Clément Satire VI

                             Satire VI

 

                             L’intrigant

Vous avez donc quitté notre obscure province ;

Et lestement chargé d’une bourse assez mince,

Vous venez à Paris chercher un sort plus doux.

 

                           Le Provincial

Oui, tel est mon espoir.

 

                             L’intrigant

                                   Hé bien, que voulez-vous ?

Qu’attendez-vous de moi ?

 

                           Le Provincial

                                     Que votre expérience

Conduise en mes projets ma docile ignorance.

A vos conseils prudents je veux m’abandonner.

 

                             L’intrigant

Pour des conseils, mon cher, je puis vous en donner.

Qui connaît mieux que moi les mœurs de cette ville ?

La science du monde est l’art le plus utile.

On cherche la fortune, elle est entre nos mains.

Les travers insensés, les erreurs des humains,

Voilà pour l’industrie une mine profonde,

Et plus elle est fouillée, et plus elle est féconde.

Fions-nous  leurs moeurs ; que dis-je ? faisons mieux ;

De leurs propres défauts, parons-nous à leurs yeux ;

Caressons leurs penchants, courtisons leurs caprices,

Et mettons à profit leur sottise et leurs vices.

L’homme est froid pour le bien ; l’intérêt l’endurcit ;

La voix des passions le charme et l’adoucit.

Voulez-vous avec lui partager ses richesses ?

Il faut moins le servir que flatter ses faiblesses.

Oui, c’est en cultivant cet art souple et flatteur,

Que vous pourrez fléchir l’orgueil d’un protecteur.

Par les plus humbles soins affectez de lui plaire ;

Rendez-vous complaisant, vous serez nécessaire.

La barrière du rang va tomber devant vous ;

Il va vous confier ses secrets les plus doux.

Faut-il passer un bail avec une maîtresse,

Ou gagner un mari ? c’est à vous qu’il s’adresse.

C’est vous qui, le matin, admis à son boudoir,

Arrangez avec lui tous les plaisirs du soir,

Tandis qu’en l’antichambre, avec impatience,

Les courtisans en foule implorent audience.

Cherche-t-on à s’ouvrir un accès jusqu’à lui ?

Veut-on, pour quelque grâce, acheter son appui ?

On vient à vous d’abord ; c’est vous qu’on sollicite ;

Le duc et le prélat vont vous rendre visite ;

Vous êtes le patron, le bien-aimé des grands ;

Même ils seront flattés d’être un peu vos parents.

Chez vous pleuvent les dons, solide récompense

Des faveurs du vizir que votre main dispense ;

Et vous pourrez bientôt, de ces dons glorieux

Acheter le village où sont né vos aïeux.

 

                           Le Provincial

Insensé qui se fie à ces hautes promesses !

Je sais que la Fortune, aveugle en ses caresses,

Dans son char, en passant, enlève quelquefois

Ces enfants du hasard qu’elle adopte sans choix.

Sous l’œil de la Faveur elle-même les place ;

Pour eux, du coeur des grands elle amollit la glace ;

Et par ces vils ressorts, ouvrage de ses mains,

Gouverne obscurément les maîtres des humains :

Mais à ces jeux du sort bien peu doivent s’attendre ;

D’un espoir si hardi je saurai me défendre ;

Et d’un succès moins rare on peut se contenter.

 

                             L’intrigant

Dans le monde, il n’est rien qu’on ne doive tenter.

L’audace nous sert mieux souvent que la prudence,

Et l ‘on parvient à tout, à force d’impudence.

L’ambition timide est toujours un défaut ;

Et pour atteindre au but, il faut viser plus haut.

Sous ses prétentions cachant ses espérances,

Tel demande les Sceaux pour avoir les finances.

Mais, puisqu’au lieu de prendre un élan courageux,

A des succès communs vous rabaissez vos vœux,

Paris vous offrira mille routes obscures

Qui mènent sourdement à des fortunes sûres.

Chez un riche vieillard, sans femme et sans enfants,

Sachez vous introduire : épiez ses penchants ;

Devinez et louez ses goûts les plus fantasques ;

De son humeur chagrine essuyez les bourrasques.

Il se plaindra du froid dans le mois le plus chaud ;

En sa chambre échauffée, étouffez, s’il le faut.

Le sommeil dans la nuit fuit longtemps sa paupière ;

Lisez-lui jusqu’au bout quelque œuvre de Cubière.

Un mets a-t-il piqué son appétit gourmand ?

Apprêtez-le vous-même : il sera plus friand.

Et comme la vieillesse est parfois débauchée,

D’un tendron de seize ans si sa vue est touchée,

En fussiez-vous épris, et vous préférât-on,

Menez la jeune Aurore au lit du vieux Tithon.

Surtout qu’un long refus, irritant son caprice,

Egale à vos douleurs le prix du sacrifice

Et qu’un bon testament, écrit à votre gré,

Console, malgré vous, votre amour éploré.

Si la loi lui prescrit un autre légataire,

Armez-vous prudemment des droits d’un donataire ;

Et changeant tous ses biens en d’utiles papiers,

Frustrez impunément l’espoir des héritiers.

 

Il est d’autres secrets qu’on pourrait vous apprendre.

Cet exemple suffit si vous savez m’entendre.

Suivant l’occasion, les hommes et les temps,

Vous saurez appliquer mes conseils importants ;

Enfin de ce beau mot, n’oubliez pas l’usage :

Les faiblesses des sots font le profit du sage.

 

                           Le Provincial

Je n’en fais point le mien, à parler franchement.

Je n’ai pas un esprit que l’on bride aisément ;

L’ombre d’une noirceur le cabre et l’effarouche.

Mes yeux à chaque instant démentiraient ma bouche.

Ma franchise, inhabile à ce rôle imposteur,

Aurait bientôt jeté le masque de flatteur.

Dans un plus droit chemin daignez être mon guide.

 

                             L’intrigant

Hé bien, il en est un plus droit et plus rapide.

N’êtes-vous pas l’époux de quelque aimable objet ?

 

                           Le Provincial

Non, grâce au Ciel !

 

                             L’intrigant

                             Pourquoi ?

 

                           Le Provincial

                                          Quel serait mon regret

De quitter une épouse aimable et dans les larmes !

C’est pour les cœurs heureux que l’hymen a des charmes.

 

                             L’intrigant

Bon ! voilà de grands mots puisés dans les romans.

Dans la province encore a-t-on des sentiments ?

Défaites-vous ici de ce jargon futile.

L’hymen n’est point charmant, mais il peut être utile.

Que ne peut la Beauté ? Son trône est dans Paris.

Combien nous y voyons de ces heureux maris,

Sans esprit, sans talents, voués par la nature

A traîner sans espoir leur vie ingrate et dure,

Qui, du lit de l’hymen aliénant les droits,

Ont élevé leurs fronts aux plus brillants emplois !

Mais vous avez du moins une sœur jeune et belle ?

 

                           Le Provincial

Oui, grâce, esprit, douceur, on trouve tout en elle ;

Et par son innocence elle est plus belle encor.

 

                             L’intrigant

Innocence et beauté ! Vraiment c’est un trésor.

C’est à Paris surtout que l’innocence est chère.

On se dégoûte un peu des beautés à l’enchère,

Dont la bouche impudente, et dont l’œil effronté,

En vendait le Plaisir font fuir la Volupté,

Et qui, d’un air distrait, froides à vos tendresses,

Calculent dans vos bras le prix de leurs caresses.

On aime un jeune objet, aux appas innocents,

Dont le premier désir vient d’éveiller les sens,

Qui feint de refuser, d’un oeil timide et tendre,

La leçon du plaisir qu’elle brûle d’apprendre.

Ce mélange charmant d’ivresse et de pudeur,

De nos galants éteints irrite la froideur ;

Et le naïf transport des voluptés novices,

A ces cœurs épuisés offre encor des délices.

Certes, si votre sœur avait suivi vos pas,

La Fortune bientôt vous eût tendu les bras.

 

                           Le Provincial

Que me proposez-vous ?

 

                             L’intrigant

                                  La plus douce manière

D’enrichir promptement votre famille entière ;

Ce que les plus huppés pratiquent chaque jour

Pour prendre un vol rapide à l’armée, à la cour.

N’en avons-nous pas vu, par cette heureuse adresse,

Jusqu’aux marches du trône élever leur bassesse ;

D’une beauté suspecte emprunter leur éclat,

Régner avec leur Sœur, et dévorer l’État ?

 

                           Le Provincial

Ces temps-là ne sont plus ; perdons-en la mémoire ;

Et les Mœurs sur le trône ont réparé sa gloire.

De ces vils corrupteurs les succès insolents

Peuvent-ils ennoblir leurs infâmes talents ?

Moi, j’irais, d’une sœur affichant l’indécence,

Trafiquer ses appas, vendre son innocence !

J’oserais demander à la Lubricité

D’un double déshonneur le salaire effronté !

 

                             L’intrigant

Vous avez de l’honneur, et vous cherchez fortune ?

Quittez des préjugés la morale importune ;

Prenez l’esprit du monde où vous allez entrer,

Ou dans votre province allez vous enterrer.

 

                           Le Provincial

Quoi ! pour se distinguer, un talent estimable

N peut-il plus s’ouvrir quelque route honorable ?

 

                             L’intrigant

Les honnêtes talents ne conduisent à rien.

A quoi peuvent servir vos tristes gens de bien ?

L’intérêt, le plaisir sont notre unique affaire.

Ira-t-on accueillir une vertu sévère,

La payer pour tenir la bride à nos désirs,

Pour censurer nos goûts et gronder nos plaisirs ?

Aura-t-elle l’emploi de réprimer le vice,

De mesurer nos gains au taux de la justice,

D’offrir à l’intérêt un tarif innocent ;

Et s’enrichira-t-elle en nous appauvrissant ?

Si vous aimez l’honneur, aimez donc l’indigence.

Pour plaire dans le monde, il faut plus d’indulgence,

Et qui se plie à tout, en doit tout espérer.

 

                           Le Provincial

Mais dans ce monde, enfin, ne peut-on prospérer

Qu’en outrageant les mœurs, qu’en se rendait infâme,

Et qu’en prostituant, ou sa sœur, ou sa femme ?

Si par cette indulgence on sait tout obtenir,

N’est-il que ce chemin à qui veut parvenir ?

 

                             L’intrigant

Je ne vois pas du moins de chemin plus facile.

Ce que l’art assidu d’un intrigant habile,

Après dix ans de soins n’obtient que rarement,

L’éloquente Beauté l’emporte en un moment.

Avec son seul appui tout succès est rapide.

Des grâces, des faveurs, son pouvoir seul décide.

Son empire est partout. Elle a, plus d’une fois,

Donné des favoris, des ministres aux rois :

De libertins mitrés elle a peuplé l’Église,

Et de pourpre et d’hermine habillé la Sottise.

Les plus hardis fripons, par elle soutenus,

Au trésor de l’État puisent leurs revenus.

Par elle, plus d’un lâche a régi des batailles,

Toujours battus, toujours triomphants à Versailles,

Du Français chansonnier essuyant les bons mots,

Tandis que la Gazette en faisait des héros.

Tous les rangs sont soumis à cette loi commune.

Sous les traits d’une femme on nous peint la Fortune.

La Fortune, en effet, qui nous mène à son choix,

Dans les mains de son sexe a remis tous ses droits.

Conformez-vous au temps, au pays où nous sommes :

Sans les femmes enfin, n’espérez rien des hommes.

Si d’un premier commis, ou d’un fermier d Roi,

Vous voulez arracher le plus chétif emploi,

N’allez pas vous morfondre en prière, en visite,

Ne fait pas, pour vous, parler votre mérite,

Encor moins votre honneur en qui l’on ne croit pas :

Le mérite et l’honneur y perdaient tous leurs pas ;

Vous seriez éconduit ; mais avec plus d’adresse

Présentez-vous d’abord à sa douce maîtresse ;

Elle seule connaît l’art d’amollir soudain

Le tigre financier que l’on implore en vain.

Pour vous rendre aussitôt la Belle favorable,

Faites, sans compliments, briller l’or sur la table.

Ne pouvez-vous mouvoir de si puissants ressorts ?

De la jeunesse au moins prodiguez les trésors ;

Déployez ces talents dont le charme invincible

D’un cœur intéressé peut faire un cœur sensible.

La jeunesse a ses droits, son pouvoir, et souvent

On aime à lui payer ce qu’à d’autres l’on vend.

Que de belles ainsi, galantes bienfaitrices,

Du mérite indigent ardentes protectrices,

Ont su, de leurs bienfaits savourant tout le prix,

Des biens de leurs amants renter leurs favoris !

 

                           Le Provincial

Le monde, je l’avoue, est un vrai labyrinthe.

Je conçois qu’égaré par l’espoir et la crainte

Dans l’embarras fatal de ses nombreux détours,

On peut d’une Ariane accepter le secours.

Il paraît assez doux que des beautés volages

De la fortune ainsi réparent les outrages,

Et que du riche altier l’industrieux rival,

Par la loi du plaisir, soit enfin son égal.

Mais, plus il est flatteur d’enrichir ce qu’on aime,

Plus il est triste et vil de se vendre soi-même,

De partager ensemble et l’opprobre public,

Et le gain scandaleux d’un si honteux trafic.

D’ailleurs je ne sens point cette soif des richesses

Qui nous fait aspirer à de telles bassesses.

Né loin de la Garonne et des feux du Midi,

Je n’ai point ce génie et rampant et hardi,

A qui, pour réussir, tout paraît légitime.

Je n’atteindrai jamais à ce degré sublime

Où s’élève l’intrigue et, d’excès en excès,

Force enfin le public d’absoudre ses succès.

On efface bientôt les taches d’une vie

Dont l’éclat des honneurs éclipse l’infamie ;

Mais s’abaisser au rang des intrigants obscurs,

Exercer son courage aux affronts les plus durs,

Se vouer chez un grand à d’indignes services,

Vil courtier de débauche, et valet de ses vices ;

Ou devenir peut-être, au métier de traitant,

Le complice gagé d’un fripon important ;

Piller à son profit quelque riche province,

Et grappiller sous lui dans les trésors du prince :

C’est avoir de soi-même un trop lâche mépris,

Que vendre son honneur et le vendre à ce prix.

 

                             L’intrigant

Après ces beaux discours, daignez enfin m’apprendre

A quoi vous êtes bon.

 

                           Le Provincial

                Et vous, daignez m’entendre.

Né sans ambition, je n’ai pas dû penser

Qu’au grand art de l’intrigue il fallut m’exercer.

A de plus doux talents, bienfaits de la nature,

J’ai consacré mon temps, mes soins et ma culture ;

Et mon esprit, orné d’un utile savoir,

N’a pas trompé, je crois, ma peine et mon espoir.

Mais que sert la science en province ignorée,

De la gloire qu’elle aime à jamais séparée ?

C’est ici que l’esprit peut briller au grand jour ;

Ici tous les talents ont choisi leur séjour.

Je sais, dans la carrière où la gloire m’invite,

Quels sentiers épineux retardent ma poursuite.

Mais vous, apprenez-moi quel art et quels secours

Me peuvent aplanir le chemin que je cours.

 

                             L’intrigant

Croyez-moi ; vous semez en un champ bien stérile,

Pour un qui réussit, j’en vois échouer mille ;

Et puisque la fortune a pour vous peu d’appas,

Vous courez un chemin qu’elle fuit à grands pas.

L’hôpital est tout près du Temple de Mémoire.

Mais que me parlez-vous de science et de gloire ?

Les beaux-esprits du jour, moins savants que jamais,

Se moquent de la gloire et briguent les succès.

Vous méprisez l’intrigue, et c’est là leur science.

Instruit à cette école, et pleins d’expérience,

Ils ont vu que le monde estime le savoir,

Non pas autant qu’il vaut, mais qu’il se fait valoir ;

Que souvent, par cet art, l’esprit le plus frivole,

En prônant son génie, est cru sur sa parole :

Et que, dans tout métier, l’homme habile et sensé

Par l’adroit charlatan fut toujours éclipsé.

L’un garde son mérite, et l’autre vend sa drogue :

Petit à la science, et Mesmer a la vogue.

Raynal est plus vanté que le sage Mably ;

Et l’éloquent Rousseau languissait dans l’oubli

Tandis qu’à d’Alembert des rois, de nouveau mages

Venaient, guidés par l’Ourse1, apporter leurs hommages.

Sans l’intrigue, en un mot, le mérite aujourd’hui, 

Tel qu’un faible arbrisseau va ramper sans appui.

Marmontel ne craint plus le sort de Bélisaire ;

Mais j’ai vu Malfilâtre expirer de misère.

Le savoir eut son prix dans les siècles passés :

Devenez intrigant, vous en saurez assez.

Le talent le plus sûr est celui des cabales.

 

Le Parnasse est en proie à deux sectes rivales :

L’une, éparse et sans chef, sans crédit, sans honneurs,

Combat pour le vieux goût et pour les vieilles mœurs ;

L’autre, unie, en public, d’intérêts unanimes,

Sur les mœurs de son siècle a réglé ses maximes ;

Et, de nos passions orateurs complaisants,

Leurs dogmes ont séduit de nombreux partisans.

La ligue, chaque jour, croît et se fortifie.

Leur cri de ralliement c’est la philosophie.

Ce mot tient lieu de tout ; on n’est rien sans ce mot :

Ou l’on est philosophe, ou bien l’on n’est qu’un sot ;

Et le meilleur écrit n’est qu’une rapsodie,

A moins d’être timbré par l’Encyclopédie.

Marchez sous sa bannière, et pour vous signaler,

Dans sa jeune milice allez vous enrôler.

Aimez ou haïssez au gré de votre secte ;

Diffamez la vertu qui leur sera suspecte ;

Et si l’on vous prescrit de trahir l’amitié,

Soyez ingrat sans honte, et traître sans pitié.

Il faudra, j’en conviens, louer avec bassesse ;

De Diderot lui-même admirer la sagesse ;

A l’égal de Plutarque exalter d’Alembert,

Et lire, qui pis est, les vers de Saint-Lambert. 

Mais pour récompenser ce courage héroïque,

On pourra vous renter d’un legs philosophique ;

Carla philosophie instruit ses protecteurs

A devenir un jour de zélés testateurs.

On pourra bien encor, par faveur clandestine,

Sur un prix de vertu fonder votre cuisine. 

Si vos écrits nouveaux, par un rare bonheur,

Obtiennent du bûcher le scandaleux honneur,

Plus brillant qu’un Phénix qui renaît de sa cendre,

L’éclat de votre nom va partout se répandre :

Les cent voix du parti, célébrant ce succès,

Vont prôner vos écrits pourvu qu’ils soient mauvais.

Chacun chez ses dévots s’empresse à vous produire ;

Chacun cherche à vous voir, et non pas à vous lire.

On vous vante au ministre, et surtout aux commis ;

Jusques en Sibérie on vous fait des amis.

Pour comble de bonheur, on vous présente aux dames,

Car un livre proscrit touche leurs belles âmes ;

Et les sages du jour, aussi galants que nous,

Vont dans l’art d’intriguer, s’instruire à leurs genoux.

Elles gouvernent tout, les plaisirs, les affaires,

Et le sceptre des arts orne leurs mains légères ;

Elles font les succès : l’écrit le mieux prôné

Vient toujours de l’auteur qu’elles ont couronné.

Tel s’est vu rebuté des Filles de Mémoire,

A qui d’autres faveurs ont dispensé la gloire ;

 Et le gentil Bernard, des belles si fêté,

S’il n’eût fait que des vers eût été moins vanté.

Les grâces de la cour s’obtiennent chez Ismène :

Le Louvre a ses élus qui se font chez Climène :

Nos sages, par Doris, sont meublés galamment ;

La sensuelle Églé les nourrit largement.

Tout abbé philosophe est cher à nos actrices :

Nous avons vu Guimard donner des bénéfices…

Mais je n’entreprends pas de présenter ici

Tout l’art de la cabale à vos yeux éclairci.

On ne devine point, en courant dans le monde,

D’un art si compliqué la doctrine profonde.

Pour vous initier dans cet obscur secret,

Allons chez M… ou bien chez Condorcet.

 

                           Le Provincial

Non. Je vous avouerai, d’une bouche hardie,

Que je suis incrédule à l’Encyclopédie.

Et lorsqu’à ne rien croire on met sa vanité,

On peut me pardonner mon incrédulité.

S’il faut, pour mériter un beau brevet de Sage,

Des brigues, des complots, faire l’apprentissage,

Si la philosophie est un art intrigant,

Et le sage à la mode un sophiste arrogant ;

Je n’ai point, Dieu merci, la foi philosophique :

 Je ne suis point pourvu d’un talent empirique ;

J’aspire à des succès que je puisse avouer,

et je veux qu’on m’estime avant de me louer.

Il est, il est encor des âmes élevées,

Aux sources de l’honneur dès l’enfance abreuvées.

En dépit de l’intrigue, il est des protecteurs

Du mérite orphelin honorables tuteurs.

Nos Muses trop longtemps ont langui sans Mécène ;

Mais sous Louis Auguste, on retrouve un Vergène.

Destaing, ressuscitant l’amour des grands exploits,

Du feu de sa valeur enflammera ma voix ;

Penthièvre, à mon génie inspirant un saint zèle,

Des plus pures vertus m’m’offrira le modèle

Instruit par d’Ormesson, Malsherbe et Rosambo,

De l’intègre équité je ferai mon flambeau ;

Et Buffon m’apprendra par quel essor sublime

De soi-même on s’élève à la publique estime.

A qui cherche la gloire il faut de tels secours :

Voilà sous quels drapeaux je veux marcher toujours.

La sagesse et l’honneur, éclairant mes ouvrages,

Brigueront seuls, pour moi, de si nobles suffrages,

Et laissant au sophiste et cabale et prôneurs,

Je serai du parti des vertus et des mœurs.

 

Adieu. Je vous prédis (toute Muse est prophète)

Que les premiers lauriers qui couvriront ma tête,

N’y seront pas posés des mains de Saint-Lambert.

 

                             L’intrigant

Et moi, je vous prédis le destin de Gilbert2.

  • 1. L’Ourse, constellation du Nord. Allusion à l’étoile qui conduisit les trois Mages.
  • 2. Gilbert, bon poète, est mort à l’Hôtel-Dieu.

Numéro
$7729


Année
1786

Auteur
Clément

Description

Dialogue

Notes

 Les 11 satires de Clément occupent les N°$7724-$7734. Elles figurent dans le recueil Satires par M. C***, Amsterdam et se trouvent à Paris chez les Marchands de nouveautés, 1786.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, t.II, p.94-110

Mots Clefs
Jean-Marie-Benoît Clément, Satire VI