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Complainte des filles auxquelles on vient d’interdire l’entrée des Tuileries à la brune

Complainte des filles auxquelles on vient d’interdire l’entrée aux Tuileries à la brune
De la plus sensible douleur
Nous avons l’âme pénétrée :
Une cabale conjurée
Pour mortifier notre honneur
Nous a, contre vent et marée,
Après deux siècles de bonheur,
Fait enfin défendre l’entrée
De ce promenoir enchanteur
Où nous avions le privilège
De convoquer soir et matin
L’Amour, et le riant cortège
Des jeux qu’il conduit par la main.
Ce sont tes tours, cruelle Envie !
Tu répands partout ton venin,
Tu te montres du genre humain
La plus implacable ennemie,
Et sur le sexe féminin
Tu repais surtout ta furie.
A la ville comme à la cour
L’on voit des soupçons, des alarmes,
Et l’on fait la guerre à l’amour
En rendant hommage à ses charmes.
Français, que vous êtes cruels !
Si ce dieu dans quelques retraites
Voit fumer l’encens des mortels,
Bientôt des langues indiscrètes
Frondent son trône et ses autels.
Du favorable et doux mystère
On lève hardiment le manteau,
Sans savoir tout voir et. se taire,
L’on veut arracher le bandeau
Qui couvre l’enfant de Cythère ;
Et pour éteindre son flambeau
En le prenant dès le berceau,
L’on blâme avec un ton sévère
Ce que soi-même on voudrait faire.
Non, il n’est plus de charité,
Tout est l’objet d’une critique,
Quoiqu’à l’utilité publique
On se consacre avec bonté,
Par goût ou par nécessité ;
Il faut toujours que le cynique
Prêche et fronde avec âcreté.
Depuis qu’on fait un édifice
Dans un palais jadis fameux,
Par le concours des amoureux,
Nous n’avions plus qu’un bel hospice
Où tous les amours ténébreux
Avaient encor le bénéfice
De donner l’essor à leurs feux.
Dans un réduit tranquille et sombre,
Loin du commerce des humains,
Le bienfaisant dieu des jardins
Nous favorisait de son ombre
Sans scandaliser les voisins.
Le doux mystère et la verdure
Dérobaient aux yeux nos attraits,
Et nous y dissertions en paix
Sur les effets de la nature.
Quelquefois, sur un vert gazon,
On se livrait à la saillie.
Le plaisir dictait la leçon,
Et quelques instants de folie
Valaient un siècle de raison,
Quand la pratique était polie,
Et qu’on riait à frais communs.
D’autres fois l’on faisait sa pause
Sur un banc, loin des importuns,
Et la fleur fraîchement éclose
Nous embaumait de ses parfums.
Dans le secret et le silence
Nous prenions l’air sous les berceaux,
Où nous n’avions que les oiseaux
Pour témoins de notre alliance,
Et bien souvent notre présence
Y prévenait de plus grands maux.
Pour goûter nos plaisirs champêtres,
Un gros financier, un robin,
Un écolier, un vieux bouquin,
Et quelquefois de petits-maîtres,
Venaient encenser nos appas ;
D’autres, guidés par l’habitude,
En se cachant, à petits pas,
Venaient à notre solitude
Dans une modeste attitude
Pour nous complimenter tout bas,
Et nous donner la certitude
Qu’Amour ne les tourmentait pas.
Nous jouissions d’un sort tranquille ;
Et voilà qu’un esprit malin
Vient nous chasser de notre asile,
Et qu’un règlement inhumain,
Dont retentit toute la ville,
Nous ôte notre gagne-pain,
Sans égard pour l’homme fragile
Qui sent l’aiguillon clandestin
D’un tempérament indocile,
Et qui du sexe féminin,
Pour avoir un sommeil bénin,
Invoque la ressource utile.
Faudra-t-il donc sur les remparts
Gagner tristement notre vie ?
Braver les vents ou les brouillards,
Les odeurs, la crotte et la pluie,
Pour amadouer des soudards
Qui ne nous payent qu’en liards,
Et qui, pour un rien en furie,
Lancent des coups et des brocards
Suivis de grosse maladie ?
Nous avons un Roi bienfaisant,
Qui veut que tous ses sujets vivent
Du fruit de leur petit talent,
Pourvu qu’exactement ils suivent
Un régime simple et décent.
Or c’est nous faire trop d’injures
Que de nous bannir d’un jardin
Où l’on admet soir et matin
Les plus abjectes créatures,
Des polissons et des vauriens,
Sans compter les chats et les chiens
Qui vont y faire leurs ordures.
Nous ne choquons point le coup d’œil :
L’Opéra fini, l’on abonde,
Et nous n’avons jamais l’orgueil
De nous fourrer dans le beau monde.
Que l’on expulse des palais
Les vendeurs de colifichets
Ou les marchands de contrebande,
Le peuple ne criera jamais ;
L’intérêt public le demande.
Mais nous, qui faisons un métier
Favorable aux désirs de l’homme,
Devrait-on nous sacrifier ?
Il faudrait du moins, comme à Rome,
Nous assigner quelque quartier,
Où, pour une modique somme,
On nous permît de travailler,
D’étaler et de détailler.
Faut-il donc avoir équipage
Et loger au premier étage ?
Faut-il avoir des diamants,
De grands laquais, et le visage
Couvert de rouge jusqu’aux dents,
Pour jouir du bel avantage
De dévaliser les galants
Sans éprouver aucun orage ?
L’amour aime les pauvres gens,
A la ville comme au village.
Il faut donc qu’on trouve à Paris
De la marchandise à tout prix ;
De tous les temps c’est un usage
Parmi nous comme en tout pays,
Et l’étranger doit rendre hommage
Aux droits que nous avons prescrits
Contre les lois du mariage,
Dont nous ne traçons qu’une image.
Si ceux qui se sentent épris
D’un fumet de libertinage
Par nous risquent d’être punis,
Ce n’est pas un si grand dommage ;
C’est leur faute, s’ils y sont pris.
Jadis, dans le jardin d’un prince,
Les chiens de ville et de province
Avaient de fréquents rendez-vous ;
Ils commettaient des indécences ;
Mais de sévères ordonnances
Les exilèrent bientôt tous.
Le fouet en main, un grand suisse
Leur faisait faire l’exercice,
Criait, les assommait de coups,
Et leur faisait honte du vice.
Devons-nous craindre que sur nous
On exerce ainsi la justice ?
Le gouvernement est trop doux
Pour nous traiter comme une lice ;
Et quand il veut qu’on nous punisse,
A l’hôpital, sous les verrous,
Par ordonnance de police,
On nous fait porter un cilice
Pour gagner la gale et les poux :
C’est bien assez pour nos cinq sous.
Il faut un peu qu’on nous pardonne ;
C’est parfois la fragilité,
Et plus souvent la pauvreté,
Qui, pour subsister, nous ordonne
De barbouiller la chasteté.
L’on cède au besoin qui commande,
Quand on est pressé par la faim,
Et quand nous marchons au serein,
C’est moins pour avoir de la viande
Que ce n’est pour avoir du pain.
Notre corps, notre houppelande
Composent notre saint-crespin ;
Il faut bien en faire une offrande,
Dès que d’ailleurs on n’a plus rien,
Puisqu’aux termes de la légende,
Se laisser mourir n’est pas bien,
Pour peu qu’on ait le cœur chrétien.
A midi l’on mange la soupe,
Le soir il faut encor souper,
Et nous avons beau galoper,
La disette est toujours en croupe
Sans autre moyen d’échapper.
Il faut du bois, de la chandelle,
L’on veut acquitter son loyer ;
Ou, faute de pouvoir payer,
On met nos meubles en cannelle ;
Plus, pour la capitation
On nous met encore en dépense ;
Mais de cette imposition
L’on devrait nous donner quittance ;
Tout le monde sait en effet
Que c’est par tête qu’on la met,
Et ce n’est pas cette partie
Qui nous fait gagner notre vie ;
Mais pour nous on change l’objet.
Ainsi, malgré notre industrie,
Il ne nous reste rien de net.
Le règlement qui nous pourchasse
Nous chagrine et nous embarrasse
Nous n’avions plus qu’un seul réduit
Où nous trouvions quelque profit,
Et le gouverneur nous en chasse.
Comment faire ? le pain est cher ;
Faudra-t-il donc en pet-en-l’air
Aller raccrocher dans les rues,
Ou nous montrer à demi nues,
Même dans le fort de l’hiver ?
Non, car on y verra trop clair ;
Nous serions bientôt reconnues :
Le guet est un rude ennemi,
La police qui nous tourmente
A rendu la ville éclatante
Dans la nuit comme en plein midi,
Et les filous en ont gémi.
Sur nous, dès la première affaire,
On aura bientôt mis la main,
Et l’intraitable commissaire
Nous fera mettre à Saint-Martin,
Où l’on couche avec le chagrin,
Le désespoir et la misère.
Ainsi, plaignez notre destin,
Citoyens, dont le caractère
A la bienfaisance est enclin.
Si l’on doit assister son frère,
L’on doit aider aussi ses sœurs :
Procurez-nous quelques douceurs ;
L’on priera pour vous à Cythère,
Et l’Amour suppliera sa mère
De vous accorder ses faveurs.
Mais nos vœux seront inutiles,
Le public fut toujours ingrat,
Et par des propos incivils
Il aggravera notre état ;
Sans pitié, sans reconnaissance,
Il badine des maux d’autrui ;
Sa vive humeur, son inconstance,
Le font plaisanter sur la France
Comme il ferait sur l’ennemi ;
Et pour dissiper son ennui,
Il se raille avec complaisance
De ceux qui travaillent pour lui,
Dès qu’il les voit dans l’indigence.

Numéro
$1281


Année
1769

Auteur
Marchand, Jean-Henri ?



Références

Raunié, VIII,144-53


Notes

Paraît être de Jean-Henri Marchand. Cf. Cioranescu.