cet ouvrage en 1758, pour détourner de la carrière dangereuse des lettres un jeune homme sans fortune, qui prenait pour du génie sa fureur de faire de mauvais vers. Le nombre de ceux qui se perdent par cette passion malheureuse est prodigieux. Ils se rendent incapables d’un travail utile; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi subalterne, mais honnête, qui leur donnerait du pain; ils vivent de rimes et d’espérances, et meurent dans la misère. (Note de Voltaire, 1771.)


Références

Repris de Voltaire, Oeuvrs complètes, éd. Moland, t.X, p.103-118 - Poésies satyriques, p.31-46 - Satiriques du dix-huitème siècle, p.53-69

Mots Clefs
Contre Le Franc de Pompignan et autres adversaires de Voltaire