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Déclaration des biens de Soligny

Chambre de justice1
Déclaration des biens de Soligny2
Je suis né, cher Damis, d’infortunés parents,
Et n’osant murmurer des misères du temps
J’avais jusqu’à présent d’une oreille tranquille
Entendu publier cent édits par la ville.
Soumis en philosophe aux devoirs de la loi
Je croyais ces édits faits pour autres que moi.
Mais puisqu’en ce moment la chambre de justice
Veut d’un ingrat bureau sonder le bénéfice
Je vais de mon travail confesser le produit
Et de six ans d’emploi exprimer tout le fruit.
De mon âge j’atteins la vingt-neuvième année
Cependant ma fortune est encore très bornée.
Dans le vaste univers je ne possède rien.
Sous des noms empruntés je n’ai mis aucun bien.
Quelque éducation me tient lieu d’héritage.
La nuit je me retire au quatrième étage.
Sans billets, sans contrats je vis au jour le jour
Avec un bon parent qui fixe mon séjour.
Dans ma profession je n’ai point fait ma bourse
650 livres sont par an ma ressource.
On m’a vu refuser pour entrer au bureau
Un bon canonicat3 . Le choix n’est-il pas beau ?
D’abord à l’honorer je vins prendre séance.
Du travail le plus vil j’obtins la préférence.
Flatté d’avoir un jour des gros appointements
Je fis longtemps la guerre à mes propres dépens.
Un ouvrage brusqué, j’en reprenais un autre.
J’allais toujours à pied, je vivais en apôtre.
Souvent jusqu’aux joues de crotte éclaboussé,
Par un cocher bourru quelquefois renversé,
Inconnu dans les jeux, aux cafés, aux spectacles,
Négligeant les faveurs qui demandent des soins.
Enfin je me plaignais mes plus pressants besoins.
Thémis par d’autres traits verrait mon innocence
Si l’honneur du métier ne m’imposait silence.
Dans ce tableau fini de mon burlesque état
Je n’appréhendais pas que l’on m’inquiétât.
Prêt à prendre mon vol comme l’oiseau qui perche
Je ne me croyais pas sujet à la recherche.
Cependant très soumis aux ordres de mon roi
Je répète humblement que je n’ai rien à moi,
Que le nom que je porte est même imaginaire4 .
Au choix d’un jeune cœur je l’ai pris pour lui plaire.
Quels sont donc ces grands biens que reproche Thémis
A d’innocents captifs qu’on met en compromis,
Avec l’agioteur, le juif et le corsaire ?
Est-ce pour avoir fait des lettres circulaires,
Dressé nombre d’états ? Quel est donc ton bonheur,
Commission maudite ? autant, sauvons l’honneur.
Eût-il valu, Damis, endosser la livrée ?
Un valet habillé du jour de son entrée,
Logé, nourri, gagé, n’est-il pas plus heureux
Qu’un commis dont le sort n’a rien que d’onéreux ?
L’un d’un servile état peut tirer avantage,
Et l’autre en s’endettant perd la fleur de son âge.
Revenons à l’édit, un riche Bourvalais
Peut de la procédure avancer tous les frais.
Mais au défaut d’argent, de témoins, de notaires,
Aujourd’hui, cher Damis, sers-moi de secrétaire.
A l’auguste Thémis va dire pour raison
Qu’en vain elle m’oblige à garder la maison,
Et que si son crédit ne me trouve un asile,
Chez Dame Pataclin5 j’élis mon domicile6 .

  • 1Autre titre: Déclaration des biens du Sr Def… commis employé dans les bureaux du conseil de guerre. Epître (F.Fr.12500) - On sait que Regnard, dans le Joueur, a mis en vers quelques-unes des pensées de Sénèque. Lorsque le Joueur a perdu son argent, son valet, sur son ordre, ouvre Sénèque, et tombe sur ces réflexions philosophiques tout à fait appropriées à la circonstance : La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; / Tous les biens d’ici-bas sont faux et passagers ; / Leur possession trouble, et leur perte est légère ; / Le sage gagne assez quand il peut s’en défaire. Après quoi il ajoute judicieusement : Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent Il avait, comme vous, perdu tout son argent. « Voici une pièce qui a fait du bruit dans Paris, où l’on en a vu un grand nombre de copies défigurées ; celleci, plus exacte que les autres, étant tombée entre mes mains, elle me parut pleine de bon sens et digne de passer dans les vôtres. M. de S., qui en est l’auteur, est un jeune homme qui a beaucoup d’esprit et qui promet (s’il est assez simple de quitter la fortune pour suivre les Muses) de réussir un jour dans l’art de faire des vers. Dieu l’en préserve ! » (Nouveau Mercure galant, mai 1716.) (R) Cette pièce ne figure pas dans les Recueils manuscrits ; nous l’avons empruntée au Mercure avec les notes qui l’accompagnent ; elle a été publiée aussi dans les Mélanges de Boisjourdain. (R) Le Mercure dit à propos de l’auteur : « C’était un commis employé aux bureaux du conseil des guerres, deuxième fils du sieur L., trésorier de l’extraordinaire des guerres à la suite de la cour. » Le sieur L. pourrait bien être La Jonchère, taxé par la Chambre de justice, et gravement compromis plus tard pour sa mauvaise gestion financière. (R)
  • 2Commis d’un des bureaux du conseil de guerre. 1716
  • 3A Sainte‑Pescinne, collège de Saint‑Quentin, et une chapelle à la cathédrale. (R)
  • 4]Ils étaient trois du même nom dans un même bureau ; le plus jeune fut surnommé de Séligny. (M.) (R)
  • 5L'Hôpital général sera mon domicile (Raunié)
  • 6Il était ruiné et par sa pièce en vers plut à M. le duc de Noailles qui le plaça.

Numéro
$4988


Année
1716




Références

Raunié, II,147-50 - F.Fr.9351, f°217v-219r - F.Fr.12500, p.67-69 - Lyon BM, MS1673, f°109r-110r