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Seconde ode contre M. le chancelier ou La Chancelière

Seconde ode contre M. le chancelier1

I

Crois-tu tromper ma vigilance2 ,

Me voici, brigand, me voici ;

Pour quelques instants de silence

Crois-tu mon courroux adouci ?

Non, non, tu n'auras point de trêve,

Je veux toujours t'offrir le glaive,

Prêt à se plonger dans ton flanc,

Acharné sur ton front coupable,

Comme un vengeur impitoyable

Je veux m'abreuver de ton sang.

 

2

A mes invisibles poursuites

Nul homme ne peut te cacher ;

Dans les bras de tes satellites,

Monstre, je saurai te chercher:

Jusques à ton heure dernière

De mon implacable colère

Tu ressentiras les transports ;

Et quand le ciel que je suscite

T'aura plongé dans le Cocyte84,

Je veux t'attendre sur les bords,

 

3

O saint et sublime délire !

Toi qui fis bouillonner mes sens ;

Viens, sur les cordes de ma lyre

Viens encor sonner tes accents.

Que des havres de la Bretagne,

Jusqu'aux portes de l'Allemagne,

Retentisse le cri vengeur !

Prête-moi de nouvelles flammes,

Pour faire jaillir dans les âmes,

Les étincelles de l'honneur.

 

4

Qu'annonce l'effrayant cortège

Dont tous ces lieux sont assaillis ?

C'est le vizir et son collège,

Qui vient souiller les fleurs de lys.

Dans le sanctuaire d'Astrée3 ,

L'usurpateur fait son entrée,

Comme en un pays subjugué.

Pour dicter des lois arbitraires,

Il subroge des émissaires,

Au Sénat qu'il a relégué.

 

5

Le lâche environné des armes

 Dont il attend sa sûreté,

Vient du spectacle de nos larmes

Repaître sa férocité.

Mais il affiche en vain l'audace,

On voit trop que l'effroi le glace ;

Il perce à travers de ses ris.

C'est ainsi que l'enfant timide

Engourdit la peur qui le guide

Frappant la terre de ses cris.

 

6

Mais nous que son triomphe insulte,

Pourquoi donc dévorer nos pleurs ?

Mettons à profit le tumulte,

Pour disperser les défenseurs.

Il se livre à notre vengeance,

 Amis, élevons la potence

Au milieu de ses attentats ;

 Qu'il meure, comme la vipère,

Que l'on écrase sur l'ulcère

Où son dard portait le trépas.

 

7

Osez-vous, sénateurs factices,

Juges sans droit et sans savoir,

Prostituer à vos services

Le nom respecté de devoir ?

Le devoir était de vous faire,

Auprès de notre auguste père

Les interprètes de nos cris ;

Et non de suivre un sycophante,

Et non de porter l'épouvante,

Dans le sein qui vous a nourris.

 

8

Quel est le rhéteur pantomime4 ,

Qui feignant un front abattu,

Veut jouir des profits du crime

Et des honneurs de la vertu ?

Il s'attendrit sur nos disgrâces.

Tartuffe laisse tes grimaces,

Tu ne peux plus nous décevoir.

Personne ne t'en tiendra compte,

Tu n'en tireras que la honte

D'avoir mal joué ton devoir.

 

9

Il est une âme encor plus basse,

C'est toi, l'opprobre des Fleurys5 ,

Dont l'ignorance oisive et crasse

A mérité tous les mépris.

Dans la plus infâme crapule,

On l'a vu rouler sans scrupule,

Quand l'honneur réclamait sa voix ;

Aujourd’hui le crime l'appelle,

S'il eut pu prodiguer son zèle,

Il eût déshonoré les lois.

 

10

Sur les promesses de ton maître,

Tu fondes ta félicité.

Ne vois-tu pas comme le traître,

Se rit de ta crédulité ;

Tant que tes manœuvres reptiles,

A ses desseins seront utiles,

Tu n'essuieras aucun refus.

Mais ne trouve jamais étrange,

Qu'il te repousse dans la fange

Quand tu ne lui serviras plus.

 

11

Lâche, déteste enfin l'injure,

Dont tu viens de couvrir les lois ;

Où te cacheras-tu parjure,

Quand Thémis reprendra ses droits ?

Par ton hypocrite assurance,

Détruis la publique espérance,

Qui te pénètre de terreur ;

Comme on voit le tremblant athée,

Nier d'une bouche effrontée,

L'enfer qui mugit dans son cœur.

 

12

De l'antique magistrature,

Le nom même est anéanti.

D'une ignoble judicature,

Le tyran revêt son parti.

Pour abuser la populace,

Il vient appuyer son audace6 ,

D'une inutile sanction ;

Et joignant l'outrage au blasphème,

C'est sur l'autel de Thémis même,

Qu'il scelle sa destruction.

 

13

Poursuis, méchant, tes artifices,

Entassant forfaits sur forfaits.

Pourrais-tu trouver des complices

Qui s'immolent à tes projets ?

Crois-tu par des faveurs légères,

Par des caresses mensongères,

Étouffer la voix de l'honneur?

Comptes-tu sur toutes les âmes,

Faire agir ces moyens infâmes,

Qui t'ont conduit à la grandeur ?

 

14

Pour occuper ces nouveaux sièges,

Sous les gibets, dans les cachots,

Vas chercher quelques sacrilèges,

Dignes du nom de tes suppôts.

Il faut bien que tu les soutiennes,

Leur sûreté comme la tienne,

Dépend de la chute des lois :

Leur habitude avec le crime,

Sur tes faveurs et ton estime,

Leur donne d'invincibles droits.

 

15

Mais pour forcer tous ces repaires,

Tes efforts seront impuissants.

J'aperçois que tu désespères,

De trouver assez de brigands.

O rage! O crime!, O turpitude!

Une coupable multitude

De toutes parts vole à ses cris,

Ses mains à la horde servile,

Du noble empire qu'il mutile,

Divisent déjà les débris !

 

16

Dans les horreurs d'un incendie,

Tels on a vu des malheureux

Arracher d'une main hardie,

Ce qu'avaient épargné les feux ;

Ou tels sur un champ de carnage,

Dominant du haut des nuages,

Les vautours et les tiercelets*6,

 Semblent d'une prunelle avide

Calculer sur chaque homicide

Leurs abominables banquets.

 

17

Sur leurs tribunaux d'infamie,

Que font ces proconsuls abjects ?

Ils attendent que la patrie,

Leur commette ses intérêts.

Retirez-vous âmes de boue ;

D'un peuple qui vous désavoue

Les cris vont changer en fureurs,

Vos crimes sont-ils donc titres,

Pour vous ériger en arbitres,

De sa fortune ou de ses mœurs ?

 

18

Dans l'universelle misère,

Qui presse l'État éperdu ;

Lâche ! Où prendras-tu le salaire

De ceux dont l'honneur t'est vendu ?

Pour soudoyer leur déférence,

Vas-tu sur notre subsistance,

Imposer des tributs nouveaux ?

Comme les oppresseurs d'Athènes,

Est-ce avec le sang de nos veines,

Que tu dois payer les bourreaux ?

 

19

Que fait pourtant la capitale,

Témoin de toutes ces horreurs ?

Au luxe, au faste qu'elle étale,

 Soupçonnerait-on ses malheurs ?

Chacun dans la cause commune

Étalant sa propre fortune,

Ne voit que lui dans l'univers.

Par une épigramme secrète,

Notre vindicte est satisfaite,

Nous raillons tout jusqu'à nos fers.

 

20

0 Français ! Nation flétrie,

Par les plaisirs et par les jeux.

Pour vous le saint nom de patrie,

N'est donc plus qu'un terme pompeux.

Vous préférez à la vengeance,

Une triste et vile existence ;

Regardez l'insecte outragé,

C'est à son dard que tient sa vie,

Mais n’importe, il le sacrifie,

Il meurt content s'il est vengé.

 

21

Et vous imbéciles esclaves,

De qui prétend vous asservir ;

Sous la pesanteur des entraves,

Vous cherchez encor le plaisir.

Semblables à l'oiseau timide,

Dans un frémissement stupide

Vous voyez descendre les coups.

Allez au-devant de la foudre,

Celui qui veut vous mettre en poudre

A-t-il plus de force que vous ?

 

22

Augustes neveux d'Henri Quatre7 ,

Éclairez le législateur,

C'est à vous qu'il convient d'abattre

Les cataractes de l'erreur.

Et vous l'honneur de nos provinces8 ,

Démontrez au plus cher des princes,

Les pièges de l'iniquité.

Il est digne de vous entendre,

Le mensonge peut le surprendre,

Mais il aime la vérité.

 

23

Nos maux ne sont pas ton ouvrage,

Louis, nous le savons trop bien ;

Le fléau qui nous décourage,

Part d'un autre bras que le tien.

Sous ton nom, l'oppresseur se cache,

Mais les outrages qu'il arrache,

Ne t'ont point ravi notre amour ;

Rien n'altère sa véhémence,

Une aussi douce accoutumance,

Ne se perd pas en un seul jour.

 

24

Des désastres de ton royaume,

Livre-nous le cruel auteur ;

Son trépas est l'unique baume

Qui suffise à notre douleur.

Prends les rênes, proscrit illustre9 ,

Viens à Louis rendre son lustre,

Qui commençait à se ternir;

Viens, et que ton retour prospère,

Soit la fin de notre misère,

Et le supplice du vizir !

 

25

Préparez toutes vos couleuvres,

Filles de l'empire des morts ;

Sur ce monstre et ses vils manœuvres,

Il faudra lasser vos efforts.

Vous ne pouvez longtemps attendre,

Demain peut-être il va descendre

Au fond des gouffres infernaux ;

Le ciel ajuste sa victime,

Peut-être il ne faut plus qu'un crime,

Pour électriser ses carreaux.

 

26

Exécuteurs de la justice,

Déchaînez-vous sur ce pervers,

Inventez quelqu'autre supplice,

Que ceux que Damiens10 a soufferts ;

Domptez l'horreur de la nature,

De la plus cruelle torture,

Épuisez sur lui les effets ;

La mesure de la souffrance

N'entrera jamais en balance

Avec celle de ses forfaits.

 

27

Que sa tête aux flammes livrée,

Que sa cendre jouet des vents,

Dans la plus lointaine contrée,

Aille épouvanter les méchants ;

Et que dans la race future,

Son nom soit la dernière injure

Pour le dernier des criminels ;

Qu'il se confonde dans l'histoire

Avec l'exécrable mémoire,

Des Ravaillacs et des Châtels11 .

  • 1Deux violentes attaques contre la réforme de Maupeou : $5797 (1ère chancelière) et $5790 (2ème chancelière). Il y est répondu par une vive défense du Chancelier ($6212) attribuée à un certain Paris de Brisseville, par ailleurs inconnu, selon un ajout manuscrit dans F.Fr.13652.
  • 2 Il me tombe entre les mains copie de la seconde ode servant de pendant à celle qui avait déjà paru au mois de février précédent intitulée La Chancelière, elle n'annonçait pas moins la fureur et la haine la plus implacable comme on en pourra juger (Hardy)
  • 3 Fille de Fille de Zeus et de Thémis, Astrée personnifie la Justice.e Zeus et de Thémis, Astrée personnifie la Justice.
  • 4 M. Séguier, premier avocat général (Hardy)
  • 5 Omer Louis-François Joly de Fleury, fils du président à mortier exilé et neveu du procureur général dont il ne rougissait point d’occuper la place (Hardy).
  • 6Cimenter (Hardy)
  • 7Les princes du sang (Hardy)
  • 8Les autres parlements du royaume (Hardy)
  • 9 Le duc de Choiseul, ministre disgrâcié et exilé le 24 décembre 1770 (Hardy)
  • 10 Exécrable assassin de notre monarque Bine-aimé le 5 janier 1757, exécuté à mort le 28 mars de la même année (Hardy)
  • 11 Tous deux infâmes parricides d’Henri IV (Hardy).

Numéro
$5790


Année
1771




Références

F.Fr.13652, p.16-29 - F.Fr.15141, p.240-50 - Hardy, II, 254-61 - Besançon BM, MS 885, p.28-31


Notes

Suite de $5797