Clément Satire II

                             Satire II

 

Ô siècle de trafic, d’usure et d’injustice !

Ô mélange inouï de luxe et d’avarice !

Le mal est-il au comble, et peut-il croître encor ?

Notre unique vertu, notre seul Dieu, c’est l’or.

L’intérêt fut longtemps une lâche faiblesse ;

Le sordide intérêt passe enfin pour sagesse ;

Lois, politique, honneur, tout se règle par lui.

Les crimes d’autrefois sont les mœurs d’aujourd’hui.

Il n’est plus de richesse infâme, illégitime ;

La seule pauvreté désormais est un crime ;

Fussiez-vous un Baujon ; que dis-je ? un Beaumarchais :

Soyez riche, et l’argent va blanchir vos forfaits.

Que ne peut l’intérêt, cette fièvre de l’âme !

L’un va franchir les mers et la zone de flamme

Qu’oppose en vain le Ciel à l’homme audacieux,

Combat les éléments, les saisons et les Cieux,

Court assouvir sa faim sur l’or du Nouveau Monde,

Du libre Américain trouble la paix profonde,

Et trafiquant le Nègre ainsi qu’un vil bétail,

Lui paie, en l’assommant, sa vie et son travail,

Afin qu’à son retour, ce bien qui l’incommode

Vienne enrichir Saïd et l’actrice à la mode1.

Cet autre, à la rapine instruit chez Bourvalais,

Sur les débris publics élève des palais,

Dont la magnificence insulte cette ville

Où jadis sa misère eut à peine un asile ;

Dans un Louvre impudent il triomphe aujourd’hui :

Mais son palais entier dépose contre lui.

Ces colonnes, ces murs, tout l’accuse et lui crie :

Tu nous as cimenté du sang de la patrie ;

Les trésors des guérets, en cent lieux ramassés,

Par tes avides soins demeuraient entassés ;

Tes avares greniers regorgeaient de ta proie ;

La faim d’un peuple entier, ses cris faisaient ta joie ;

Sous tes monceaux de blés tu voyais germer l’or,

Et l’affreuse disette a comblé ton trésor.

 

Pourquoi ce magistrat, dont la fortune obscure

Doit son lustre à la pourpre, et la pourpre à l’usure,

Vient-il nous étaler un luxe financier ?

Protéger l’innocence, est-ce un si bon métier ?

Il est vrai que souvent sa perfide avarice

A du sceau de la loi revêtu l’injustice ;

Que, du faible opprimé trompant les intérêts,

Sa voix à l’oppresseur a vendu ses arrêts.

Mais voyez-le régner sur ses vassaux rustiques,

Et déployer contre eux ses fourbes juridiques :

A l’un il coupe un champ pour arrondir le sien,

L’héritage de l’autre est devenu son bien ;

Pour étendre sa vue il rase une chaumière.

Bientôt ces malheureux, chassés par la misère,

Loin des champs paternels précipitant leurs pas,

Emportent leurs enfants pleurant entre leurs bras.

 

Ainsi le luxe avare endurcit tous les hommes.

Et pourquoi tant de soins ? insensés que nous sommes !

Est-ce pour être heureux ? tout de faste éclatant

Rend-il l’esprit plus libre et le cœur plus content ?

Sur le mol édredon dormez-vous plus tranquille ?

Vos mets sont-ils meilleurs dans l’or que dans l’argile ?

Que servent au bonheur ces palais spacieux ?

Loin de vos grands salons, richement ennuyeux,

Vous trouvez plus commode un réduit plus modeste,

Et la magnificence habite tout le reste.

Vous quittez pour nos champs vos superbes jardins.

L’eau, qui dort prisonnière en vos tristes bassins,

Rit bien moins à vos yeux qu’une onde libre et pure

Qui fuit dans la prairie avec un doux murmure.

Ces valets fainéants, dont votre vanité

Dépeuple la campagne et remplit la cité,

Chassent-ils loin de vous la fièvre, l’insomnie,

L’ennui, l’affreux ennui, poison de votre vie ?

 

Mais ces biens, dites-vous, qui défend d’en jouir ?

Ce fruit de nos travaux, irons-nous l’enfouir,

Et couver de nos yeux des richesses stériles ?

C’est l’art d’en abuser qui peut les rendre utiles.

 

Quoi ! mille infortunés, sans appui, sans secours,

Dans un besoin honteux usent leurs tristes jours,

Et d’un bien superflu vous ignorez l’usage !

Du laboureur foulé relevez l’héritage ;

Serez à l’orphelin de généreux tuteurs ;

Que la patrie en vous trouve ses bienfaiteurs !

Venez et pénétrez dans ce public asile,

De douleurs, de misère, effrayant domicile :

C’est ici qu’une avare et dure charité

Fait haïr les secours de l’hospitalité.

Bravez, pour un moment, l’air empesé qu’exhale

De ce réduit impur la vapeur sépulcrale :

Quel amas de souffrante en troupeaux rassemblés !

Voyez, sur un seul lit, confusément mêlés,

Celui que la douleur tient sous sa dent cruelle,

Celui qu’à la santé l’espérance rappelle,

Celui qui, près de soi voyant déjà la mort,

Contre elle se débat et lutte ave effort.

Si votre sein encore enferme un cœur sensible,

S’il s’indigne et frémit à ce spectacle horrible,

Elevez un asile à tant de malheureux,

Honorable pour vous, salutaire pour eux ;

Et que l’humanité souffrante et misérable,

Lon d’un gouffre infecté trouve un port secourable.

 

Laissons, répondrez-vous, de si nobles projets

Aux rois, nés protecteurs de leurs faibles sujets.

 

Ah ! les rois, accablés des soins de la couronne

Et par la majesté relégués sur le trône,

Au coin le plus brillant de leurs vastes États

Réparent-ils des maux qu’ils ne connaissent pas ?

N’enviez point aux rois le faix de la puissance ;

Mais soyez rois aussi par votre bienfaisance.

De la richesse alors vous goûterez le fruit ;

Alors vous connaîtrez le bonheur qui vous fuit ;

Avec tous les faux biens l’ennui va disparaître,

Et qui fait des heureux est toujours sûr de l’être.

 

Mais qui pourra du luxe arrêter les torrents

Parmi le sot bourgeois, toujours singe des grands ?

Tant de folie un jour à peine sera crue :

Des plus humbles états l’épargne est disparue.

Le trafiquant obscur, le suppôt de Thémis,

L’artisan mercenaire et l’insolent commis ;

Le rustre qui laissa son champ héréditaire

Et le soc bienfaisant pour la banque usuraire ;

L’intrigant médecin, des femmes si vanté,

Qui soigne leurs plaisirs bien mieux que leur santé ;

Et l’élégant abbé, tout rayonnant de vices,

De boudoir en boudoir courant les bénéfices ;

Et l’artiste gagé par des sots opulents

Dont le goût abruti fait croupir ses talents :

Tous, épris d’une vie et molle et fastueuse,

Suivent de nos marquis la trace ruineuse.

Dans le palais fameux d’un prince ou d’un héros,

L’infâme maltôtier a remplacé sans honte,

L’écu d’un chevalier ou les armes d’un comte.

Tout brille en leurs maisons d’un éclat recherché ;

Leur table somptueuse engloutit le marché ;

Dans leurs salons dorés, le feu de cent bougies

Eclaire jusqu’au jour leur stupides orgies,

Où la Belle souvent, en une seule nuit2,

De dix ans de rapine a dévoré le fruit.

Leurs campagnes, jadis de moissons revêtues,

Se changent en jardins tout peuplés de statues :

Le pavillon chinois chasse le potager ;

Ils livrent à la hache un fertile verger ;

Mais ils font avec soin cultiver des épines,

Planter des arbres morts et bâtir des ruines.

Pour envahir un pré trop uniforme à l’œil,

Des rochers, à grands frais, arrivent de Montreuil.

Le colombier fait place aux colonnes d’agile

Qui ne soutiennent rien, mais qui sont d’un beau style.

Du moulin paternel le rustique ruisseau,

Sous des voûtes de marbre, habite un palais d’eau.

Où logeaient les troupeaux la meute est établie,

Et la grange devient un temple pour Thalie.

Voyez-les, d’un théâtre ordonnant les apprêts,

Acteurs impertinents, provoquer les sifflets ;

Aux regards du public, qui rit de leur licence,

De leur fille précoce étaler l’indécence,

Et chez eux, digne école où s’instruisent leurs fils

Assembler le sérail des Nymphes de Cypris.

Leurs femmes cependant, coquettes libérales,

De tant d’excès affreux complices et rivales,

En parure, en audace, en caprices galants,

Des femmes de la cour éclipsent les talentx :

Et loin de disputer aux Nymphes mercenaires

De nos petits seigneurs les conquêtes vulgaires,

Aux yeux de leurs maris honorés d’un tel lot

Vont payer à l’envi les faveurs de Jeannot.

Bientôt, de leur fortune éteinte et consumée,

Le ridicule éclat se dissipe en fumée ;

Et citoyens du Temple interdit aux huissiers,

Ils vont glacer d’effroi leurs pâles créanciers.

Mais qu’un vent favorable, ou qu’une étoile heureuse

Sauve de ces écueils leur barque ambitieuse,

Dans peu, vous les verrez, d’un char leste et brillant,

Conduire dans Paris l’attelage insolent,

Menaçant à grands cris, dans leur course effrontée,

La foule qui murmure et fuit épouvantée.

Ô que par un édit, on devrait prudemment

Opposer une digue à ce débordement !

Déjà le citoyen, comme aux guerres civiles,

Ne marche qu’en tremblant sur le pavé des villes,

Et consumés sans fruit les utiles chevaux

Bientôt s’en vont manquer aux rustiques travaux.

Qui ne croirait qu’au moins cette fleur d’opulence

Porte avec soi le fruit d’une heureuse abondance ?

Mais le luxe après lui traîne la pauvreté ;

Il unit la misère avec la vanité.

Sous un dehors brillant satisfait de paraître,

Tel veut passer pour riche et se prive de l’être :

Pour lui jamais le soc n’ouvrit un seul guéret ;

Son breuvage imposteur naquit au cabaret ;

En riches vêtements tout son bien se déploie ;

Il peut manquer de tout sous l’or et sous la soie.

La bourgeoise arrogante étale en ses lambris

L’héritage doré qu’elle laisse à ses fils.

Doris à son coiffeur a délégué ses rentes ;

Et voit flotter sa dot en plumes élégantes.

Lise, à qui son travail assure un faible gain,

Pour nourrir son orgueil, sait digérer la faim,

Et cachant des haillons sous la gaze légère,

D’un lambeau d’opulence a voilé sa misère.

D’abord le superflu, le nécessaire après.

 

Nos aïeux, plus contents, vivaient à moins de frais.

Ils n’avaient ni lambris, ni trumeaux, ni dorures ;

La laine composait leurs modestes parures ;

A leur mule paisible ils bornaient tout leur train ;

Ils n’enrichissaient un Dulac, un Martin ;

Mais ils voyaient fleurir leurs nombreuses familles,

La sage économie était la dot des filles

Leurs fils dans le travail durement élevés,

Offraient à leur pays, non des bras énervés,

Non la molle tiédeur d’un cœur pusillanime,

Mais dans un corps robuste une âme magnanime ;

Le Français était gai, brave et peu raisonneur,

Aimant son roi, sa dame, et plus que tout l’honneur.

Dans nos jours signalés par nos vanités folles,

Combien, s’appauvrissant en richesse frivoles,

Et vivant pour eux seuls dans leur stérile éclat,

Ont fait vœu de débauche au sein du célibat !

Combien, des fruits d’hymen redoutant la naissance,

De la chaste Lucine ont frustré l’espérance !

Combien, pour satisfaire à leur vaine splendeur,

En mariant leurs biens, font divorce de cœur,

Et vont dresser à part deux lits célibataire

Que visitent souvent les amours adultères !

Combien de la nature ont étouffé les cris,

Bourreaux de leurs enfants que l’orgueil a proscrits !

« Mon cher fils, diront-ils, docte ou non, sot ou sage,

Dévot ou libertin, l’Église est ton partage ;

Et toi, ma fille, il faut, renonçant à l’amour,

Dans un cloître béni t’exiler sans retour ;

Afin que votre aîné, plus riche en votre absence,

Sur un bon marquisat puisse enter sa naissance,

Et d’une race illustre achetant les aïeux,

Soutenir de son rang le faste glorieux. »

C’est ainsi que, d’un peuple et barbare et frivole,

Le luxe destructeur est la plus chère idole ;

Que chacun s’empressant vers son brillant autel,

Va s’offrir pour victime à ce Dieu si cruel :

Lui seul, bravant les lois, la vertu, le Ciel même,

Soumet tout autre culte à son culte suprême :

Surtout dans ces grands jours, jadis si révérés,

Au deuil du repentir, au remords consacrés,

Où la religion, guidant la pénitence,

Sur le divin tombeau se recueille en silence,

Et de la piété consolant les douleurs,

De son voile sacré vient essuyer nos pleurs ;

Saints jours, qu’un luxe impie a choisis pour sa fête !

Il donne le signal, son triomphe s’apprête.

Hors de ses murs déserts, vous verriez tout Paris

Accourir en tumulte, et poursuivre à grands cris

Vingt mille chars pompeux qui, loin de la barrière,

S’élancent dans les champs obscurcis de poussière,

Et dans un parc royal promènent à pas lent,

La mollesse orgueilleuse et le faste indolent.

Dans ces chars découverts, que fait rouler sur l’herbe

De six coursiers pareils l’attelage superbe,

Triomphe un jeune essaim de vénale beautés,

Ces nouvelles Deschamps, ces brillantes Dutés,

Tous les arts ont veillé pour soigner leurs parures ;

La mode, ce jour même, inventa leurs coiffures ;

Et le feu de leurs yeux, dans le crime enhardis,

Semble le disputer au feu de leurs rubis.

Leurs amants, glorieux de conquêtes si belles,

S’enivrent de l’orgueil d’être fameux par elles.

Là vous vous voyez le duc, le robin, le prélat,

Envier du traitant l’opulence et l’éclat ;

Des femmes de la cour l’impudence rivale

Des héros de débauche à vingt an ruinés,

Tous les vieux amateurs des novices Phrynés,

Des coquettes, déjà depuis trente ans citées,

Dont le fard a comblé les rides effrontées,

D’un œil brillant encor de lubriques ardeurs,

Contempler, en riant, le ravage des mœurs.

Sur le pas des coursiers, entre les chars rapides,

Ce peuple qui se presse, ouvre des yeux stupides,

Et du vice opulent admirateur secret,

Nourrit sa pauvreté d’envie et de regret.

Le rustique habitant des rives de la Seine

Déserte le saint lieu pour cette fête obscène :

Le jeune laboureur, enivré de désirs,

D’Hébé qui lui sourit va servir les plaisirs,

Et sa sœur, que séduit cette riche élégance,

Déjà d’un grand seigneur maîtresse en espérance,

A médité sa fuite en l’impure cité,

Où le vice bientôt infectant sa beauté,

De débauche en débauche, et de crimes et crimes,

Elle s’en va grossir le nombre des victimes.

Ah ! contre tant d’excès on crierait vainement,

Tandis que le subtil et faux raisonnement,

Gravant dans les esprits sa morale ennemie,

Vient d’un siècle sans mœurs absoudre l’infamie,

Insulte sans pudeur de ses traits rebattus

L’honnête pauvreté, compagne des vertus,

Et loue insolemment les honteuses délices

De la cupidité, mère de tous les vices.

O vous ! rois absolus, dont l’orgueil souverain

Croit régner, après vous, sur le marbre ou l’airain,

Voulez-vous mériter de plus dignes statues,

Qui du temps envieux ne soient point abattues ?

Chassez enfin le luxe. Avec lui s’enfuiront

La mollesse si douce à ceux qu’elle corrompt,

L’oisiveté, sangsue aux riches attachée,

Sous un éclat menteur la pauvreté cachée,

La rapine hardie et féconde en noirceurs,

La débauche sans frein, qui foule aux pieds les mœurs.

Tant d’oisifs, engloutis dans le gouffre des villes,

Peupleront nos hameaux de citoyens utiles.

L’art le plus fructueux qu’ont exercé nos mains,

Et le seul qui jamais n’a trompé les humains,

Rétabli parmi nous, dans son honneur champêtre,

Va réveiller l’amour des plaisirs qu’il fait naître ?

Ses biens réels et purs, plus connus, mieux goûtés,

Feront évanouir nos riches pauvretés.

Heureux de retrouver une sage abondance,

En perdant les faux biens qui font notre indigence !

 

Que dis-je ? vains désirs ! sachez, me dira-t-on

Que Mentor autrefois, à peu près sur ce ton,

Nous prêcha vainement sa triste économie ;

Et que Delille même, en vers d’académie,

Traduisant Fénelon, Jean-Jacque et Mirabeau,

A déclamé sans fruit sur un sujet si beau.

  • 1. Saïd, marchand de bijoux.
  • 2. La Belle, jeu trop connu.

Numéro
$7725


Année
1786

Auteur
Clément

Description

317 vers

Notes

 Les 11 satires de Clément occupent les N°$7724-$7734. Elles figurent dans le recueil Satires par M. C***, Amsterdam et se trouvent à Paris chez les Marchands de nouveautés, 1786.


Références

Satiriques du dix-huitième siècle, t.II, p.44-55

Mots Clefs
Jean-Marie-Benoît Clément, Satire II