Le Fermier et les chiens

Le fermier et les chiens1
Un gros fermier qu’on appelait Martin,
Riche en troupeaux, de commerce facile,
Près de Paris avait son domicile.
Plus que de droit le sexe féminin
Le gouvernait et quelquefois le vin ;
A cela près, c’était un honnête homme,
Tel qu’à Paris, à Vienne ou dedans Rome
On n’en eût pu rencontrer de meilleur.
Douze grands chiens, des méchants la terreur,
De la maison gardaient les avenues :
Pour s’y glisser il n’était point d’issues
Dont les détours ne leur fussent connus ;
A chaque instant ils y faisaient la ronde,
Un guet bien sûr et des cris assidus.
Cela déplut, non au propriétaire,
Mais aux valets, mais à la basse-cour :
Tous ces genslà n’aiment pas le grand jour
Ni l’œil du chef, ni rien qui les éclaire.
Le premier plan fut de forcer les chiens
A tout souffrir, à tout voir sans rien dire ;
Pour cet effet ils prirent les moyens
Que l’industrie en pareil cas inspire :
On les flatta d’abord pour réussir ;
Mais, ne tirant de là nul avantage,
On crut devoir au bâton recourir,
Et tous les jours on en faisait usage.
Un vieux valet, d’une inflexible humeur,
Les assommait dès que sa fantaisie
Ne contenait à son gré leur furie ;
Il redoublait, quand, mordant le voleur
Qu’il honorait de toute sa faveur,
Ils caressaient l’honnête homme et le sage
Qui du fermier conservait l’héritage.
Comme l’on vit qu’on ne pouvait gagner
Des surveillants d’un pareil caractère,
Auprès du maître, afin de s’en défaire,
On résolut de les calomnier.
Ce n’était pas une besogne aisée :
Dans la maison était un intendant
D’une vertu rigide et consommée2
Qui parlait d’eux avantageusement :
Non, disait-il, on ne peut pas connaître
De meilleurs chiens. Heureux cent fois le maître
Qui réunit pour garder la maison
Des surveillants d’une étoffe pareille ;
Ils sont braillards, mais toujours la raison
Conduit leurs dents et dirige leur veille ;
L’homme intrigant, le larron, l’assassin
Tentent en vain d’échapper à leur vue :
Si vous vivez, respectable Martin,
C’est à leurs cris que la gloire en est due. —
On peut juger qu’avec un protecteur
Si généreux, et si bon connaisseur,
On n’avait pas à craindre pour la vie
De ces bons chiens. Aussi, pour l’écarter,
On fit un jour ce que la calomnie
A de plus noir, ce que peut inventer
L’âme aux forfaits la plus déterminée.
Ce n’est pas tout : une prostituée,
Dont le fermier adorait les appas,
Qui l’endormait tous les soirs dans ses bras,
Pour l’écraser se mit de la partie3.
Pendant un temps le fermier chancela,
Mais la manœuvre était trop bien ourdie :
De la maison un soir on le chassa
Avec éclat, avec ignominie.
Certain maraud, esprit vil et rampant4,
Un orgueilleux sans honneur, sans naissance,
Laid de figure et que les chiens souvent
Avaient jadis houspillé d’importance,
Fut indiqué par le sot comité
Et sur-le-champ par Martin accepté
Pour occuper auprès de lui la place
Que le premier avait dans la maison.
Ne faut jamais augurer rien de bon,
D’avantageux, quand un fripon remplace
Une âme honnête : on va dans un instant
En présenter un exemple frappant.
Notre coquin met d’abord en usage,
Pour s’affermir plus efficacement,
L’art dangereux du faux patelinage
Qu’il possédait supérieurement ;
Puis, quand il eut gagné la confiance
Et qu’il se vit dans son poste assuré,
Dans un clin d’œil tout fut dénaturé ;
Il immola les chiens à sa vengeance :
Il en plaça d’autres, que dès l’enfance
Le scélérat lui-même avait formés.
Ces nouveaux chiens, toujours accoutumés
A ne flatter que gens de son espèce,
Près du fripon dépouillaient leur rudesse :
Pour le seul sage ils réservaient leurs dents.
Ainsi dans peu tous les honnêtes gens
Furent bannis : chose presque incroyable
Et vraie encor, quoique peu vraisemblable,
Hormis un seul, on chassa les parents.
Depuis ce temps, cette maison remplie
Jusques alors de sujets vertueux,
Ne reçut plus que de vils malheureux
Et qu’une horde aux crimes enhardie.
Mal en advint au bonhomme Martin ;
On fit entrer un soir un assassin,
Qui, ne trouvant ni chien ni sentinelle,
Le poignarda dans les bras de sa belle.
Ceux qui voudront le prendre pour modèle
Auront un jour un sort pareil au sien.
Ne fréquentons que des hommes de bien ;
Avec le fourbe aussitôt qu’on se lie
On compromet son honneur et sa vie.

  • 1. Fable politique relative à la suppression des Parlements par le chancelier Maupeou. (R)
  • 2. L’auteur veut parler ici du duc de Choiseul. (R)
  • 3. Allusion à Mme du Barry. (R)
  • 4. Allusion au duc d’Aiguillon, nommé ministre des affaires étrangères le 6 juin 1771. « C’était une excellente acquisition pour le parti antiparlementaire, et il n’y avait aucun retour à craindre d’un ennemi aussi implacable. » (Vie privée de Louis XV.) (R)

Numéro
$1327


Année
1772

Description

109 vers


Références

Raunié, VIII,248-52 - Mémoires secrets, IV, 255-57

Mots Clefs
able politique relative à la suppression des Parlements par le chancelier Maupeou