Contre la chambre de justice

Contre la Chambre de justice1

Toi dont le redoutable Alcée2
Suivait les transports et la voix,
Muse, viens peindre à ma pensée
La France réduite aux abois.
Je me livre à ta violence ;
C'est trop, dans un lâche silence,
Nourrir d'inutiles douleurs.
Je vais, dans l'ardeur qui m'enflamme,
Flétrir le tribunal infâme
Qui met le comble à nos malheurs.

Une tyrannique industrie
Épuise aujourd'hui son savoir.
Une implacable barbarie
Se mesure sur son pouvoir.
Le délateur, monstre exécrable,
Est doué d'un titre honorable,
A la honte de notre nom.
L'esclave fait trembler son maître ;
Enfin nous allons voir renaître
Le temps de Claude et de Néron3.

En vain l'Auteur de la nature
S'est réservé le fond des cœurs,
Si l'orgueilleuse créature
Ose en sonder les profondeurs.
Une ordonnance criminelle
Veut qu'en public chacun révèle
Les opprobres de sa maison4;
Et, pour couronner l'entreprise,
On fait d'un pays de franchise
Une indigne et vaste prison.

Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre !
Quels spectres me glacent d'effroi !
L'enfer ténébreux se découvre,
C'est Tisiphone5, je la voi.
La terreur, I'envie et la rage
Guident son funeste passage ;
Des foudres partent de ses yeux,
Elle tient dans ses mains perfides
Un tas de glaives homicides
Dont elle arme des furieux.

Déjà la troupe meurtrière
Commence ses sanglants exploits.
Elle ouvre l'affreuse carrière
Par le renversement des lois.
Contre la force et l'imposture,
La foi, la candeur, la droiture,
Sont des asiles impuissants.
Tout cède à l'horrible tempête ;
S'il tombe une coupable tête,
On égorge mille innocents.

Tel, sortant des monts de Sicile,
Un torrent de soufre enflammé6,
Engloutit un terroir fertile
Et son habitant alarmé ;
Tel un loup fumant de carnage
Enveloppe dans son ravage
Les bergers avec leurs troupeaux ;
Telle était, moins terrible encore,
La fatale boîte où Pandore
Tenait enfermés tous les maux7.

Dans cet odieux parallèle
Ne connaîtrezvous pas vos traits,
Magistrats d'un nouveau modèle,
Que l'enfer en courroux a faits,
Vils partisans de la fortune
Que le cri du faible importune,
Par qui les bons sont abattus,
Chez qui la cruauté farouche,
Les prejugés au regard louche
Tiennent la place des vertus ?

Nous périssons : tout se dérange,
Tous les états sont confondus ;
Partout regrets, désordre étrange ;
On ne voit qu'hommes éperdus.
Leurs cœurs sont fermés à la joie,
Leurs biens vont devenir la proie
De leurs ennemis triomphants !
désespoir ! notre patrie
N'est plus qu'une mère en furie
Qui met en pièces ses enfants.

Je sens que mes craintes redoublent !
Le ciel s'obstine à nous punir.
Que d'objets affligeants me troublent :
Je lis dans le sombre avenir.
Bientôt les guerres intestines,
Les massacres et les rapines
Deviendront les jeux des mortels.
On souillera le sanctuaire ;
Les dieux d'une terre étrangère
Vont déshonorer nos autels.

Vieille erreur, respect chimérique,
Sortez de nos cœurs mutinés ;
Chassons le sommeil léthargique
Qui nous a tenus enchaînés.
Peuples, que la flamme s'apprête ;
J'ai déjà, semblable au prophète,
Percé le mur d'iniquité ;
Volez, détruisez l'injustice,
Saisissez au bout de la lice
La désirable liberté8.

  • 1. Autre titre : Ode sur la chambre de justice (Arsenal 2961) - Une ode sur la Chambre de justice, afin de faire rendre gorge aux financiers, commandée, nous dit-on [selon Maurepas, cité par Desnoireterres, I, 166] par MM. Pâris et Héron, fait appel à l’opinion : on flétrit le « tribunal infâme », on revendique la « désirable liberté » de piller impunément le roi et ses sujets. Plate versification qui n’est certainement pas d’Aurouet. Elle ne fut introduite dans les œuvres complètes de Voltaire qu’en 1817 sur de faibles indices. Pomeau, I, 68.
  • 2. Alcée, de Mitylène, le premier des poètes Iyriques grecs. Ses hymnes, aujourd’hui perdus, portaient l’empreinte d’un enthousiasme passionné. (R)
  • 3. On sait que sous ces empereurs, la délation était devenue une vertu d’État, et que tout dénonciateur recevait en récompense une partie des biens de la victime. L’édit du 7 mars 1716, qui établit la Chambre de justice, renouvelait ces pratiques odieuses : « Nous donnons et accordons à ceux qui se voudront rendre et déclarer dénonciateurs desdits crimes, délits et malversations, pour récompense des frais qu’ils seront obligés de faire et de leurs peines et vacations, le cinquième des amendes et confiscations qui nous seront adjugées. Et à ceux qui donneront connaissance et preuves des effets recelés ou transportés frauduleusement, nous leur accorderons le dixième desdits effets, lesquelles portions nous voulons et entendons leur être payées par préférence sur les deniers qui proviendront de leurs dites dénonciations […] sauf aux juges de ladite Chambre d’ordonner autre et plus grande récompense auxdits dénonciateurs, selon la diligence, qualités et circonstances de leurs avis et du service qu’ils nous y auront rendus. » La déclaration du 17 mars confirmait ces dispositions. (R)
  • 4. Pour expliquer (je dirais presque pour justifier) les invectives de Rousseau, il suffit de citer quelques articles de la déclaration du 17 mars 1716, concernant les justiciables de la Chambre de justice
  • 5. L’une des Furies, d’après la Fable. (R)
  • 6. Le volcan de l’Etna. (R)
  • 7. D’après la mythologie, Jupiter avait donné à Pandore une boîte qui renfermait tous les maux. La boîte ouverte, les maux se répandirent dans l’univers, l’Espérance seule resta au fond. (R)
  • 8. L'admirable liberté (Arsenal 2966) - Les Mélanges de Boisjourdain nous apprennent que cette pièce est l’œuvre de J.‑B. Rousseau. (R)

Numéro
$0168


Année
1717

Auteur
J.-B. Rousseau, par M.Aroy [Arouet] Lyon MS1673

Description

10 x 10


Références

Raunié, II,152-58 - F.Fr.9351, f°219r-221v - F.Fr.13655, p.117-21 - F.Fr.15020, f°1194-97 - NAF 9184, p.37-38 - Arsenal 2937, f°186r-186v - Arsenal 2961, p.389-94 - Arsenal 2966 (pagination indépendante) - Arsenal 2975/3, p.58-60 - Arsenal 3128, f°182v-183v - Arsenal 3132, p.287-92 - Arsenal 3329 f°52 -  Arsenal 4844, f°121r-123r - BHVP, MS 551, p.337-41 - Mazarine, MS 4035, Pièce 27 - Lyon BM,MS1673, f°102r-102v - Pièces libres de M. Ferrand (Londres, 1738) éd. de 1747, p.91-95

Mots Clefs
Chambre de justice, financiers, édit de mars 1716