La Constitution Unigenitus rejetée depuis plusieurs siècles

La Constitution Unigenitus rejetée depuis plusieurs siècles

Bien à propos le sage Salomon

Disait jadis Nil sub sole novum.

En tout pays, soit sur terre, soit sur l’onde

Comme autrefois tout va dans ce bas monde.

Que s’y voit-il qu’on n’ait pas encore vu ?

Autres acteurs, mais toujours même scène,

Ainsi le temps toute chose ramène.

Pour le prouver comme je l’ai conçu

Sion jadis a vu des opposants

Tels que Paris en voit depuis quatre ans.

Le peuple juif, nation obstinée,

Loin rejeta la constitution

Par J.-C de son père amenée,

Règle de foi qui sans autre façon

Tout simplement devait être reçue.

La synagogue y devait applaudir.

Mais les rabbins, cette fière cohue

De vains docteurs, avaient tous la berlue.

On les vit tous à l’envi se roidir,

Tant qu’ils pouvaient cabaler, contredire,

Contre le Christ insolemment écrire,

Haut murmurer de son décret divin,

En appeler au futur sanhédrin.

Ainsi faisaient envers la sainte bulle

De ces rabbins la cabale incrédule.

Ils n’y trouvaient qu’erreur, qu’illusion ;

Ses vérités étaient d’affreux blasphèmes,

On n’y devait nulle soumission,

Même bien plus d’infâmes anathèmes.

Maints la frappaient ; bref pour dire en deux mots,

On s’assemblait, on tramait des complots.

Où, direz-vous ? Même chez le pontife,

Tantôt chez Anne, et tantôt chez Caïphe,

Là se rendaient scribes, pharisiens,

Du noir parti redoutable soutien,

Grands ignorants et faux israélites,

Mais moins encore ignorants qu’hypocrites,

Gens enfumés et bouffis d’un venin

Plus infernal que celui de Calvin,

Car telle fut la fameuse Sorbonne

De ce temps-là ; le grand prêtre en personne

Y présidait avec ses substituts,

Tous ennemis de l’Unigenitus.

Fini qu’était le conciliabule

Les moins hardis n’eurent plus de scrupule ;

Petits curés, prieurs à cent écus,

En fiers rabbins faisaient les entendus

De ces gens-ci surtout la capitale

Bien fourmillait, forte était la cabale.

Dedans ses murs, les syndics Ravechets,

Ni les Dupins, ni même les Crouzets1.

Fut ordonné, sans plus, ni mais, ni car,

Comme se dit de la part de César,

A tous croyants de la sainte créance

Sur cette bulle un rigoureux silence.

C’est alors gens de bien s’alarmaient,

On se tut donc, mais les pierres criaient.

Ainsi l’avait prédit le Christ même.

Or qu’advint-il dans ce malheur extrême ?

Autre malheur, et qui plus étonna :

Moines par faiblesse ou par malice pure,

Lesquels tantôt avaient dit hosanna,

Se rétractaient sans rougir du parjure

Et se croyaient n’être pas renégats.

Encore n’est tout, survint un autre cas.

Satan enfin se mit de la partie

Car jusqu’alors avait suffi l’envie

Pour faire seule un si rude fracas.

Or Lucifer fit tant par son ménage

Qu’enfin gagna dans le sacré collège

Un malheureux et perfide Judas.

Bon Dieu, quels maux d’un disciple si traître

N’endura pas le débonnaire maître !

Mais intervint pendant tous ces débats

Pierre, le chef et prince des apôtres.

Que faisait-il ? Ainsi que beaucoup d’autres

Patientait. Pourtant Sa Sainteté

Ne manquait pas de bonne volonté.

Bien la fit voir ; car ce fut grand merveille

Quand à Malchus n’abattit qu’une oreille.

Ce premier coup ne commençait pas mal

Et ce Malchus, chapeau de cardinal,

S’il avait eu, c’était besogne faite

Tout eût sauté, chapeau, crosse, bavette

Mais ce Saint Père était doux et clément

Et pour le mieux laissait couler le temps.

Pour ses adjoints, ses timides confrères

Moult grandement tremblaient pour ces affaires

Et n’osaient lors parler comme ils pensaient.

Hors quelques-uns, les autres mollissaient

Si fort parut qu’ils n’étaient plus les mêmes

Qu’on les eût pris pour de vrais Nicodèmes.

Mais cette fois la plupart reprit cours

Et les rabbins à leur tour eurent peur.

Bien en cuisait à cette vile engeance,

A ces docteurs d’hérétique science

Quand tout à coup par un coup de rigueur

De bon matin on vit tourner la chance.

Pilate fut à la fin exilé

Par un billet d’une main souveraine

Tremblant ainsi qu’une feuille de frêne

Hors de Sion sorti, tout désolé,

Il perdit tout, tribunal et balance

Jusques aux sceaux que par un grand abus

Apposer fit sa vaine outrecuidance

Où croiriez-vous ? Sur l’Unigenitus.

Mais somme toute, faisons notre épilogue

Sur la moderne et vieille synagogue.

N’y défaillait toute la Palestine

Contre le Christ faisait fort la mutine

Tel jusqu’alors qui s’était ménagé

Croit tolle, tolle, crucifige.

De pareils cris faisaient la loi suprême,

Ces cris mutins d’un peuple révolté

Etaient censés être le témoin même

Par lequel seul parle la vérité.

Déjà était lors la mode bizarre

Que qui n’était du corps des adhérents

Fut réputé sans façon ignorant

Mais au rebours ces fourbes mécréants

Avaient-ils fait un nouveau prosélyte,

Fût-il pécore, ou même un Barabbas,

C’était un saint, un génie, un mérite

Du premier rang. Bref, que n’était-il pas ?

Un vil Gastaud2, ce cordonnier sinistre

Etait alors un orateur illustre,

Même Grenan3, pour trois mots de latin

Fort mal conçus était un Augustin.

Ainsi sans cesse un clergé rabbinique

Persécutait la bulle évangélique

Par tout moyen ; en sa rébellion

Disait tantôt, vaine prétention,

Quoi, l’on voudrait dominer notre Eglise !

Nos grands rabbins ! Nous avons un Moïse,

Ses documents, notre érudition,

Et besoin n’est qu’autre nous catéchise,

Tantôt prenant un ton bien plus malin,

Fort haut disait, mais par grande méprise

Qu’on en voulait aux droits du souverain.

Sur tout cela, plus qu’on ne saurait croire,

Grand bruit se fit au parlement, au prétoire

La faction y trouvait des appuis.

L’on y frondait comme on fait aujourd’hui.

Là déclamaient et laïques et prêtres

De nos marauds4 les antiques ancêtres

Déjà pour lors au parquet applaudis

Se distinguaient les rabbins Gaufredys5

Là de Gastaud le verbiage impie

Se déchaînait cantre le saint Messie

Enfin si haut monta l’impiété

Qu’on se jouait de son autorité.

Déclarait-il sa divine morale,

De toutes parts on criait au scandale.

Les opposants sur les expressions

Questionnaient, mais toujours pour surprendre.

S’ils demandaient des explications

Ne prétendaient pour cela de se rendre.

Enfin, après maintes dissensions

Lorsque l’on vit qu’on ne pouvait mieux faire

L’on s’avisa d’une autre belle affaire,

Et revenant d’où tout ce mien discours

Son thème a pris, ce qu’on voit de nos jours,

Si je ne suis trompé dans mon idée,

Déjà tout vu s’était dans la Judée.

Donc finissons par le refrain si bon

Du sage roi, Nil sub sole novum.

  • 1. Ci-devant grand constitutionnaire, mais qui dans l'espérance d'une fortune passagère a sacrifié à son ambition son honneur et sa conscience. Il a été le premier du diocèse de Montpellier qui a adhéré à l'appel au futur concile. A la première nouvelle qu'il en eut, M. l'archevêque de Vienne, dont il était grand vicaire, ce prélat, plein d'honneur et de probité, le cassa aux gages.
  • 2. Prêtre avocassant au parlement d'Aix. Il est célère par les extraits que la Gazette de Hollande a donnés de ses plaidoyers contre les évêques et les corps religieux. C'est l'agent dans Aix de la Sorbonne et de tout parti janséniste.
  • 3. Professeur en seconde au collège d'Harcourt à Paris.
  • 4. On appelle ainsi indifféremment dans la Provence et le Languedoc ceux qui sont de race juive, ou qui descendent des maures convertis venus d'Espagne.
  • 5. Avocat général du parlement d'Aix.

Numéro
$2693


Année
1718

Description

166 vers

Notes

Le texte aurait été imprimé. Centré sur les événements d'Aix-en-Provence. - Aure version en $4718


Références

Clairambault, F.Fr.12695, p.763-70

Mots Clefs
Jansénisme, Constitution, texte long, jésuites