Brevet de recruteur du Régiment de la Calotte pour le P. Bridaine, missionnaire

Brevet de recruteur du Régiment de la Calotte

pour le P. Bridaine, missionnaire

De par Momus porte-marotte,

Souverain de la gent falotte1,

Ayant reçu plusieurs avis

Sur les talents presque inouïs

D’un soi-disant Père Bridaine,

Prédicateur de forte haleine,

Qui, quand il fait tonner sa voix,

Met son auditoire aux abois,

Lui fait crier miséricorde2,

Et lui fait voir un diable vert3

En traînant avec une corde

Les pauvres pécheurs en enfer ;

De sorte qu’étant ébranlés

Par tant de cris, tant de clameurs

Et tant de magiques terreurs,

Les cervelles les mieux timbrées

ne font souvent, de ses sermons

Qu’un saut aux Petites-Maisons4.

Jugeant qu’il est de conséquence

Pour l’intérêt du Régiment,

De nous attacher fortement

Un homme de cette importance

Dont les peines, dont les travaux

Vont à détraquer les cerveaux,

Et faire, à l’aide du délire,

Rentrer enfin dans notre empire

Ceux que la raison, le bon sens,

En écartaient depuis longtemps.

À ces causes, par ces présentes,

En forme de lettres patentes,

Nous l’établissons à l’instant

Grand recruteur du Régiment.

Et pour assembler dans les rues

Autour de lui les sots, les grues,

Nous détachons de notre corps

Pour tambour le Sieur Mandajors5.

Voulons que par toute la France,

En vertu de notre ordonnance,

Bridaine enrôle des sujets

Pour nous tenir toujours complets ;

Qu’à cet effet il mette en œuvre

Les bravades d’un Président,

Les divers tours d’un charlatan,

Tout l’artifice et la manœuvre

De ces joueurs de gobelets

Qui prennent les gens au gobet,

Les amusant par des spectacles,

Leur faisant croire des miracles6.

Lui donnons absolu pouvoir

De transformer en mômeries

Les plus saintes cérémonies7,

De les faire au son du battoir8,

De conduire maintes soubrettes

En ordre de procession

Pour leurs voiles, leurs collerettes,

Être rempli d’attention,

Et sur les airs les plus lubriques

Leur faire chanter des cantiques9.

Mais pour jouer plus sûrement

Ses tours, sans craindre les surprises,

Voulons qu’il puisse exactement

Fermer tous les jours des églises

Et prêcher dans l’obscurité10

Sur le péché d’impureté,

Ayant toujours dans l’escarcelle

Une tête de mort femelle

Portant coiffes en papillons

Pour rendre les femmes plus folles,

Qui le sont assez grâce à Dieu ;

Mais attendu que dans les rôles

De Montpellier, en dernier lieu,

Nous n’avons en tout aperçu

Que des paillardes et des soubrettes,

Des laquais, porteurs et grisettes,

Nous ordonnons que derechef

Il s’y porte par le plus bref

Et lui donnons pleine puissance

Par la lune et son influence,

D’y renverser tous les cerveaux.

Voulons que les rats les plus beaux

Et les plus gros de notre empire

Accourent à sa volonté,

Que la folie et le délire

Marchent toujours à son côté,

Et que cette ville falotte

Sente l’effet de la Marotte

Jusqu’à croire que le Berger11

Est un saint à canoniser12.

Et pour rompre ces cœurs rebelles

Des faveurs les plus solennelles

Nous décernons, gratifions

Le Sieur Bridaine, et nous voulons

Qu’en faisant la moindre prière

Il redresse tous les bossus,

Miracle qu’il craignait de faire

Par humilité, car Jésus

N’avait, disait-il, de sa vie

Guéri de cette maladie13.

En outre, nous nous engageons

Avec serment et promettons

D’intéresser les dieux célestes

Par les plus pressants manifestes,

À rendre désormais les vents

Les tonnerres, et les orages,

Plus circonspects, beaucoup plus sages,

Et moins amis des Appelants,

Pour qu’il puisse sans contretemps

Brûler les livres jansénistes

En public sur un échafaud

Et contrefaire le bourreau

Qui brûle ceux des molinistes14 ;

Mais quand au tour que le Berger

Lui joua par pure malice

En l’empêchant, quel préjudice !

De faire voir comme un éclair

Trente mille cierges en l’air15.

Nous ne voulons pas qu’il ignore

Que c’est sa faute ; il sait fort bien

Que les évêques ne font rien

Dans tous les lieux où l’on arbore

La houlette de Céladon,

Qu’il appelle son saint bourdon.

Sachant enfin que sans grimace

Et sans peine il voit les ciseaux

De la plus vile populace

Mettre ses habits en lambeaux16,

Il faut bien que de notre grâce

Il en reçoive de plus beaux.

Pour le traiter comme il mérite,

Nous envoyons au papelard

Un manteau de peau de renard,

Un petit manchon de jésuite,

Le roquet de Pierre l’Hermite17

Et la besace d’un housard,

Le tout parsemé de girouettes,

Rats, papillons, grelots, sonnettes,

Nos ordinaires ornements ;

Item, encore une guimbarde

D’un des plus fameux charlatans,

Propre à réjouir les passants ;

Outre plus la même hallebarde18

Que le cardinal de Pelvé

Avait, disait-on, la fatigue

De porter au temps de la Ligue19.

Fait dans notre conseil privé

Où rien ne se donne à la brigue,

Le vingt-troisième jour de juin,

Signé Momus, sans Moustachin20.

  • 1. [Note de l’imprimé] : On sera surpris que Momus n’ait pas chargé ledit sieur de Charancy d’enrichir de notes le brevet qu’il a expédié en faveur du sieur Bridaine. C’est un droit de place qui semblait lui être acquis. Mais il est si occupé d’ailleurs, enfoncé dans ce cabinet auquel on ne saurait donner le nom*. Il a sans cesse les yeux ouverts et l’esprit tendu pour surprendre quelque nouvelle proie. Procédures, excommunications, privation de bénéfices, exils, interdits… La forme seule des enterrements de son diocèse demanderait un homme tout entier. Enterrera-t-on à l’aurore ou sur la brune ? Sera-ce avec un moine, avec le curé ou avec un prêtre ? Portera-t-on la croix levée ou la croix basse ? des cierges allumés ou des cierges éteints ? Sera-ce en chantant ou en marmotant ? Sans compter ses observations nouvelles et curieuses sur le commerce et sur les sources des richesses de sa ville épiscopale, qu’il fait consister en trois objets principaux : les sachets, le verdet de gris et surtout le mercure dont il explique les effets doctement et dont il entretient disertement ses confrères pendant la tenue des Etats… Et voici qu’il vient encore de s’élever contre lui un vieux confrère de mauvaise humeur, qui a l’impertinence de prétendre et de vouloir lui prouver qu’il n’y a point de jugement quand les juges n’ont pas jugé, ni d’unanimité où il n’y a pas de conformité de pensées ; qui s’avise de trouver mauvais que, malgré le privilège que Momus lui a accordé de mentir impunément**., il supprime une partie du texte d’un auteur pour lui faire dire le contraire de ce qu’il a dit et cent autres absurdités du même genre. C’eût été une grande indiscrétion à Momus d’ajouter à de si grandes occupations le soin de composer quelques notes historiques
  • 2. C’est le sublime pour un missionnaire ; le sieur Bridaine y excelle. A-t-il arraché ce cri extérieur ? Aussitôt il croit avoir converti tout son auditoire. M. l’abbé de Ciceri, prédicateur de réputation, qui s’était laissé associer, on ne sait comment, à la mission de Montpellier, avait grand soin de dire partout que pour lui il n’était pas venu pour faire crier miséricorde, mais pour prêcher la parole de Dieu. [Note de l’imprimé]
  • 3. C’est un tour pour les villages qu’il n’a osé faire à Montpellier (M.)
  • 4. L’hôpital de Montpellier où il n’y avait presque plus de fous a été subitement rempli à l’occasion de la mission. La police a été même obligée de faire construire de nouvelles loges (M.).
  • 5. Le Sieur Mandajors, associé libre de l’Académie des Inscriptions, habitant ordinairement dans Alès où demeure Bridaine. Il s’est trouvé à Montpellier durant la mission et y a servi les missionnaires avec un zèle incroyable (M.).
  • 6. On sait maintenant à Montpellier à quoi s’en tenir sur le sujet des bravades du sieur Bridaine.Il promettait dans ses discours de faire voir un juif converti ; ce juif a disparu. Il n’entretenait ses auditeurs que de cent quatre-vingts protestants qu’il avait, disait-il, fait rentrer dans le sein de l’Eglise ; jusqu’ici on n’a pu en montrer un seul. Il étalait avec emphase les restitutions abondantes qu’il avait procurées, quand on s’informe du détail, on répond que la plus grande partie étaient pour les pays étrangers. Il s’était vanté d’avoir découvert par sa vigilance deux cents maisons de prostitution à Montpellier et avait exhorté séditieusement le peuple à prendre des flambeaux pour y aller mettre le feu : les officiers de la police effrayés d’un si grand désordre s’assemblent et députent jusqu’à deux fois, pour savoir quelles étaient ces maisons ;se voyant serré de si près, il répond que par deux cents maisons de prostitution, il a voulu dire deux cent maisons où il y avait des intrigues. [Note de l’imprimé]
  • 7. Le sieur Bridaine n’est occupé pendant ses missions qu’à donner des spectacles et à y faire servir la religion. Celui qui l’enchante le plus, et dont il parle toujours avec un nouveau plaisir, ce sont les processions, non en ce qu’elles sont une cérémonie pieuse, mais parce qu’elles surprennent davantage les yeux des spectateurs. Il prétend avoir porté le spectacle qu’il en donne à son plus haut point de perfection. Avez-vous été à Rome ? disait-il à ses auditeurs, avez-vous été à Paris ? vous y avez vu sans doute de belles choses ; mais vous n’avez rien vu de semblable à ce que je vous ferai voir dans mes processions. L’effet de toutes ces momeries a été d’exciter les railleries des libertins, de rendre les protestants inconvertibles et de faire même retourner en arrière ceux qui avaient donné auparavant quelque signe de conversion. [Note de l’imprimé]
  • 8. Les forfanteries du sieur Bridaine ne se montrent jamais si bien que quand il parle des miracles opérés à la gloire de ses Missions. En voici un qu’il racontait en ces termes à Montpellier, en présence de cinq mille personnes rassemblées. Je faisais ma mission à Rodez et j’en étais à ma quête, mes charettes me suivaient, chargées de ce que chacun me portait en abondance. Une femme fendit la presse et vint jusqu’à moi. Elle me fit présenter son aumône par un petit enfant qu’elle tenait entre ses bras, et elle le laissa tomber. Une de mes charettes lui passa comme dessus sans l’écraser, le comme fut prononcé à demi-voix. Aussitôt, continua-t-il, tout le monde cria au miracle. C’était en effet, mes frères, un des plus grands miracles qui se soit jamais vu. Je passe tous les autres miracles opérés en faveur de ceux qui donnent abondamment dans mes quêtes. [Note de l’imprimé]
  • 9. Dès le moment que le sieur Bridaine arrive dans une ville, le premier moyen qu’il met en œuvre pour la conversion des habitants, c’est de choisir une quarantaine de jeunes filles qui aient les plus jolies voix et de les distribuer dans les églises destinées aux exercices de la Mission. Leur fonction, c’est de former des chœurs pour chanter des cantiques. Elles commencent et le peuple leur répond. C’est un spectacle tout nouveau de voir des filles dans les églises transformées en choristes, chanter au milieu des offices divins en langue vulgaire, donner le ton et se faire suivre, non seulement par le peuple, mais encore par le clergé. On sent d’abord toute l’indécence d’une telle pratique et le mauvais effet qu’elle est capable de produire. On supprime le détail affligeant de ceux dont elle a été la cause à Montpellier ; ils ont été portés si loin que l’évêque a été forcé de l’interdire par une ordonnance imprimée du 22 août 1743.
  • 10. Quand Bridaine fait ce qu’il appelle ses retraites, il a grand soin de faire mettre des toiles devant les fenêtres de l’église pour qu’il n’y puisse entrer aucun jour (M.)
  • 11. M. Berger de Charency, évêque de Montpellier (M.).
  • 12. Les missionnaires ont affecté durant le cours de la mission de ne jamais parler de l’évêque sans y ajouter le titre de saint, et de faire dire chaque jour un pater et un Ave pour remercie Dieu d’avoir donné à cette ville un si grand prélat (M.).
  • 13. Bridaine trouva un matin dans son antichambre quelques mères qui lui avaient amené leurs enfants bossus ; il s’en tira par le trait d’érudition qui est ici relevé (M.).
  • 14. Le jour de la plantation de la croix on devait brûler sur un échafaud divers ouvrages des appelants ; à peine la moitié de la procession était-elle rangée dans le lieu du spectacle qu’il survint une pluie et un orage des plus terribles. Cet accident dérangea la cérémonie (M.).
  • 15. C’est une cérémonie de la procession du Saint-Sacrement qui se fait durant la mission ; quand on est arrivé au reposoir, les missionnaires font élever et baisser les cierges à plusieurs reprises, ce qui fait une espèce d’exercice qui représente, à ce qu’ils disent, le Paradis (M.)
  • 16. Bridaine sentit un jour auprès de lui une femme qui lui coupait un morceau de sa manche. Il se retourna, et voyant cette femme déconcertée, il la rassura en lui disant : faites, ma bonne femme, faites (M.).
  • 17. Pierre l’Ermite prêcha la première croisade. Tout le monde sait quel en fut le succès. C’était un de ces hommes singuliers qui ont le talent de remuer le peuple et de s’en rendre les maîtres. L’illusion de ceux qui le canonisaient, allait si loin, qu’on s’arrachait les poils de sa mule pour les conserver comme des reliques et il n’y avait point de dérèglement et d’extravagances auxquelles le peuple ne se portât à son occasion. Par tout ce qu’on a vu à Montpellier, on peut juger si le roquet de Pierre l’Ermite est mal placé sur les épaule du père Bridaine. [Note de l’imprimé]
  • 18. Le sieur Bridaine fait ses quêtes plutôt en housard qui pille qu’en missionnaire qui demande. [Note de l’imprimé]
  • 19. Le cardinal de Pelvé était un des plus fameux chefs de la ligue sous Henri III. Les armes d’un ligueur passent de droit entre les mains d’un ultramontain aussi remuant et aussi dangereux que notre missionnaire ; qu’on juge des sentiments qu’il inspire au peuple sur le respect dû aux puissances par les actions de ses plus zélés partisans. Plusieurs désordres arrivés à des processions et autres attroupements nocturnes avait excité la vigilance du commandant et donné lieu à les défendre. Cette défense fut exécutée d’abord ; mais bientôt après ces attroupements recommencèrent autour de la Coix de la Mission. Le commandant donna là-dessus des nouveaux ordres, et n’étant pas obéi, il vint lui-même pour dissiper cette populace attroupée. Il crut avoir réussi ; mais dans le temps qu’il se retirait, il se sentit assailli par plusieurs coups de pierre qui atteignirent quelques personnes qui étaient avec lui. [Note de l’imprimé]
  • 20. Moustachin n’a pas approuvé la mission, toujours fidèle aux Jésuites, qui y ont été très opposés. Ceux qui ne savent pas qui est Moustachin, peuvent le voir dans le brevet de garde des manuscrits du régiment, donné à M. Berger de Charency. [Note de l’imprimé]

Numéro
$4455


Année
1740

Description

148 vers


Références

1754, VI,106-12

Mots Clefs
Calotte, Jansénisme, Brevet de recruteur du Régiment de la Calotte pour le P. Bridaine, missionnaire