Clément Satire VIII

                         Satire VIII

 

C’était pendant les jours où les âpres chaleurs

Fendent la terre aride et font sécher les fleurs,

Qu’arraché tout à coup de mon champêtre asile,

Et du sein des vallons transplanté dans la ville,

J’aillais, non chez les Grands mendier un coup d’œil,

Ni marchander au Louvre un ennuyeux fauteuil,

Mais défendre un fermier qu’on pille au nom du prince,

Contre un dur exacteur, vautour de la province.

 

Un soir, je parcourais ces superbes jardins,

Jadis si fréquentés de nos rois citadins,

Me plongeant sous ces bois noircis par un long âge,

Dans la sombre fraîcheur que nourrit leur ombrage.

Le hasard à mes yeux offrit certain plaisant,

Ami sûr et loyal, quoiqu’un peu médisant.

D’aussi loin qu’il me voit, il accourt, il s’écrie :

Hé, c’est vous ! qu’étiez-vous devenu, je vous prie ?

Avez-vous sans retour abandonné Paris ?

Laissez-vous le champ libre à tous nos beaux-esprits ?

On ne voit rien de vous, paresseux que vous êtes.

Je crains que de vos prés les humides retraites

Ne rouillent vos talents, et cet esprit malin

Que le Ciel vous donna pour mordre le prochain.

C’est dommage ; on est triste, on a besoin de rire ;

Le siècle, Dieu merci, fournit à la satire ;

Et nous méritons bien, pour prix de nos travers,

Qu’on nous fasse l’honneur de s’en moquer en vers.

Vous riez : ah ! j’augure, et ma joie en est vive,

Que la Muse aux bons mots n’est pas restée oisive ;

Et que ce long silence, enfin, aura produit

Quelque ouvrage piquant, et qui fera grand bruit.

Allons, lisez-le-moi ; je brûle de l’entendre,

Et cours dans tout Paris à l’instant le répandre.

 

Vous vous trompez, lui dis-je, et dans mes doux loisirs,

Mon cœur, moins inquiet, s’est fait d’autres plaisirs.

Dans le feu du jeune âge, et tout novice encore,

Sur la scène du monde à peine on vient d’éclore,

Tout surprend, tout nous choque et déplaît à nos yeux ;

On voudrait d’autre mœurs, et que tout allât mieux.

Ne trouvant nul profit au mal que l’on voit faire,

L’odieuse injustice émeut notre colère ;

Et sans cesse entourés de méchants et de sots,

Leur aspect affligeant trouble notre repos.

On se sent dévoré d’ne bile caustique,

Et rien n’est à l’abri de notre humeur critique ;

On croit que par des traits, ou mordants, ou railleurs,

En frondant les humains on les rendra meilleurs ;

Qu’un charitable affront va convertir le vice,

Corriger la sottise, effrayer l’injustice :

Mais soyez, dans vos vers, ou plaisant, ou chagrin,

L’un rit, l’autre s’offense, et chacun suit son train.

Bien fou qui prétendrait à réformer le monde !

« Que m’importent les cris du peuple qui me fronde »

Disait ce magistrat, fléau d’iniquité,

Craint, abhorré de tous, et pourtant respecté.

« Je sais, poursuivait-il, qu’en secret on m’outrage,

Que le faible à ma voix n’obéit qu’avec rage,

Qu’on frémit à mon nom, que mes jours sont maudits ;

Le peuple me condamne, et moi je m’applaudis ;

Et laissant s’exhaler son impuissante injure,

J’écrase en souriant ce peuple qui murmure. »

Quand la voix de l’honneur parle en vain à des sourds,

Que peuvent d’un censeur les stériles discours ?

Celui que rien ne touche, agit et laisse dire.

Qui brave le mépris, ne craint pont la satire.

 

Aussi, dès que les ans amènent l’âge mûr,

L’esprit devient plus doux, si le cœur est plus dur.

Pour tout autre que nous, armés d’indifférence,

Le mal qui nous épargne obtient notre indulgence,

Aux mœurs qu’on censurait on sait se conformer ;

On se sert des méchants au lieu de les blâmer.

Si, du monde éloigné, sous un abri paisible,

On conserve un esprit aux vices moins flexible,

Détaché pour jamais des mortels corrompus,

On pardonne aisément à ceux qu’on ne craint plus.

Il faudrait s’occuper des méchants pour les peindre ;

Il faudrait les haïr ; mais il vaut mieux les plaindre.

Celui que son courage, après un long effort,

Loin du courant fatal a poussé vers le bord, 

Tranquille spectateur, assis sur le rivage,

Ne fait point le procès à ceux qui font naufrage.

 

                              L’ami

Vraiment, sur un sujet si gravement traité,

Le mielleux Condorcet n’eût pas mieux disserté.

Quoi ! faut-il, si le monde est insensé, perfide,

S’ensevelir vivant dans quelque Thébaïde,

Et nouvel Héraclite, enveloppé d’ennui,

Pleurer amèrement sur les erreurs d’autrui ?

Le monde, à mon avis, est une comédie ;

Chacun à s’y tromper s’intrigue et s’étudie :

Mais, sans y rendre un rôle et le masque d’acteurs,

Laissons jouer la farce et soyons spectateurs.

Ne voyons les méchants qu’au jour du ridicule ;

Amusons-nous des sots, et rions sans scrupule

Car je n’approuve pas ces vaporeux auteurs,

Des maux du genre humain sombres calculateurs,

Dont la Muse, toujours farouche, atrabilaire, 

Contre les mœurs du temps déclame avec colère,

Et qui vont en tous lieux, d’un œil triste et  cruel,

Fureter des noirceurs pour en nourrir leur fiel.

Je n’aime point des vers dictés par les Furies.

 

                              L’auteur

Mais vous, expert malin en fines railleries,

Qui voulez qu’un censeur, par la joie excité,

Emprunte tous ses traits des mains de la gaieté,

Que les Jeux et les Ris qui dictent la satire ;

De grâce, où trouvez-vous si grand sujet de rire ?

Le tableau de nos mœurs vous paraît-il plaisant ?

Le théâtre du monde est-il bien amusant ?

De ce siècle engourdi d’un vice léthargique,

Le fidèle portrait deviendra-t-il comique ?

Le ridicule égaie et prête à l’agrément ;

Mais la perversité résiste à l’enjouement.

Et comment plaisanter, quand la bile est émue

De tant d’objets hideux qui révoltent la vue ;

Quand on ne voit partout que des cœurs dépravés,

D’égoïsme endurcis, et de luxe énervés ;

Hommes indifférents aux humains misères,

Croyant que tout va bien, s’ils font bien leurs affaires ;

Citadins étrangers dans leur propre pays,

Qui ne sont citoyens, pères, époux, ni fils :

De l’endurcissement se faisant un système,

Ami de tout le monde, et n’aimant rien qu’eux-mêmes, 

Insensibles à tout, et, d’un œil hébété,

Nous vantant, en bâillant leur sensibilité ?

Peut-on représenter sous des couleurs aimables,

Des travers odieux et des mœurs si coupables ;

Du perfide intérêt tous les crimes divers :

Les pauvres corrompus et les riches pervers ;

Tous, à s’entre-piller travaillant sans relâche ;

Le puissant, vil et dur ; le faible, vil et lâche ;

Ceux-là, voleurs titrés et justement haïs ;

Ceux-ci, fripons obscurs, à bon droit avilis ;

Et, dans ce noir conflit d’une guerre intestine,

Chacun de son voisin conspirant la ruine ?

 

Mais ici, vous peindrai-je, en un portrait badin,

Les noirs originaux qu’assemble ce jardin ?

Cet homme si brillant, ce héros d’industrie,

A l’or de l’Angleterre a vendu sa patrie.

Comment aux grands honneurs cet autre est-il monté ?

Par un gouvernement qu’il a seul dévasté.

Ce seigneur, dont l’esprit dément peu la figure,

A changé son palais en un bureau d’usure ;

L’autre, par un emprunt affiché dans Paris,

De mille créanciers emporte les débris ;

Celui-ci, pour ravir une fille à sa mère,

Du chœur de l’Opéra lui fait un sanctuaire ;

Celui-là, trop gêné dans ses plaisirs jaloux,

N’a point fait enlever la femme, mais l’époux :

Ce père, accusateur de sa race proscrite,

Nourrit à Charenton le fils dont il hérite.

Plus loin… Mais dans ce lieu peuplé d’honnêtes gens,

Dont l’oreille espionne est ouverte en tout temps,

Peut-être on nous écoute, et je crains d’en trop dire :

Enfin, où trouvez-vous si grand sujet de rire ?

 

                              L’ami

Partout ; car un objet vu sous différent jour,

Nous paraît bien souvent triste ou gai, tour à tour.

Plus d’un monstre effroyable a son aspect grotesque ;

On peut trouver à tout une face burlesque ;

Et Callot, égayant les sujets sérieux,

Même en peignant le Diable, a réjoui nos yeux.

Les Ris et les Amours ont vu filer Hercule.

Il n’est point de méchant qui n’ait son ridicule.

Cet homme dont le cœur, armé d’un triple airain,

A chassé pour jamais tout sentiment humain,

Qui ne voit que lui seul digne en tout de lui plaire,

Dans votre âme indignée allume la colère :

Moi, je veux qu’il m’amuse encore à ses dépens,

Je perce jusqu’à lui dans ses salons brillants

Où des glaces partout la surface argentée

Offre sa chère image à ses yeux répété.

De portraits merveilleux ses lambris sont couverts,

Qui ne montrent que lui sous vingt aspects divers.

Aux pieds d’une statue il est presque en prière.

Dans ce marbre orgueilleux son âme est toute entière.

Si ce marbre marchait, parlait et respirait,

Ce serait encor lui ; chacun s’y tromperait.

Aveugle aux traits de l’art, il n’y voit que lui-même,

C’est lui qu’en ce chef-d’œuvre il admire et qu’il aime.

Ce ministre des lois, apostat de Thémis,

Qui profana son temple, et sa pourpre et ses lys,

Qui désola, d’un mot, les villes consternées,

Plus maudit en un jour qu’un autre en vingt années,

Dont on ne prononçait le nom qu’avec fureur,

Etrival de Terray pour inspirer l’horreur ;

N’eût-on pas ri de voir sa burlesque bassesse

Du maître subjugué courtisant la maîtresse,

Avilir la Simarre au rôle de Bouffon,

De son mortier folâtre agacer un bichon ;

D’un perroquet criard exciter les injures,

Et de son bec crochu défier les morsures ;

Disputer de gambade avec le sapajou,

Qui, plus adroit, plus leste, et peut-être aussi fou,

Sans respect pour le chef de la magistrature,

Enlève à Monseigneur sa fausse chevelure,

S’en coiffe, et triomphant dans ce grave appareil,

S’avance fièrement pour aller au conseil ;

Tandis que, dans un coin, le honteux personnage

De son chef dépouillé songe à venger l’outrage,

Et que la favorite, arbitre du combat,

Vient d’adjuger les Sceaux au nouveau magistrat !

 

Ainsi, grâce aux travers de la folie humaine,

Le méchant ridicule a consolé la haine.

Par la faveur du Ciel, qui se déclare ainsi,

Le cœur d’un scélérat, aux remords endurci,

Aux traits du châtiment souvent inaccessible,

Dans son orgueil blessé peut être encor sensible.

Tel, contre ses forfaits, sans en être irrité,

Laisse parler tout haut la dure vérité,

Et craint d’un mot plaisant la fine raillerie :

Il veut bien qu’on se plaigne, et non pas que l’on rie.

La haine injurieuse, au lieu de l’émouvoir,

Atteste à son orgueil l’éclat de son pouvoir ;

Mais les traits des railleurs lui prouvent sa sottise :

Il souffre qui le hait, et non qui le méprise.

Ecoutez un récit qui vient à mon propos.

 

Bertrand, singe éloquent, mais diseur de bons mots,

Eloquent par étude, et malin par nature,

Sous le nom d’orateur, se vit, par aventure,

A la cour d’un vieux tigre, avec honneur, admis,

Comme autrefois Platon chez le tyran Denis ;

Ou bien, comme naguère, en quelque cour sauvage,

Plus d’un fou philosophe a contrefait le sage.

Bertrand, témoin contrit des horribles excès

Dont le monstre royal s’enivre en son palais,

Ne put tenir la bride à sa sainte éloquence ;

Dans cette cour de sang il prêcha la clémence.

Les lâches courtisans blâmaient sa liberté ;

Ils traitaient la vertu de lèse-majesté.

Sa Majesté tigresse, en achevant de boire

Le sang qui ruisselait le long de sa mâchoire,

Leur dit : Faisons toujours, et laissons-le crier :

Bertrand est orateur, Bertrand fait son métier.

Mais un jour, oubliant l’éloquence et la chaire,

Notre singe un moment reprit son caractère :

Il contrefit si bien une contorsion,

Des plaisirs du vieux monstre affreuse expression,

Qu’avant de réfléchir sur le courroux du sire,

Toute la cour partit d’un grand éclat de rire.

Le roi, si plaisamment par le singe imité,

Reconnut sa laideur et sa difformité :

Des horreurs de sa vie il riait sans scrupule ;

Mais on ne rit jamais de se voir ridicule.

Sous sa grille d’acier notre railleur ut pris,

Puis écorché tout vif aux yeux des favoris.

 

                              L’auteur

De cet exemple, enfin, que voulez-vous conclure ?

 

                              L’ami

Que le vice est souvent insensible à l’injure ;

Mais que du ridicule il craint les traits perçants.

 

                              L’auteur

Et moi, de ce récit, par un plus juste sens,

Je conclu que parmi des tigres en furie,

Rien n’est plus insensé que la plaisanterie.

Pour éviter le sort du singe imitateur,

Je retourne à mes bois. Adieu donc, serviteur.

Numéro
$7731


Année
1786

Auteur
Clément

Description

Dialogue

Notes

 Les 11 satires de Clément occupent les N°$7724-$7734. Elles figurent dans le recueil Satires par M. C***, Amsterdam et se trouvent à Paris chez les Marchands de nouveautés, 1786.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, t.II, p.120-29

Mots Clefs
Jean-Marie-Benoît Clément, Satire VIII