Dialogue entre deux paysans au sujet des miracles de M. Pâris, Diacre

Dialogue entre deux paysans au sujet des miracles de M. Pâris, Diacre
Bonjour Pierrot, hé te voilà !
Acoute moi boute toy là.
Par là morguoy tu vas entendre
Les choses que je vians d’aprendre.
Scais tu bien que notre curé
Qu’est un moliniste avéré
L’autre jour mentit dans sa chaire.
T’an souviant’il bian, compere ?
Justement après le Crediau,
Ah parguié le tour est nouviau !
Car tu scauras mon pauvre Pierre
Que c’est une chose aussi rare
De vouar prescher cheux nous matin
Que de prendre un lievre à la main.
Il a rendit son grand breviaire
Et harmonit queuque priaire ;
Parguié ça finit aussi tôt,
Mais acoute, c’est là le biau
Il nous dit que dans la parouasse
Malgré ly l’on avoit l’audace
De s’acheminer a Paris
A la tumbe d’un antechrist
Qu’est mort excommunié du pape.
Queuqu’un dit par derriere, attrape ;
Mais il le rendit bien camus.
Car, se fit il, c’est un abus,
On y voit des sorcelleries
Et pis des tours pleins de magies
Des gens qui pour queuque ducats
Y font des saults, des entrechats
Et pis des tours de passepasse
Qu’esbatissont la populace ;
Mais morguienne y faut mettre fin
A ce jeu pour qui soit eteint.
J’ai de monsigneur Ventrimille,
Qu’est bian scavant et bian habile
Un mandement pour faire aller
Tout droit au grand penitencier
Tous ceux qu’avons eu la sotise
De s’en aller à cette église
Où l’heretique est antarré.
Pierrot, que je fus étonné !
C’est morguienne une reverie
Et je pardrais plutost la vie
Que de dire qu’il n’est pas saint,
Ce fis-je par moy, car enfin
Je ne sis pas un grand oracle,
Mais quand un mort fait un miracle,
Je dis comme un et un sont deux,
Que ce mort est un bianheureux.
Quoique je n’aye pas trop de crainte
Ça me fit une grande atteinte
En l’ame ; car je vais itou
A monsieur Paris, sis-je fou ?
On le quian pour saint dans la ville
Hors Monsigneur de Ventremille
Qui dit comme ça qu’est manteux
Voudroit il che un parjureux ?
Il scait si bian son evangile,
Vois-tu, Piarrot, c’est difficile.
Je vois là bian de l’embarras
Car ou il est saint ou il ne l’est pas.
Pour vouar bian clair dans cette affaire
De l’avis de ma minagere
Je prends mon chapiau, puis je pars
Pour m’en aller a saint Medard.
Là je me boute en une place
Où je vois tout ce qui se passe,
Combian de pauvres langoureux
Vont au tombeau du bianheureux,
De malades de cent magnieres
Qui ne pouvions s’aider n’aguerre
Et qui tous guaris se trouvont
Apres qu’ils ont fait l’oraison,
Qui vont jettant là leurs bequilles
Cheminont tout comme des drilles
Un gros monsieux de qualité
Qui pis longtemps n’avoit marché
Apres qu’il eut fait sa priaire
N’eut pas sitot baisé la piarre
Que tout debout il se levit,
Comme toy et moy marchit ;
Mais il faut vouar ces pauvres guiebles
Qui maugré qu’elles soyons bien febles
Sont aussi forts que des demons
Au mitan de leurs convulsions
Par là morguenne j’en tins une,
Je ne le dis pas par rancune,
Elle sautoit, se roidissoit
Et comme un enfant m’amenoit,
Moi qui tatiguié dessus l’harbe
Leve tout seul un tas de jarbe,
Je n’en pouvis venir about
Et pensis me casser le cou
Lorsque leur douleur est passee,
Leur vigueur n’est point diminuée ;
Ils disont tous que ce n’est rian
Et qu’ils se portont assez bian.
Tansependant qu’ils sont en souffrance
On est pour eux en penitence,
On dit les psaumes de Davis
Bian mieux, ma foy, qu’en nostre eglise.
Notre curé, par la morguenne,
Vous a plutost troussé l’anquienne
Que ceux cy n’avons commencé.
Trestous en troupiau ramassés
Ils sont comme autant de Moyse,
Les yeux au ciel pendant les crises.
Qu’en dis-tu, nostre amy Piarrot ?
C’est il tant digne du fagot ?
A d’autres cette baliverne,
Ce n’est pas ainsy qu’on nous berne.
Palsanguié, j’avons de bons yeux
Et je voyons aussi clair qu’eux.
Avons-t-il pardu le genie
Pour dire que c’est par magie
Que ces miracles se fesont ?
S’ils scavont luire, qu’ils luisont.
Ils vouaront que c’est les reproches
Que faisions les juifs philosophes
A Guieu quant sur la tere il vecut
C’est par l’esprit de Belzebut
Que vous guerrissez les malades.
Vois-tu ? C’est itou les bravades
Que nous font les juifs d’apresent ;
Je leur repondrois comme autant
Que Guieu à ces docteurs des balles
Si c’est par l’esprit infernal,
Par le pouvoir du demon
Que les maladies guarissont
Le Guiable est contre ly même
Divisé ; dans ce malheur extrême
Comment pourra-t-il subsister ?
Car c’est, dit-on, par Lucifer
Qu’an voit operer ces marveilles.
Acoute si t’as des oreilles
Un de ces jours en ruminant
A part moy sur l’entestement
Qu’an a de ne le pas connoistre
Pour un saint, c’est que ce bon prestre
Étoit apellant et jansenis
Or l’interest des molinis
Est qu’an le mette en oubliance
A Paris et pis dans la France ;
Car si pour saint an le prenoit
Leux parti là bas s’en iroit
Bouillir au fond de la chauguiere.
Mais ils ont biau dire et biau faire
Ils en auront tretous mentis.
On fera saint Monsieur Pâris.
V’la tout ce que j’ay dans l’ame ;
Au reste je sis fort et farme.
Li le seray tout jusqu’au bout ;
Allons, compere, boire un coup.

 

Numéro
$4744


Année
1729

Description

154 vers


Références

Arsenal 10475, f°300-303

Mots Clefs
jansénisme, pour convulsions, miracles, Saint-Médard, dialogue paysan, patois, Ventimille, sarcellade